dimanche 22 février 2026
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« Un petit miracle », du vivre ensemble 

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Un petit miracle de Sophie Boudre © UGC ditribution

Les séniors sont en vogue dans le cinéma français. En 2022, on y a croisé Pierre Richard, Eddy Mitchell et Bernard Le Cocq (Les Vieux Fourneaux 2, de Christophe Duthuron). Line Renaud dans le taxi de Dany Boon (Une belle Course de Christian Carion). Gérard Depardieu et Daniel Prévost au centre gériatrique des Mimosas (La Maison de retraite de Thomas Gilou). Sans parler d’Andréa Ferréol ou de Brigitte Rouan en septuagénaires déchaînées, dans Chœurs de rockers d’Ida Techer et Luc Bricault. Dans ces films-là, pas de tragédie à la Haneke : même si les anciens sont un peu fêlés, le ton est plutôt à la comédie et à la tendresse. En ce début 2023, Un Petit Miracle, premier film de Sophie Boudre, n’y déroge pas : ce sera sourire, bienveillance, et feel good

Intergénérationnel 
Juliette (Alice Pol) est institutrice dans un petit village de Provence, en charge d’une classe unique, maintenue grâce à l’appui du maire Michel (Régis Laspales) contre les logiques comptables du rectorat. Or, le bâtiment qui abritait l’école, brûle. Dans l’urgence, la combattive Juliette s’installe dans le seul local municipal possible : la maison de retraite Les Platanes que son ancien instituteur Édouard (Eddy Mitchell) veuf, fatigué et dépressif, vient d’intégrer. La cohabitation entre les jeunes élèves pleins de vie et les pensionnaires finissant la leur, n’est pas « étanche » comme le promettait Juliette aux parents inquiets et au directeur de l’Ehpad, Antoine (Jonathan Zaccaï), un quadra au bord de la crise de nerfs. 

L’échange intergénérationnel devient projet pédagogique et leçon de vie. Les enfants donnent sens à l’existence des résidents (qu’il ne faut pas appeler patients), ces derniers donnent aux enfants, leurs souvenirs, leur douce dinguerie, leur disponibilité et leur attention. Les deux groupes convergeant non seulement dans les activités de peinture, de théâtre ou de gym mais surtout dans l’espièglerie et la désobéissance aux adultes « raisonnables » qui les brident  « pour leur bien ». 

Fondé sur le comique de la situation initiale, le film s’attache aux portraits de quelques personnages, n’évitant pas toujours ni la caricature, ni le stéréotype, assumant un côté sucré qui s’exprime aussi dans la musique d’Emmanuel Rambaldi. Côté pensionnaires, on a deux sœurs rescapées de la Shoah, une comédienne atteinte d’Alzheimer, le lunaire Robert, et le ronchon au grand cœur. Côté enfants, la petite fille en surpoids qui rêve de danser, le garçonnet surprotégé, et le pré-ado débrouillard et intrépide. 

Rien de miraculeux
Si la sexualité du grand âge, les problèmes budgétaires et juridiques des Ehpad, l’épuisement d’un personnel trop rare, la frilosité de l’Éducation nationale et la rigidité des normes sont bien évoqués dans le film, on ne cherchera pas un aspect documentaire dans ce scénario, parfois peu crédible, à l’instar des décisions administratives prises à une vitesse éclair (inconnue de notre système scolaire) ou des libertés que s’octroie l’enthousiaste Juliette au détriment de la sécurité de ses élèves. De même que, si les visites des scolaires dans les établissements pour personnes âgées se sont banalisées ces dernières années, l’installation à plein temps d’une école dans un établissement gériatrique est une idée purement scénaristique, née d’une expérience américaine de l’intégration d’une crèche dans un Ehpad. 

Tourné à Ventabren, pendant la pandémie, baigné par la lumière méditerranéenne, le film soutenu par la Région, a mobilisé de nombreux autochtones pour la figuration. Présenté en clôture du Festival de l’Alpe d’Huez, dédié aux films de comédie, Un Petit Miracle – qui devait s’intituler Rien ne vaut la vie – est désormais sur nos écrans. S’il n’a rien de miraculeux d’un point de vue cinématographique, il cherche à glorifier « les bienfaits du vivre ensemble». Pourquoi pas.

ÉLISE PADOVANI

Un petit miracle, de Sophie Boudre
Sorti le 25 janvier

La Biac, une rencontre au sommet  

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Biac 2023, ouverture, 15.01.23 © Pierre Gondard

C’est devenu un rituel : en ouverture de la Biennale Internationale des Arts du Cirque, les circassiens investissent joyeusement les recoins labyrinthiques de la Friche la Belle de Mai, en un avant-goût du mois de festivités à venir. Devant le succès croissant remporté par ce week-end d’ouverture – jusqu’à 7 500 visiteurs au plus fort de la fréquentation dominicale cette année –, la compagnie Archaos, à la tête de l’événement, prend désormais soin de dédoubler les propositions simultanées. Le florilège de formes courtes présentées sur deux jours réservait un mélange d’esthétiques faisant la part belle aux ascensions et escalades – vertigineuses ou à flanc de sol, en main à main ou hissés sur un fil – pour mieux se glisser dans les interstices des verticalités minérales de l’ancienne fabrique de la Seita. Investissant les façades rectilignes, les danseurs suisses de La Horde dans les pavés se faufilaient ainsi du sol aux étages, se hissant ou se laissant couler en de furtifs jeux d’apparitions disparitions, se répondant d’une façade à l’autre, voire osant un brin de capillotraction… 

État de siège
Le tout devant les spectateurs amassés et ravis, tête en l’air à s’en décrocher les cervicales. Car la beauté de ces rituels d’ouvertures, c’est aussi la chorégraphie spontanée du public, se postant dans le moindre espace en un quadrifrontal reconstitué à ciel ouvert, des marches d’escaliers aux balcons suspendus pour traquer le point de vue. Une Friche en état de siège comme on la voit peu souvent, pour une éphémère communion ! À l’étage supérieur, les deux acrobates de la compagnie Moost exploraient quant à eux les équilibres sur palettes entassées, en un temps distendu privilégiant la contemplation de l’effort à l’enchaînement des performances, entre poésie de l’aléatoire et gestion du risque de proximité. À la tête de la compagnie suisse, l’artiste Marc Oosterhoff est d’ailleurs à retrouver en d’autres lieux jusqu’à la fin du festival (La Criée, Théâtre Joliette). Aux côtés de cette radicalité rigolarde et minimaliste, d’autres impromptus ménageaient de gracieuses envolées sur fil (Home), de l’aérien fédérateur (Kamelia et ses folles alliées), des reprises de répertoire de compagnies nationales (Sylvie Guillermin) ou locales (Azeïn)… Autant de formes courtes donnant un aperçu du programme à venir, qui se déroule durant un mois dans 54 lieux de la région.

JULIE BORDENAVE

Biennale Internationale des Arts du Cirque
Jusqu’au 12 février 
Marseille et alentours 
biennale-cirque.com 

Les filles de 41

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La guerre n'a pas un visage de femme © Stéphane Parphot

L’écrivaine biélorusse, prix Nobel de littérature en 2015, Svetlana Aleksievitch offre une œuvre captivante. Son travail s’appuie fortement sur les interviews, ainsi a été conçu son ouvrage sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl, La Supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, paru en 1997. Mais auparavant, résultat de sept années d’entretiens, d’enregistrements sur magnétophone de femmes soviétiques ayant participé à la « Grande Guerre patriotique », a été publié, d’abord dans des revues, puis en livre, La guerre n’a pas un visage de femme (1983-1984), titre inspiré par les premières lignes du roman de l’écrivain biélorusse Alès Adamovitch, La Guerre sous les toits.

Les témoignages recueillis forment un livre dense tissé au plus près de l’intime de ces femmes qui ont osé partir à la guerre, ont décidé de se sacrifier pour leur patrie, occupant les postes les plus divers, infirmières, tireurs d’élite, tankistes, pilotes, chirurgiennes… Leur expérience est transcrite sans fard, avec les interrogations, les souffrances, l’épreuve des atrocités vues, vécues, commises, par des femmes souvent à peine sorties de l’adolescence (certaines partent à quinze ans).

Nappe rouge

C’était une véritable gageure de porter un tel foisonnement à la scène sans tomber dans un pathos mièvre ou grandiloquent. Avec La guerre n’a pas un visage de femme, la metteur(e) en scène Marion Bierry (« metteur en scène, comme tireur d’élite, pas de concession ! le métier n’a pas de sexe, ne devrait pas en avoir », sourit l’intéressée) s’empare du texte avec intelligence, remodèle, restitue une ligne chronologique, articule l’ensemble, l’orchestre en un quintette harmonieux porté par les subtiles actrices que sont Cécilia Hornus, Sophie de la Rochefoucauld, Sandrine Molar, Emmanuelle Rozès et Valérie Vogt.

Les cinq femmes irradient sur scène au sein d’une scénographie sobre et efficace : une table et quelques chaises qui suivent une chorégraphie précise rythmant par leurs évolutions les temps de la pièce. Une large nappe blanche puis une seconde rouge couvrent la table évoquant symboliquement le sang versé ou les peurs ressenties au fil d’un récit qui circule entre les protagonistes, à la fois poétique et épique. Les saynètes, les anecdotes, s’enchâssent dans le flux de l’histoire. Les survivantes, ces « filles de 41 » s’adressent à nous, à un groupe de parole ou à des amies, se racontent, narrent le cheminement qui les a conduites à s’investir dans l’effort de guerre.

Austère simplicité

Combattantes, elles ont dû lutter pour le devenir alors que les seuls postes qui leur étaient dévolus étaient des places à l’arrière, à l’état-major, jamais au front. Là encore il leur a fallu s’imposer pour occuper les fonctions correspondant à leurs aspirations. L’horreur, elles ne la racontent pas, la suggèrent, laissent une image émerger mais se retiennent au bord du gouffre de l’innommable. Dignes, puissantes, les comédiennes incarnent avec justesse et sensibilité ces destins hors-norme, campent des caractères, des sensibilités, des parcours particuliers, denses, bouleversants.

L’héroïsme ne tient pas dans des formules redondantes mais se dit par les actes qui sont présentés d’une manière aussi naturelle que n’importe quel geste quotidien. Et pourtant, leur retour au pays à la fin de la guerre n’est pas triomphal, elles sont méprisées, qualifiées de « femmes à soldats ». À l’inverse des hommes qui paradent, elles n’osent pas porter leurs décorations gagnées sur le champ de bataille. Elles ont perdu des années d’études, les métiers auxquels elles auraient pu prétendre, l’estime des personnes de leur entourage alors qu’elles ont mené des hommes au combat, déminé des routes, conduit des avions (ceux destinés aux femmes étaient de véritables jouets dangereux à manipuler et seulement capables de rase-mottes !), sauvé des vies, conquis des territoires… La pièce subjugue dans son austère simplicité en déclinant tous les registres : on rit, on frémit, on est au bord des larmes, on admire, on s’indigne.

Le discours devient universel, nous parle de la condition de la femme, de son dénigrement systématique face aux puissances patriarcales, des systèmes qui stigmatisent toute entreprise qui semble sortir du cadre. Bien sûr, aujourd’hui l’œuvre prend un relief encore plus tragique en résonnance avec l’actualité internationale. Un livre à lire et méditer, une pièce à voir et revoir. On en sort grandis.

MARYVONNE COLOMBANI

La guerre n’a pas un visage de femme est joué jusqu’au 26 janvier au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence.

Martin Dupont, l’étoile oubliée du rock marseillais    

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Martin Dupont, 1980 © X-DR

Nul n’est prophète en son pays. Cette maxime a de quoi coller à la peau des membres de Martin Dupont. Actif pendant sept ans, de 1980 à 1987, le groupe marseillais de new-wave connait alors un succès confidentiel. La faute à d’autres projets personnels, ou à des actes manqués. Pourtant, d’année en année, le groupe n’a cessé de susciter une fascination auprès d’un public de plus en plus nombreux, notamment aux États-Unis. Une histoire palpitante dont un nouveau chapitre s’ouvre, avec un nouvel album et une tournée internationale qui a commencé ce 21 janvier à l’Espace Julien. 

Blouse blanche ou blouson noir ? 
Passionné de musique, le jeune Alain Seghir, leader de Martin Dupont, se voue très vite à une autre destinée, celle de devenir chirurgien. Quand il apprend qu’il n’a pas réussi son concours de spécialité, le choc est immense. «  J’ai vendu tout mon matos, et pendant six mois je n’ai fait que travailler », explique-t-il aujourd’hui. Un an plus tard, il réussit son concours de la plus belle des manières : il est major national. Rapidement nommé chef de service, cette réussite personnelle scelle la fin de Martin Dupont. A jamais pensait-on. 

L’aventure du groupe a commencé quelques années plus tôt, dans la maison d’Alain Seghir, à La Valentine (Marseille). Avec Brigitte Balian, Catherine Loy et plus tard de la clarinettiste anglaise Beverley Jane Crew, le groupe compose, répète et enregistre dans cette « piaule » ouvertes à tous – qui devient un repère pour les fans du groupe. Ce sont d’ailleurs ces derniers, constitués en association, qui vont sortir leur premier 45 tours Your passion. Pris par ses études, Alain ne démarche ni label ni salles pour jouer. En sept ans, Martin Dupont fera paraître deux autres LP, mais ne foulera la scène qu’à cinq occasions à Marseille et Montpellier. La suite de leur histoire va s’écrire longtemps sans eux. 

Un renouveau et Kanye West 
En 2008, Alain Seghir est un chirurgien ORL reconnu, son aura de médecin dépasse largement les frontières de Cherbourg, la ville où il s’est installé, et les patients se déplacent de loin pour le voir. « La musique m’a poussé à être performant dans mon métier, j’ai envie que les gens puissent utiliser leurs oreilles. » Mais Martin Dupont est très loin derrière quand il reçoit un mail du label new-yorkais Minimal Wave. « Je pensais que c’était un pote qui me faisait une blague. » Pendant toutes ces années, leur musique avait continué de vivre, loin d’eux. D’abord dans les boîtes de nuit allemande, où on se refile les quelques cassettes et disques arrivés jusqu’ici, puis en Angleterre. Et cette collaboration avec Minimal Wave, et plus tard avec le label français Infrastition, va asseoir leur notoriété à l’international. Les commentaires sur les vidéos YouTube – vues des centaines de milliers de fois – sont écrits en anglais, russe, espagnol… Leurs morceaux sont régulièrement samplés, des groupes internationaux comme Black Marble se revendiquent d’eux. Même Kanye West leur achète les droits d’un titre.

Poussé par cette incroyable effervescence, Alain Seghir décide de relancer le groupe. Entouré de ses anciens acolytes, et de nouveaux comme Thierry Sintoni et Sandy Casado de Rise and Fall of a Decade, ils enregistrent l’album Kintsugi et s’apprêtent à partir en tournée en Europe et aux États-Unis. Comme à New York, au Brooklyn Monarch (1000 places), presque sold-out avant même le début de la promo. Une première étape pour Alain, qui envisage une tournée mondiale en 2024, et, comme un juste retour des choses, d’arrêter sa carrière de chirurgien pour renouer avec cette histoire inachevée trente ans plus tôt. 

NICOLAS SANTUCCI

Martin Dupont était en concert le 21 janvier à l'Espace Julien, Marseille

Déconstruit

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Chez les philosophes Heidegger puis Derrida, le mot déconstruction s’entend comme une analyse critique. Un terme qui ne signifie en rien détruire. Ces dernières années, le mouvement féministe s’est approprié le concept. La déconstruction faisant référence à une démarche salutaire pour démonter les stéréotypes et assignations de genre façonnés par la société patriarcale et viriliste au fil des siècles de domination masculine hétéronormée. Par extension, un homme déconstruit est quelqu’un dont le cheminement intellectuel a permis de se débarrasser et de se désolidariser des comportements, réflexes et autres impensés sexistes à l’égard des femmes ou de tout groupe minorisé discriminé. À ne pas confondre avec la conception très littérale de l’homme déconstruit, adoptée par les forces de l’ordre lors de la récente manifestation contre la réforme des retraites, et qui contraignit leur victime à l’amputation d’un testicule.

Intelligence superficielle
Réforme qui révèle d’ailleurs le regrettable contresens commis par le gouvernement confondant déconstruction avec destruction. Et puis, il y a Michel Sardou. L’immortel interprète du Temps (béni) des colonies, qui annonce un énième retour sur scène… à 75 ans. Normal, on s’esquinte beaucoup moins en chantant qu’en conduisant un TGV. Sur le plateau d’une chaîne d’info, un journaliste malicieux demande à celui dont même le pseudo-féministe Être une femme dégouline de machisme, s’il est un « homme déconstruit ». Avec la condescendance qu’on lui connaît, Sardou confirme ce que l’on soupçonnait déjà : la répartition des tâches ménagères, connait pas. « Je ne passe pas l’aspirateur, je fais rien du tout. » Tout au plus quelques bons plats de pâtes entre bonhommes. Et le plus réactionnaire des chanteurs populaires français de s’en prendre à la cible préférée des mâles blancs en perte de suprématie : Sandrine Rousseau. Proposant d’organiser une marche de soutien à son « pauvre » époux. À l’heure de l’intelligence artificielle, on peut toujours compter sur Michel pour nous ramener à la réalité d’une pensée défaite à défaut d’être déconstruite.

LUDOVIC TOMAS

Traversées polyphoniques

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L’album présenté cette semaine vaut bien une légère entorse à nos principes. Ne le cherchez pas tout de suite chez votre disquaire ni même sur les plateformes numériques, il ne sortira que dans quelques semaines. L’objet existe bel et bien mais il faut avoir la chance d’assister à un concert du trio Samaïa pour repartir avec. Comme ce fut le cas le 7 janvier dernier, à la Cité de la Musique de Marseille, où à l’invitation du désormais programmateur Manu Théron, Éléonore Fourniau, Noémie Nael et Luna Silva ont présenté leurs magnifiques Traversées. Un trio né au hasard d’une rencontre, au cours d’un stage consacré aux chants traditionnels de la mer Noire, alors qu’il n’avait pas prévu de se constituer mais que l’évidente connivence vocale a fini par convaincre de le faire. Comme le visage à trois faces de la reine géorgienne Tamar auquel le nom Samaïa fait référence, l’univers musical de la formation est multidirectionnel. Il mêle les affinités culturelles des trois interprètes dont le travail d’arrangement de chants traditionnels qui ne sont pas à l’origine polyphonique est à saluer. 

Voyage linguistique
Se tissent des croisements d’esthétique délicats, mariant les percussions à la vielle à roue. Le répertoire polyglotte emprunte naturellement de nombreux airs de régions bordant la mer Noire et d’Anatolie. Le morceau Avlaskani Cuneli nous remet en mémoire la culture musicale laze, de cet ancien peuple caucasien dont les descendants vivent aujourd’hui entre la Turquie et la Géorgie. Echate a la mar rappelle la richesse de la tradition chantée judéo-espagnole. Le kurde et le persan nous renvoient inconsciemment à la lutte actuelle de populations atteintes dans leur chair. Le breton et l’occitan côtoient le français de la Renaissance. Car le voyage linguistique est une dimension importante de ces Traversées, au même titre que son exploration de rythmes du monde. Soulignant ainsi l’égale beauté de patrimoines parfois malmenés par les cultures dominantes. Et Samaïa de les chanter avec la même aisance, la même énergie, en reformulant des pratiques vocales selon sa propre sensibilité et sa perception harmonieuse de la modernité. 

LUDOVIC TOMAS

Traversées
Samaïa
Inouïe distribution

Distante Oblomovie

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Oblomov © Nabil Boutros

Pour découvrir Oblomov, du directeur de La Criée, les Marseillais se sont pressés nombreux, avec chaque soir une salle pleine d’un public attentif à cette mise en scène créée lorsque Robin Renucci dirigeait les Tréteaux de France. 

Le roman de Gontcharov est un classique de la littérature naturaliste russe, et Oblomov est devenu un de ces caractères typiques que la littérature sait créer. Celui d’un homme couché, par dégoût de la vie autant que par paresse et par incapacité d’agir. Séduisant pour la jeune et aristocrate Olga, mais aussi pour la cuisinière aux bras charnus qui l’héberge, Oblomov est pourtant terriblement agaçant, retiré du monde non par dégoût de celui-ci, mais par incapacité de l’habiter au présent, de travailler, de gérer sa propriété, ou même de trouver un logement.

Position fœtale 
Robin Renucci fait reposer le mystère de cette âme sur une nostalgie d’enfance, celle d’une nourrice qui lui racontait le conte du brochet, où un jeune paresseux accroché à son poêle voit tous ses vœux exaucés sans mérite… Bercé par ce souvenir, Oblomov s’enferme dans sa chambre, son divan, peinant à quitter sa position fœtale, régressant toujours davantage, jusqu’à mourir d’inaction. Rêvant d’abord d’amour avec Olga parce que son chant merveilleux l’attire vers le conte, puis se laissant séduire par la prolétaire grassouillette et maternelle.

La scénographie fabrique des intimités, et des voiles translucides ou opaques qui évoquent le sommeil et la mort. Les comédiens jouent à merveille la torpeur générale et les élans esquissés. L’intrigue pourtant nous parle peu, comme depuis un monde disparu avec ses problématiques de vieux petits garçons nostalgiques de sein maternel, et de la Russie délétère des tsars. Un manque d’actualité qui provoque un peu d’ennui, mais de belle facture.

LUDOVIC TOMAS

Oblomov, de Robin Renucci a été donné du 5 au 8 janvier à La Criée, théâtre national de Marseille. 

#IelsAussi

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La tendresse © Axelle de Russé

Saisir une époque, une génération. Sur le vif. La Tendresse y parvient admirablement. Huit jeunes gens, que notre inconscient formaté étiquetterait hâtivement dans la catégorie des « jeunes de cités », s’épanchent sur leurs questionnements intimes, leur rôle social ou encore leur héritage familial et culturel dans une société où les représentations masculines sont ébranlées. Noirs, Arabes, Blancs, Arménien ils ne sont pourtant pas si différents. Qu’iels affectionnent le rap, le krump ou la danse classique, qu’iels exposent leur méthode de drague, leur rapport au père, au désir ou à l’argent. 

Assignations éculées
Il transpire de cette pièce revigorante le long et documenté processus de création, immersif et collectif, de la metteuse en scène Julie Berès qui s’est entourée à l’écriture et la dramaturgie de Lisa Guez et Kevin Keiss. Un travail auquel l’autrice Alice Zeniter apporte également sa contribution. Quant aux interprètes Bboy Junior, Natan Bouzy, Charmine Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner et Mohamed Seddiki, tous remarquables, ils et elle sont les voix et les corps sensibles d’un collectif humain, entre espoir et fragilité. Et si la pièce démarre par une chorégraphie explosive sur l’incontournable tube marseillais En bande organisée, se poursuit avec quelques échanges parfois lourdingues, elle gagne vite en profondeur et en justesse.
Au fil des conversations, des confessions, La Tendresse révèle sa pertinente observation d’une jeunesse populaire beaucoup moins étanche au mouvement de déconstruction des stéréotypes genrés qu’il n’y paraît. Et de donner à voir, loin des projections fantasmées, une remise en question salutaire d’assignations éculées. Sous les yeux d’une Criée multigénérationnelle approbatrice, pour ne pas dire emballée.

LUDOVIC TOMAS

La Tendresse a été jouée du 11 au 13 janvier à La Criée, théâtre national de Marseille.

Acteurs·rices vs adultosaures

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Plutot vomir que faillir © Su Cassiano

Autrice performeuse, Rebecca Chaillon porte depuis cinq ans la voix des afro-descendants, des féministes, des queers, des pro-sex, des jeunes qui vivent aujourd’hui la révolution anthropologique de la définition du genre, et de l’intersectionnalité du combat contre le patriarcat. Et sa première œuvre pour jeune public, Plutôt vomir que faillir, spectacle sur l’âge du collège joué et coécrit par des acteur·rices de 19 à 24 ans, fait partie de ceux qui vous marquent. Imparfait, inégal, déroutant, raté même par moment, granguignolesque, puis incroyablement juste et fort. S’adressant à des ados, pétri de leurs références, de One Piece à Blair Witch en passant par le ketchup et « parcours soupe », il joue aussi de leurs dégoûts, du bouton qui éclate et pus qui dégouline, à la purée froide ingérée à la louche, la moutarde dans les narines, les aisselles pileuses exhibées… 

Nouveau monde
Le public jeune, à Cavaillon, réagit à fond, les mouvements de dégout succèdent à l’enthousiasme et à l’hilarité, la volonté de descendre jouer avec eux, chanter avec eux, les rejoindre. Bien sûr, les moments de texte écrits par Rebecca Chaillon sont fracassants, listant les tares de la famille, des adultosaures parents ou professeurs qui ne voient rien, ne comprennent rien, obstinément, à la magnifique et déroutante explosion des corps et des codes que vivent les ados. À la magnifique et déroutante révolution des genres et des identités sexuelles que vivent aujourd’hui nos sociétés. 

Mais il y a aussi, surtout, les moments des performeur·e·s sur scène, homosexuels, pansexuels ou indéterminés, arabe invisible ou guyanaise déracinée sans racine, noire et gay enfermée dans sa chambre. Chacun·e jouant iel-même, incroyablement mûr·e et critique, évoluant sur un immense plateau de cantine, autour de fours micro-ondes renfermant des rêves et des souvenirs, dans les couloirs et les placards d’un collège monstrueux peuplé de monstres imaginaires. Tous les quatre incroyables, et Zakary Bairi, le plus jeune, crevant véritablement la scène…  

SARAH LYNCH

Plutôt vomir que faillir a été joué à La Garance, scène nationale de Cavaillon, les 5 et 6 janvier.

Traversée déjantée

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Titanic - Les moutons noirs © X-DR

Dès l’entrée dans le vaste hall du théâtre des Salins, le public est accueilli par le capitaine, les membres de l’équipage et un trio musical aux accents jazzy. Embarquement imminent. Des sirènes annoncent le départ. On est prié de regagner sa place à bord. Et voilà, c’est parti pour une folle traversée à bord du paquebot légendaire de la White Star Line, le fameux Titanic. 

Depuis 2010, la compagnie des Moutons Noirs revisite les classiques. À sa façon, immersive, burlesque, décalée. Après L’Avare, Ruy Blas et Cyrano (dont quelques échos se font entendre dans le nouveau spectacle), voici donc leur version de Titanic. Comme le déclare Axel Drhey, l’auteur, cette idée est venue de « l’envie de réunir les nombreux artistes avec lesquels [il] travaille depuis plusieurs années au sein de [sa] compagnie, dans un spectacle choral, festif et joyeux. Un vrai théâtre de troupe. » Sur scène, neuf comédiens (chanteurs, danseurs) et trois musiciens live.

Briser la glace
De l’histoire extraordinaire du Titanic, fortement ancrée dans la mémoire collective, surtout depuis le film de James Cameron (1997), les Moutons Noirs proposent une lecture résolument comique et engagée. Car ce voyage et ce naufrage symbolisent la fin d’un monde, et ne sont pas sans lien avec certaines interrogations actuelles cruciales : comme le Titanic naviguant à toute vapeur vers l’iceberg fatal, ne sommes-nous pas tous en train de foncer dans le mur ? Cette question, et d’autres, sur la place des femmes, les inégalités sociales… sont posées au fil d’une succession alerte de scènes (jouées sur le plateau et dans la salle), d’intermèdes musicaux, chantés, dansés, souvent avec une énergie remarquable.

On sourit du ridicule de certains personnages : le capitaine, d’une incompétence et d’une fatuité à toute épreuve, le riche fiancé, d’une arrogance insupportable… On rit de la version parodique – et en trois exemplaires ! – de l’inoubliable scène à la proue du navire. Et pourtant, dans ce spectacle qui fait participer la salle et ne manque pas de trouvailles ingénieuses, on a un peu de mal à embarquer totalement. Serait-on resté trop midinette pour apprécier à sa juste valeur cette version décalée du mélo de Cameron ? Peut-être.

FRED ROBERT

Titanic a été joué les 6 et 7 janvier au théâtre Les Salins, scène nationale de Martigues.