dimanche 22 février 2026
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Musiques de l’intime

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Divertimento de Marie-Castille Montion-Schaar © Le Pacte

Avant de devenir la phalange attitrée de l’atroce émission Prodiges, l’orchestre Divertimento, fort d’une belle carrière et d’interprétations plus que mémorables, est né d’un pari assez fou. Celui, formulé il y a plus de vingt ans par Zahia Ziouani et sa sœur jumelle Fettouma, de donner naissance à une formation pas comme les autres, ancrée en Seine-Saint-Denis, et dirigée par une jeune femme née de parents algériens.

Divertimento, film commandé à la réalisatrice Marie-Castille Mention-Schaar, retrace l’histoire de la création de cet orchestre dès l’année de terminale que les deux musiciennes ont effectuée au lycée Jean Racine. Et l’on comprend aisément que cette success story ait intéressé le cinéma. Consciente de tenir entre ses mains un matériau rare mais également casse-gueule, Marie-Castille Mention-Schaar prend garde, et c’est tout à son honneur, de ne pas miser sur l’affect ou l’hagiographie. Écueil d’autant plus difficile à éviter que la présence des sœurs Ziouani sur le tournage fut pour le moins soutenue. 

Musicale image 
Plusieurs éléments biographiques sont donc évacués du script, considérablement remanié par la réalisatrice, et c’est tant mieux. Comme les grèves de 1995 et, avec elles, le père des jumelles contraint de les accompagner en voiture au lycée dès trois heures du matin ; sur ces trajets d’une école à l’autre, sur tout le pourtour d’Île-de-France, pour suivre et dispenser des cours d’alto, de piano… Divertimento prend cependant le temps de montrer l’hostilité des lycéens bien nés, des professionnels : y compris celui de Sergiu Celibidache, mentor de la jeune cheffe, incarné par Niels Arestrup peu enclin, avant de l’entendre, à former des femmes.

Mais si Divertimento se révèle particulièrement réussi, c’est dans la façon qu’il a de mettre en scène la musique, là où d’autres réalisateurs se seraient sans doute contentés d’y recourir comme à une simple illustration. Fille de musiciens et pianiste elle-même, Marie-Castille Mention-Schaar ne lésine sur aucun moyen – captation directe du son, musiciens professionnels engagés à tous les étages – pour la rendre tangible. Elle sait montrer comment la musique, avant d’être jouée, se fait d’abord intime, tâtonne au fil de répétitions, se trouve, se perd… Pour incarner ce rôle physiquement très difficile, Oulaya Amamra, pourtant dépourvue de formation musicale avant le tournage, fait merveille. À ses côtés, Lina El Arabi brille également sur une partition bien moins ingrate que celle de Philharmonia… 

SUZANNE CANESSA

Divertimento, de Marie-Castille Mention-Schaar
Sorti en salle le 25 janvier

Le jazz en tête de pont 

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The Bridge © Charlie Jazz - Gérard Tissier

Une atmosphère espiègle et un tantinet potache régnait ce soir-là au Moulin à Jazz. Les musiciens en présence – Sakina Abdou (saxophones, flûte à bec), Julien Chamla (batterie, percussions), Coco Elysses (percussions, voix et diddley bow, cet instrument mythique des musiques populaires américaines constitué d’une corde tendue entre deux clous), Ugochi Nwaogwugwu (chant) et Julien Pontvianne (saxophone ténor, clarinette) – viennent des deux côtés de l’Atlantique. Les uns des États-Unis, les autres de France. Ils se sont rencontrés deux jours auparavant. Juste assez pour faire connaissance, créer des liens complices et des modes d’improvisations. 

Musique vagabonde
Fructueuse et profonde est leur rencontre, « la neuvième du deuxième cycle » sourit l’anthropologue Alexandre Pierrepont venu spécialement au Moulin à Jazz pour présenter aux côtés d’Aurélien Pitavy, directeur du lieu, The Bridge. Un programme d’échanges franco-américains, baptisé réseau transatlantique pour les musiciens de jazz créatifs qu’il dirige depuis 2012. Les musiciens s’installent enfin, prennent le temps de la concentration, attentifs à leur respiration. Le son étouffé des saxophones naît avec la voix de la chanteuse, d’abord murmure, sons légers qui trouvent peu à peu leur rythme. Et l’on est happé par les longues improvisations du premier set, deux monologues où affleurent des paroles, tandis que la percussion parfois réduite à un simple battement régulier et organique scande les volutes envoûtantes. Les cinq improvisateurs et improvisatrices explorent de nouveaux territoires, croisent les influences jusqu’à la transe. Au « deuxième set », après une courte pause, les musiciens sont rejoints par un invité-surprise, le compositeur, improvisateur et contrebassiste Bastien Boni, qui épouse l’atmosphère créée par l’ensemble, s’y fond avec brio. Délicieux ressassements où la pensée vagabonde, bulle onirique et prenante que l’on emporte précieusement avec soi.

MARYVONNE COLOMBANI

The Bridge était invité le 21 janvier au Moulin à Jazz, Vitrolles. 

L’esthétique du délitement 

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Fissure © limmediat

Depuis ses premiers spectacles éclos il y a une vingtaine d’années, Camille Boitel cultive l’art de l’accident. Les spectateurs marseillais se souviennent notamment de L’immédiat, joué à plusieurs reprises au Théâtre du Merlan, et de son épique scène inaugurale, voyant tout le plateau se déliter devant l’assistance médusée. Les plus chanceux peuvent aussi parfois apercevoir ses expérimentations en plein air du côté de Belsunce. Cette fois, l’artiste fait émerger à la face du monde son clown Fissure, que l’on pressent sommeiller en lui depuis les débuts. 

Trop univoque
Sous la perruque écarlate d’une longueur démesurée, les obsessions du circassien affleurent, et il explore derechef ses marottes : mobilier qui s’effondre sans crier gare, tuiles qui choient du plafond à intervalles irréguliers… En somme, un nouveau plateau de guingois cultivant l’accident, où l’aléatoire est de mise. Essayer encore, rater encore, rater mieux… La fameuse devise – un rien galvaudée – attribuée à Beckett n’est pas une simple formule de style pour l’acrobate, elle est l’axe même de toute sa démarche. Elle irrigue une fois encore cette proposition, parsemée de tentatives et expérimentations successives : sortir littéralement du champ, grimper le long du plafonnier pour s’échapper par le gril, en prises avec une échelle retors, des meubles qui vacillent ou un éclairage capricieux… 

Camille Boitel sait ménager les effets de surprise, toujours un rien funèbres. Qu’il invente mille façons de mourir ou joue au Chifoumi avec une vraie paire de ciseaux, son Fissure ne manque ni de charme ni d’humour. En outre, tout en froufrous verts et blancs un rien baroques et longues cuissardes, ce personnage est beau formellement. Mais l’artiste campe d’ordinaire à la fois le clown blanc et l’Auguste, comme dans son inaugural et magistral spectacle L’homme de Hus. À l’inverse, on peut déplorer ici un ton trop univoque, qui rogne du charme ambigu faisant le sel de ses précédentes créations en l’ancrant dans une esthétique un rien figée et déjà vu : du mobilier défraîchi, un gramophone, une secrétaire, une vieille armoire, une pendule, un fauteuil… En somme, ce nouveau chapitre de son insatiable création protéiforme a le mérite d’exister, mais ne restera pas comme notre préféré.

JULIE BORDENAVE

Fissure a été donné les 19 et 20 janvier dans le cadre de la Biac, au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.

Le Château de Servières, à double tranchant 

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Rouvrir le monde, Château de Servieres © David GIANCATARINA

Le programme La Relève organisé pour la 13e édition du festival Parallèle souhaite, comme l’indique la curatrice Arlène Berceliot Courtinn, établir « une forme d’archive vivante des émotions. Un chemin aux contours non-binaires le long duquel les artistes partagent des récits individuels et collectifs issus d’investigations menées au long-cours ».

Au Château de Servières, on peut voir plusieurs propositions s’intéressant au renouvellement des liens avec « la nature » : une vidéo de fleur signée du duo Anastasia Simonin et Kazuo Marsden, accompagnée de deux joysticks en bois et en cire, invitant à « partager le rêve humide d’une abeille ». Un « film-poème » de Damien Cattinari permettant de contempler les reflets changeants d’une « étude de paysage » rêveuse de rivière en forêt. Un témoignage en split screens et en gestes de mains et de pieds d’une expérience communautaire en pleine nature polonaise d’Élodie Rougeaux-Leaux. L’exposition est ponctuée de petites sculptures biomorphiques aux formes nodales d’Antoine Dochniak, constituées par exemple avec du Pla (acide polylactique) naturel, des étamines ou des pétales de lys, du pollen ou de la mangue soufflée. Les relations inter-humain·e·s ne sont pas oubliées : Caroline Thiery, avec ses Ghost costumes (plaids industriels peints) et son fanzine After-eight, parle d’amour et de sexualité traversés d’injonctions sociales, de façon décomplexée. Zoé Ledoux s’amuse à proposer un espace invitant les artistes à se renseigner sur l’art sinusoïdal, permettant de « trouver l’équilibre de la création ». 

Lidl Paradise
Dans la deuxième salle du Château, nous voici plongés dans les restitutions d’ateliers participatifs menés par quinze autres artistes pendant l’été, en partenariat avec diverses structures sociales (centres sociaux mais également Ehpad, centres d’accueil pour adultes et autres associations) et dans le cadre du dispositif national Rouvrir le monde, organisé depuis l’été 2020 par le ministère de la Culture. 

On y voit notamment une bande d’enfants joyeux emmenée par Juliette Guérin, transformant le Lidl du quartier des Crottes en Lidl Paradise à coup de fausses « nourritures-sculptures ». Barbecue, brochette, sucette ou pizza… ici tout est fake. Également une résidence que Kiana Hubert-Low a décidé de passer en compagnie de ceux qui sont souvent seuls. Elle en tire des mises en scènes photographiques issues des différents témoignages collectés. Il y a là d’amusantes fausses œuvres d’artistes contemporains hommes célèbres (Soulages, Cadere, Buren…), réalisées par des résidentes de l’Ehpad du Lac à Arles, rencontrées par Juliette George. Ou des dessins chamaniques sur papier de soie noir, où l’humain fusionne avec le vivant, orchestrés par Madely Schott en résidence à l’Ehpad des Jardins d’Haïti.

MARC VOIRY

In memory of my feelingsetRouvrir le Monde – Restitution
Jusqu’au 18 mars
Château de Servières, Marseille

La danse plus vivante que jamais

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Nach, Elles disent © Romain Tissot

De nombreuses thématiques ou recherches communes traversent les différentes propositions artistiques des Hivernales, notamment ce qui a trait à l’homme et au vivant plus généralement. Dans ce qui les sépare avec Nice Trip du duo Mathieu Desseigne-Ravel et Michel Schweizer qui « pousse la logique jusqu’à faire de la frontière un objet de désir en ce qu’elle devient un univers en soi ». Dans ce qui les unit avec Habiter le seuil de Marine Chesnais qui plonge en apnée à la rencontre d’animaux mythiques ou Infinité, création 2023 de Yvann Alexandre, où le paysage devient matière à faire surgir l’humanité et à créer des mondes intérieurs et extérieurs. Dans Empire of a Faun imaginary, Simone Rousset interroge la capacité de l’homme à rêver tandis que Rachid Ouramdane s’inspire du phénomène naturel des murmurations (ballet des vols d’étourneaux) pour imaginer Möbius, une ode au vivant qui croise langage acrobatique et chorégraphique. Quand l’idée du « faire ensemble » devient une nécessité vitale…

Aspiré par le ciel 
Le corps féminin, érotique et/ou politique, est au cœur des créations. De Nach qui revendique « ce qui s’y passe, ce qui y entre ou ce qui en sort », dans Elles disent, de Maud Le Pladec, qui redonne voix à des femmes musiciennes restées longtemps dans l’ombre de l’histoire (Counting stars with you). Ou encore dans le solo Blast ! de Ruth Childs qui fait « un focus sur les corps douloureux, souffrants, débordants, étranges, violents ».

Comme toujours Les Hivernales invitent le public à vivre des expériences, à expérimenter des traversées. Contemplatives et minimales quand il s’agit de Larsen C de Christos Papadopoulos qui approfondit ses recherches sur notre résilience face à un phénomène cinétique et gestuel ; vertigineuses quand Camille Boitel et Sève Bernard inversent les sensations, soudain aspirés par le ciel (La Lévitation réelle). Ou performatives quand le Collectif Es nous inclut dans un méga Karaodance prétexte à « une mise en scène de soi-même le temps d’une chanson ».

Pour couronner le tout – 25 équipes artistiques sont conviées cet hiver à la fête –, l’artiste associé des Hivernales Massimo Fusco met à profit sa carte blanche pour inviter une constellation d’artistes ami·e·s (Doria Belanger, Vanessa Court, Fabien Almakiewicz) à exposer leurs installations au Grenier à Sel et à la Collection Lambert, et proposer une expérience immersive qui flirte avec le salon de massage et le salon d’écoute. Son Corps sonores est une parenthèse, comme une manière de se reconnecter à son propre corps et au monde. 

Et l’au-delà 
Pour prolonger les plaisirs spectaculaires, Les Hivernales proposent une multitude de rendez-vous dans des lieux partenaires : projection de courts-métrages au cinéma Utopia sur le thème « Vidéodanse et écologie(s) », stages, ateliers parent-enfant, séances de training quotidien et masterclass avec les artistes invités. 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Les Hivernales
Du 31 janvier au 18 février
Divers lieux
Avignon et alentours
04 90 82 33 12
hivernales-avignon.com

L’émerveillement à hauteur d’enfant

Jusqu’au 8 février, Les Hivernales offrent un formidable terrain de jeu et de découverte au jeune public avec sa programmation HiverÔmomes !

Cet hiver, Sylvain Huc (compagnie Divergences) le transporte dans un espace enchanté et cauchemardesque baptisé avec humour Wonderland, inspiré de Lewis Carroll, un pays où tout est possible comme traverser le miroir, grandir ou rapetisser à souhait. Au-delà de l’émotion, ce qui intéresse le chorégraphe, c’est avant tout la sensation, et Wonderland en est une occasion rêvée. Formée par Matt Mattox et ses descendants, Carole Bordes (compagnie Émoi) présente une conférence dansée autour de son travail nourrie de son analyse d’archives et d’interviews menées auprès de trois générations de danseurs. Son témoignage en forme d’hommage s’appuie sur le web documentaire, des moments dansés, des vidéos pour approcher de manière vivante le travail pédagogique et chorégraphique de cet artiste américain reconnu comme « le père du modern jazz ». Avec ZAK Rythmic, Héla Fattoulmi et Éric Lamoureux revisitent leur pièce chorégraphique et musicale AKZAK pour créer comme un jardin d’éveil dans lequel cinq interprètes découvrent et partagent plusieurs possibilités de « faire rythme » ensemble par la voix, les percussions, le langage du corps, le tout dans une grande proximité avec le jeune public. Dans le duo Une échappée, Julie Nioche transforme les objets et métamorphose les corps pour nous pousser à voir la réalité autrement et « la rendre plus poétique au rythme des musiques entrainantes ». Enfin, sur le texte de Catherine Verlaguet La Chambre d’eaux, Marie Barbottin évoque l’histoire d’une jeune fille née dans une baignoire, le poing en avant, dans un spectacle où texte-partition et danse jouent à parts égales.

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MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Un festival de haut vol 

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Brame © X-DR

La création circassienne fonctionne toujours comme un écho du monde : au cœur de la piste, en bruit la rumeur. Cette année, le rapport à un environnement chahuté se traduit en premier lieu par la présence animale, fut-elle métaphorique à travers le mimétisme des nombreux équilibristes du Complexe de l’autruche, ou bien réelle. Gallinacées et palmipèdes de la Compagnie des Plumés reviennent avec leur univers loufoque et tous publics dans Poil de la bête opus 3, quelques années après avoir ravi le public du festival avec son Poulomaton et ses portraits tirés aux côtés de la volaille. Présence végétale ou organique aussi, avec Pour hêtre de la compagnie Iéro et ses poétiques acrobaties sur branches ; mais aussi avec Une forêt dans la ville de la compagnie italienne TPO, et sa danse immersive, proposant des interactions aux jeunes spectateurs plongés au sein d’une réalité virtuelle.  

Arts du geste 
L’une des singularités des Élancées, c’est aussi sa pluridisciplinarité. Ce sont bien les arts du geste au sens large que célèbre le festival, et la danse s’invite au milieu du cirque avec Fauve de Mathilde Duclaux, Points de fuite de la compagnie Précipité, ou encore Légende, de Michel Kelemenis et sa dystopie d’un monde sans animaux, «un plaidoyer en faveur d’une présence au monde apaisée » selon Anne Renault, directrice du festival. Citons aussi Danse, ma planète, danse ! de Jean-Claude Gallotta, bâti autour d’un désir de transmission et d’injonctions à l’égard des aînés parfois irresponsables ! Avec Out of the Blue enfin, les acrobates Frédéri Vernier et Sébastien Davis-Van Gelder proposent quant à eux des expérimentations quasi inédites pour le milieu circassien : de gracieuses acrobaties en apnée au sein d’un immense aquarium, dans la lignée lointaine des Tubes de Jorg Muller

Rayonnement territorial 
L’autre singularité des Élancées, c’est son rayonnement territorial, essaimant dans des lieux parfois méconnus, et variant les cadres de représentation – salles, chapiteaux, mais aussi espace public pour certains « Rendez-vous du dimanche ». Cette année, de nouveaux lieux sont investis, à l’image du Pavillon Grignan à Istres, et de nouveaux partenariats permettent d’étoffer la programmation. En collaboration avec le Citron Jaune, centre national des arts de la rue de Port-Saint-Louis-du-Rhône, la compagnie Sacekripa investit ainsi le bord de l’étang de l’Olivier avec sa nouvelle création Surcouf. Un partenariat se noue aussi avec l’Usine, autour de l’accueil du rappeur Killason et son spectacle Wolf Show. Anne Renault se félicite de cette nouvelle collaboration, permettant de « découvrir un jeune artiste choc de 23 ans, et de créer une ponctuation au sein d’une programmation très diverse. Sans oublier bien sûr le partenariat réitéré avec la Biennale Internationale des Arts du Cirque : nous sommes le festival dans le festival ! Nous conservons toutefois notre singularité et notre part d’autonomie par rapport à ce gros événement. Et l’an prochain, nous célébrons nos 25 ans ! »

JULIE BORDENAVE

Les Élancées
Du 31 janvier au 11 février 
Istres, Cornillon-Confoux, Miramas, Fos-sur-Mer… 
scenesetcines.fr 

« Permettre l’accès au plus grand nombre »
Entretien avec Anne Renault, directrice des Élancées

Zébuline. Quelle identité se dégage de cette 25e édition ? 

Anne Renault. Comme d’habitude, elle a été pensée au gré des propositions émanant des artistes, des spectacles que j’ai pu voir et des fidélités tissées au fil du temps. Sans présupposé au départ, il s’avère que les thématiques se détachent d’elles-mêmes avec évidence, au fur et à mesure que la programmation se construit. Or, comme nous sommes perpétuellement en prise directe avec le monde, je me rends compte qu’elles sont en rapport avec les grandes questions sociétales qui nous traversent. Outre la part belle à la création, qui est habituelle dans Les Élancées, le festival intègre aussi cette année aussi beaucoup de femmes : la création féminine, notamment circassienne, arrive en force, à travers des artistes telles que Fanny Soriano ou Raphaëlle Boitel. 

Que nous dit la création circassienne du monde contemporain ?
À propos des thématiques qui se détachent, nous pouvons évoquer le nécessaire déséquilibre du monde. De nombreuses propositions tournent autour de ce sujet, que ce soit à travers la prise de risque, la chute, ou encore les différentes manières de se relever… Je pense notamment à L’absolu de Boris Gibé, qui est aussi un véritable objet d’art plastique ; mais aussi à Brame de Fanny Soriano, qui traite du déséquilibre de manière littérale autour des portés en hauteur, mais aussi de manière figurée autour du vertige amoureux… Je pense également à Esquive de Gaëtan Levêque, qui propose des figures acrobatiques dans les airs grâce au trampoline. Autre thématique : le rapport au monde, à l’écologie et aux animaux. C’est le prisme d’aujourd’hui, qui s ‘est imposé à nous ! Nous abordons aussi la question de l’illusion, avec le mentaliste Raoul Lambert : comment est-il encore possible aujourd’hui de se faire manipuler, à son insu ? Même si le sujet est traité par le prisme de l’amusement, ça dit des choses. 

Nous retrouvons aussi Kader Attou, accueilli en résidence longue à Scènes et Cinés.
Le chorégraphe est en effet associé à Scènes et Cinés pour trois ans. Avec Prélude, il a créé une pièce tout terrain, qui sera jouée en extérieur à Grans. Nous poursuivons notre partenariat vers une nouvelle création en 2023, axée jeune public cette fois. D’autres créations sont prévues pour 2024, autour de la thématique méditerranéenne. Kader Attous’implante de manière plus évidente en région Sud, entre Marseille et l’étang de Berre. Il nourrit de fortes envies de développement, de formation et de transmission. Nul doute qu’il va compter dans le paysage local très rapidement. 

Quelles modalités sont pensées pour accueillir au mieux le public ?  

Ce temps festivalier nous permet de brasser un public vraiment différent. Il s’agit d’un temps ancré dans le paysage local. La diversité est là, la plupart des spectacles sont accessibles au tarif Élancées – soit cinq euros la place – pour permettre l’accès au plus grand nombre. Tout un volet d’actions pédagogiques se déroule en parallèle des spectacles : les artistes sont systématiquement présents dans les classes, afin que les enfants deviennent ambassadeurs et ramènent leurs parents aux spectacles ! Nous mettons aussi cette année en place une colonie pour des jeunes spectateurs, qui vont vivre l’expérience en étant accompagnés. L’après Covid est plutôt positif. La fréquentation des salles est bonne, les enseignants sont preneurs de nos propositions…  J’espère que le festival pourra bénéficier de ce regain d’envie au cœur de l’hiver. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR JULIE BORDENAVE 

« Être Arménien, c’est aussi apprendre l’injustice »

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Simon Abkarian © Antoine Agoudjian

Zébuline. Qualifieriez-vous Électre des bas-fonds de pièce féministe ?
Simon Abkarian. On pourrait dire ça comme ça même si je ne l’ai pas écrite comme ça. C’est une pièce avec quatorze femmes qui constituent un chœur. Elles parlent de leurs souffrances de femme, de prisonnière de guerre, de prostituée, de reine ou de princesse. C’est un espace ouvert à la parole souvent tue ou niée des femmes.

Des femmes d’aujourd’hui ?
J’ose espérer que le théâtre est le reflet du monde dans lequel on vit. Je n’emploie pas le terme d’actualité parce que cette dernière est l’endroit où l’on réduit, où l’on caricature même, où tout est fait pour ne pas développer le fond des événements qui se produisent. Le théâtre est encore un espace où l’on peut déployer tout ça d’une manière à comprendre l’entièreté de la situation étudiée. Pour en revenir à la pièce, elle est aussi musicale, chantée, dansée, poétique… Pleine de couleurs, de rebondissements et avec une intrigue universelle.

Donner la parole et cette place aux femmes sur un plateau est-il une manière de pointer les inégalités dans le monde des arts et de la culture ?
La réponse est dans la question… C’est un monde construit et pensé par les hommes, pour les hommes. Mais je n’entre pas dans ces considérations ; il suffit de faire une étude sur le sujet. Dire que je donne la parole reviendrait à faire comme si la parole était déjà mienne. C’est une nuance linguistique mais elle est importante. Donc je ne donne pas la parole, je me désengage de l’espace occupé par les hommes. Je laisse un espace vacant en écrivant un texte pour les femmes.

« On vit plus longtemps donc on va travailler plus longtemps ? C’est quoi cette équation de merde !? »

Pourquoi utiliser le support de la tragédie grecque pour exprimer cela ?
Avec la tragédie, les Grecs ont tout dit, tout inventé. La tragédie grecque raconte l’histoire humaine dans son infini. Il n’y a juste qu’à s’en servir pour continuer. Les rapports humains n’ont pas beaucoup changé en 3500 ans (et s’ils ont changé, ils ont dépéri, ils ont reculé), les questions sont les mêmes : je te tue, tu me tues. Regardez ce qui se passe dans le monde, regardez les guerres, à petite ou à grande échelle. Il y a des histoires d’hydrocarbures mais des histoires d’égo aussi. Le monde politique d’aujourd’hui est constitué de psychopathes égotiques.

Le spectacle a été créé au Théâtre du Soleil, chez Ariane Mnouchkine. En porte-t-il l’esprit ?
Je n’ai jamais lâché cet esprit. Constituer une troupe, faire un spectacle qui se dédie essentiellement au public. Ce n’est pas un théâtre d’institution, c’est un théâtre populaire. Donc dans ce sens-là, oui, il porte l’esprit du Théâtre du Soleil.

Sur grand écran, vous vous êtes illustrés aussi bien dans des films populaires et grand public que dans un cinéma d’auteur, plus engagé. Qu’est-ce qui guide vos choix ?
L’écriture, la personne qui me fait la proposition, l’histoire que ça raconte, qui va jouer dedans… C’est un tout. Cela détermine ce que je dois faire autant que ce que je ne dois pas, même si les choses que j’ai refusées de faire ne sont pas visibles.

La série a aussi vos faveurs. Qu’est-ce qui vous attire dans ce format ?
Je ne pense pas en termes de format mais plutôt d’aventure. Mais c’est vrai qu’on peut prendre davantage le temps de développer un personnage. Pour moi, c’est un travail : s’il est bien, je le prends. C’est l’âge d’or de la série. Et en ce moment, les scénarios proposés pour le cinéma sont parfois moins intéressants.

Vous êtes un artiste qui n’hésitez pas à prendre position. Notamment en soutien aux Gilets jaunes et plus récemment en condamnant l’agression azérie contre l’Arménie. Par quelles causes au sens large des valeurs, vous sentez-vous concerné ?
Quand je vois quelque chose d’injuste, que ce soit à l’encontre des Arméniens, des Ukrainiens, des Kurdes ou des ouvriers de France et de Navarre, je prends position. C’est la moindre des choses. Mon père et ma mère viennent du monde ouvrier. Si j’avais été d’une autre classe sociale, j’aurais essayé de penser pareil. Cela raconte ça aussi, être un·e artiste : se soucier du bon fonctionnement et de l’harmonie du peuple et du pays dans lequel on vit. Quand on parle des retraites et qu’on dit ça c’est pénible, ça c’est pas pénible, c’est pénible ! Tout est putain de pénible ! Qu’on soit cheminot, qu’on travaille sur les chantiers ou dans un bureau de banque, c’est difficile de faire la même chose toute sa vie.

« Les artistes doivent se tenir devant la lame, pas derrière le manche »

Cette réforme est donc injuste…
On vit plus longtemps donc on va travailler plus longtemps ? C’est quoi cette équation de merde !? Ça me met en colère parce qu’on ne tient pas compte de l’avis des gens. On nous dit qu’on est trop cons pour comprendre les chiffres, que le monde est complexe. Ce n’est pas du tout complexe. Qu’on fasse un référendum !
C’est aussi diviser les classes ouvrières en disant « regarder, eux, ils ont des privilèges ». À quelle heure un cheminot a des privilèges alors qu’on sait qu’il y a des milliardaires qui ne paient pas leurs impôts en France ? Ce n’est même pas être de gauche ou de droite, c’est avoir du bon sens.

On vit plutôt dans une période de désengagement du monde artistique et intellectuel notamment en termes de classe…
Quand Omar Sy dit un truc juste et simple [sur la guerre en Ukraine qui émouvrait plus l’opinion publique que les guerres en Afrique, ndlr], on lui tombe dessus ! Parce qu’il est artiste, il devrait fermer sa gueule, ses yeux et ses oreilles à la souffrance du monde ? Eh bien non, les artistes parlent, ils ont des opinions. Ils doivent se tenir devant la lame, avec les autres, pas derrière le manche. C’est mon avis. Je m’indigne mais je vois aussi ce qui est joyeux dans le monde !

Mais les réactionnaires ne sont-ils pas plus mobilisés que les progressistes ?
Je ne sais pas si on peut dire ça comme ça mais l’endroit de la pensée s’est réduit. On n’arrive plus à parler parce qu’on ne nous permet plus de penser. À moins de penser comme ceux qui tiennent les pouvoirs dans notre pays. On pourrait au moins débattre. Pour reprendre l’exemple d’Omar Sy, on attaque sa négritude plus que sa pensée. Certains ont dit qu’il devrait plutôt dire merci. Mais merci à qui ? En tous les cas, pas à ceux qui le demandent ce merci… Pas à ceux qui pendant des générations ont empêché les étrangers d’être accueillis comme ils devraient l’être, c’est-à-dire avec humanité. Ces gens-là pensent être la France mais ils ne la représentent pas du tout. Ce sont les descendants des collabos ! Si des personnes comme Omar Sy ou moi-même qui suis immigré devions dire merci, ce serait aux descendants de Jaurès. 

Vous vous êtes élevés contre l’offensive azérie dans le Haut-Karabakh comme beaucoup d’autres personnages publics d’origine arménienne…
On est en 2023 et il y a encore une volonté de barbares archaïques de non seulement prendre un territoire mais aussi d’effacer, annihiler la présence millénaire d’un peuple sur ces terres. Et comme le président Aliyev [président de l’Azerbaïdjan, ndlr] a été accueilli à bras ouvert par la présidente de la Commission européenne [Ursula von der Leyen, ndlr], il a les coudées franches. Personne ne dit rien, alors il continue. L’Europe ne veut plus acheter le gaz à la Russie mais le gaz azéri est autant gorgé de sang humain que celui des Russes. Il faut être cohérent dans son indignation et son combat contre l’obscurantisme.

L’origine, c’est quelque chose d’important pour vous ?
Forcément. Mais ce qui unit la mosaïque qui compose notre pays, c’est la démocratie dans la République française. Il ne faut pas laisser gagner l’une sur l’autre. C’est un dialogue perpétuel entre soi. On n’a plusieurs histoires et on ne peut pas faire fi de ce qui nous constitue. C’est comme si on avait plusieurs cerveaux. Et parfois j’ai l’impression que l’extrême droite veut nous les arracher pour n’en garder qu’un, celui qui serait servile et soumis. Être Arménien, c’est aussi apprendre l’injustice et le combat humaniste. C’est avoir le sens de la survie, de la justice et de la justesse. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Électre des bas-fonds a été jouée du 25 au 28 janvier à La Criée, théâtre national de Marseille puis les 1er et 2 février Théâtre Bernadette Lafont, à Nîmes.

Martin Dupont sort du brouillard

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Difficile de passer à côté des nombreuses story qui ont peuplé Instagram ces derniers jours. Martin Dupont était de nouveau sur scène, à l’Espace Julien de Marseille, ce lieu même où ils avaient raccroché les synthés trente ans plus tôt. Non content de ce retour qui fait office d’événement en soi, ils nous proposent un nouvel album intitulé Kintsugi, un neuf titres attendu dans quelques jours. 

Disque d’or
Le kintsugi est l’art japonais de réparation d’objets brisés à l’aide d’une jointure faite d’or. Une métaphore pour Alain Seghir, qui explique que ce disque « n’est pas un remix, ni un remastering, mais une recomposition élargie. On a pris les morceaux que je faisais à l’époque et ils sont métamorphosés. » On retrouve effectivement cette même énergie froide new-wave, qui nous emmène plus du côté de Glasgow, Manchester ou Berlin que de La Canebière. La voix d’Alain ne semble pas avoir bougé, celles de Brigitte Balian et Beverley Jane Crew non plus, si ce n’est en mieux. Le changement réside principalement dans la qualité du son, qu’on n’avait jamais connue aussi éclatante quand ils enregistraient à domicile, avec leurs moyens d’étudiants.

L’histoire du disque commence dans un concert à Paris. Alain Seghir, chanteur-leader du groupe, rencontre par hasard Thierry Sintoni et Sandy Casado, ex-Rise and Fall of a Decade. Ils lui annoncent qu’ils ont acheté une maison en Normandie, à quelques kilomètres à peine de sa résidence. Quelques échanges de sons plus tard, l’aventure est lancée, ils prévoient de sortir un single, puis un EP et finalement un neuf titres. 

Si vous avez déjà pris une baffe à l’écoute des premiers disques de Martin Dupont, prévoyez de la Biafine. Dès les premières notes, on est soufflés par l’impact des compositions du groupe, cette fois-ci passées à la moulinette d’une production plus que soignée. Le constat est implacable sur He saw the light, qui semble sorti du brouillard, ou des ténèbres, venu se venger d’un manque de reconnaissance dont il aurait souffert. La suite est dans la même lignée. Martin Dupont nous propose une nouvelle porte d’entrée dans son univers, sans rien renier de ce qu’il est, un ovni à l’étrangeté fascinante, encore et toujours.  

NICOLAS SANTUCCI

Kintsugi, Martin Dupont
Une coproduction Meidosem, Infrastition et Minimal Wave
Sortie le 7 février 2023

Quand triomphe le flamenco

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Rocio Molina © Sandy Korzekwa

Certains commencent à trouver le temps long, chuchotent à leur voisin que c’est « du grand n’importe quoi ». Les plus impolis consultent leur téléphone visiblement plus smart que leur propriétaire – c’est sans doute suffisamment urgent pour perturber une représentation. Mais cette infime minorité du public qui s’ennuie est en train de passer à côté du message le plus fort de Mellizo Doble, la pièce surréaliste du duo le plus provocateur du flamenco actuel : le flamenco n’est pas ce que vous croyez, il est ce que nous en décidons. Le léger faisceau lumineux qui permet d’entrevoir progressivement le crâne de Niño de Elche et les pas d’Israel Galván met fin à plusieurs minutes d’un plateau plongé dans le noir total. Depuis ces mêmes plusieurs minutes, la voix inimitable du cantaor lâche un chant quasi-liturgique dans un gémissement poussif, saccadé et aigu. On comprend également enfin l’origine du bruit répétitif et grinçant qui intriguait nos oreilles : le danseur piétine avec insistance et dans un mouvement de va-et-vient une matière granuleuse qui s’apparente à de la poudre de charbon. Nous sommes dans la deuxième moitié du spectacle et tout ce qui aura été osé jusqu’ici relève d’un règlement de comptes avec une prétendue tradition dont ces trublions remettent en question le purisme, et à travers lui la supériorité. Cante jondo, tauromachie, culture gitane… tout est passé à la moulinette, déconstruit. Pour le plus grand bonheur de celles et ceux qui vivent le flamenco comme un art né pour être en permanence bousculé et alimenté. 

Israel Galvan et Nino de Elche – Millizo doble © Sandy Korzekwa

Engagé et électrique
Dans une démarche moins aboutie toutefois convaincante, la chanteuse Rosario La Tremendita nous embarque dans sa vision d’un flamenco engagé et électrique. Tel un voyage façonné par de multiples rencontres, le concert nous fait cheminer d’un point A à un point B à travers une mise en scène bien sentie. Accompagnée par des cordes virtuoses (celles de Dani de Morón à la guitare et de Juanfe Pérez à la basse électrique), La Tremendita ouvre son spectacle entourée de ses musiciens, tous assis autour d’une table, à la manière d’un moment intimiste de facture plutôt classique. Avant de basculer dans une esthétique pop rock des plus cohérentes à défaut d’être toujours pertinente. Là encore, la revendication semble claire : qu’une simple guitare ou qu’une formation rock l’accompagne, son chant et sa démarche artistique sont et restent flamenco. En deuxième partie de cette soirée accueillie par la Smac Paloma – ce n’est pas pour rien – c’est une grande voix habituée aux échappées avant-gardistes qui va encore une fois nous surprendre. Tomás de Perrate, le gitan aux racines familiales profondément ancrées dans le flamenco, s’acoquine avec Miguel Marín Pavón dit Arbol, musicien et compositeur aux penchants alternatifs. Du mariage de déraison entre le chant viscéral du premier et les nappes électroniques et autres irruptions sonores du second surgit un objet musical hybride que trop peu de personnes ont eu la curiosité d’affronter. Les différents répertoires flamencos sont une fois encore digérés puis transcrits par le prisme expérimental, tout en se référant à la culture on ne peut plus archaïque du chamanisme. La plus belle surprise du festival.

Fantaisie et lâcher prise
De la surprise, elle finit par ne plus vraiment en créer tant elle est à chaque fois surprenante. Rocío Molina a connu un énième triomphe nîmois. Mérité. Vuelta a Uno, troisième et ultime volet d’une trilogie fondée sur le dialogue entre la danseuse chorégraphe et un guitariste, fait le choix de la fantaisie et du lâcher prise. De la couleur et de l’humour aussi. Dans une ambiance lumineuse passant du violet à l’orange, Molina l’effrontée semble s’amuser comme jamais. Mutine et exubérante, elle aurait de quoi faire tourner en bourrique son acolyte guitariste Yerai Cortés, impassible malgré ses caprices d’enfant obnubilée par les bonbons. Ici de faire des bulles de chewing-gum, là d’ingurgiter des fameuses confiseries qui pétillent en bouche ou encore de dévorer un bracelet de sucreries. On a beau se laisser distraire, on ne perd pas de vue l’essentiel : la danse. Et encore une fois, pas de surprise : Rocío Molina est avant tout un monstre de technique.

LUDOVIC TOMAS

Festival Flamenco
Théâtre de Nîmes
04 66 36 65 10
theatredenimes.com

Au Musée Fabre de Montpellier : Djamel Tatah, le peintre du silence

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Djamel TATAH, Les Femmes d’Alger, 1996, huile et cire sur toile et bois, triptyque, 350 x 450 cm, Toulouse, Collection les Abattoirs, Musée - Frac Occitanie Toulouse, donation de la Caisse des dépôts et consignations, inv. 2004.3.3. © Jean de Calan / © Adagp, Paris, 2022

Une exposition monographique : voilà un excellent moyen d’accueillir à Montpellier un artiste confirmé qui vient de s’y installer. C’est le cas de Djamel Tatah, 63 ans, arrivé dans le Clapas en 2019 et grand admirateur des collections du musée Fabre. Cela tombe bien. La quarantaine de toiles qui y sont exposées dans le cadre de l’exposition intitulée Le théâtre du silence explorent plus de trente-cinq années de peinture et de création artistique. Pas question de faire un parcours chronologique pour autant, tant l’œuvre de Djamel Tatah est mouvante, en constante évolution, sans cesse nourrie d’influences multiples à la croisée des arts. Malgré tout, le parcours s’ouvre par les débuts, car c’est souvent là où tout se joue.

Étudiant à l’école des Beaux-arts de Saint-Étienne dans les années 1980, Djamel Tatah s’y confronte aux classiques de l’histoire de l’art tout en découvrant la richesse de la peinture figurative. Porté par une envie de dessin, il admire tout particulièrement Jean-Michel Basquiat – dont il apprécie autant le travail graphique que le militantisme anti-raciste –, il se questionne sur son art et n’hésite pas à interroger le support. Après quelques voyages en Algérie, en quête de culture autant que de racines familiales, il décide de travailler sur une grande toile posée sur d’imposantes planches de bois qui lui rappellent les palissades que l’on peut voir dans la rue. Une technique qu’il va utiliser pendant une dizaine d’années.

Déjà, ses toiles surprennent par leur dimension tandis que ses personnages sont sobrement vêtus de couleurs foncées contrastant avec une peau translucide, prenant la pause un peu malgré eux devant un aplat de couleur d’une densité imposante. Autant d’éléments qui font la chair de ses peintures, le canevas initial à partir duquel l’artiste joue au metteur en scène d’un théâtre essentiellement pictural, entre figuratif et abstraction. 

Djamel TATAH, Sans titre, 2005, huile et cire sur toile, diptyque, 200 x 580 cm, collection de l’artiste. © Jean-Louis Losi / © Adagp, Paris, 2022

Corps en suspens
Réalisé en 1996, Les Femmes d’Alger en est un parfait exemple. La reprise d’un premier tableau, fruit d’une commande de la Caisse des dépôts, qui lui fait s’interroger à sa manière sur le mélancolique Femmes d’Alger dans leur appartement d’Eugène Delacroix – dont le musée Fabre possède une deuxième version datée de 1849. Une façon de remettre en contexte une histoire tragique qui semble ne jamais finir, intimement liée à son histoire personnelle. Le spectateur, lui, se retrouve surtout confronté à la monumentalité de l’œuvre, à cette femme au regard impossible à capter. De sa silhouette, qui se répète une vingtaine de fois pour devenir plurielle, semble surgir de la couleur. Pas de mouvement, pas de bruit, et pourtant, on pourrait rester des heures à le regarder. 

Parfois, Djamel Tatah expérimente le mouvement. Les corps chutent, tombent, restent en suspens, s’envolent parfois aussi. L’artiste utilise un ordinateur pour les projeter sur la toile aux dimensions qu’il recherche, en redessiner les contours, comme pour prendre encore plus de distance avec son modèle qu’il a pourtant fait poser. Il explore le vide de la toile, couleur unique et vibrante aux multiples couches superposées. Parfois, les figures humaines se multiplient, troublant d’autant plus le spectateur qu’elles ne sont jamais totalement identiques, bien que la variation soit parfois infime. Le corps se fait motif, une matrice déclinable et modifiable à l’infini. Difficile de ne pas être happé par cet homme de dos, déjà presque avalé par la noirceur de la toile. Ou de rester impassible face à cette femme aux faux-airs de madone, librement inspirée de La Vierge de l’Annonciation d’Antonello de Messine, qui nous regarde intensément sans pour autant nous voir. Quelle présence !

Djamel Tatah en quelques dates 

  • 1959 Naissance à Saint-Chamond (Loire) de parents algériens arrivés en 1956 de Kabylie.
  • 1981 Entrée à l’école des Beaux-arts de Saint-Étienne.
  • 1982 Premier voyage en Algérie.
  • 1983 Rencontre avec Rachid Taha, qui deviendra un ami (dont un portrait est présenté dans l’exposition).
  • 1992 Première exposition personnelle à Montbéliard. La même année, il obtient sa réintégration dans la nationalité française. 
  • 2008 Il entre comme chef d’atelier à l’Ensba.
  • 2013 Première grande exposition monographique accueillie au musée d’Art moderne d’Alger (Mama). 
  • 2014 Le musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne lui consacre une exposition. 

Vers la lumière
Le petit théâtre d’images de Djamel Tatah est celui de la distanciation qui ne veut plus faire illusion. Naît un corps à corps entre la figure et le spectateur. En silence, toujours en silence. On y retrouve une autre influence de l’artiste : Albert Camus,dont Djamel Tatah avait représenté une stèle à son honneur vue à Tipaza dans un de ses tableaux de jeunesse, et sur laquelle on peut lire « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. »Ce même auteurpied-noirqui écrivait dans Le Mythe de Sisyphe : « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. » On se rend compte ainsi que ce théâtre est celui de la condition humaine.

Regarder les peintures de Tatah nous confronte à nous-mêmes. À nos doubles de peinture, nos fantômes à la peau diaphane. Les silhouettes côtoyant parfois l’abstraction, pantins sobrement esquissés enfermés dans l’espace délimité par la toile, matérialisés par de grands aplats de couleur sans aucune profondeur, comme nous pouvons l’être dans nos vies. Le réalisme pictural n’est plus nécessaire pour nous toucher, nous capter, nous fasciner. Dans la toile vibre une angoisse silencieuse et paisible, ses captifs ne semblent ni se battre ni être totalement résignés. Solitaires, empêchés, incapables de vraiment communiquer, mais jamais vraiment seuls. Peut-être sont-ils tout simplement conscients de leur propre sort. Comme libérés. La façon dont les peintures monumentales dialoguent entre elles pourrait presque montrer une forme de solidarité, de partage. Au-delà du dépouillement et de l’impossibilité de communiquer. Une humanité en devenir pour laquelle tout n’est jamais vraiment joué. Dans l’atrium Richer, une installation évanescente porte notre regard vers la lumière. Comme un espoir. 

ALICE ROLLAND

Djamel Tatah, le théâtre du silence
Jusqu’au 16 avril
Musée Fabre, Montpellier 
04 67 14 83 00
museefabre.montpellier3m.fr