lundi 23 février 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 392

Mathématique de chambre

0
Lise Berthaud © Neda-Navaee,

Le Festival International de Musique de Chambre de Provence fondé par Éric Le Sage, Paul Meyer et Emmanuel Pahud muse tout au long de l’année, semant quelques concerts en avant-goût de l’été. 

Le spectacle du dernier trimestre 2022 réunissait une formation chambriste de haut vol. Sergey Ostrovsky (qui remplaçait, archet levé, Pierre Fouchenneret souffrant), premier violon du quatuor Aviv et premier violon solo de l’Orchestre de la Suisse Romande. L’altiste Lise Berthaud, moult fois primée qui participe au projet d’intégrale de la musique de chambre de Johannes Brahms pour B Records avec Pierre Fouchenneret, François Salque et Éric Le Sage. Alexis Perraud enfin dont le jeune violon issu de la Haute école de musique de Genève-Neuchâtel a déjà été remarqué au sein du Nouvel Ensemble Contemporain. 

Le Giovanni Grancinno de 1716 de Sergey Ostrovsky frémissait de ses quatre cordes dans l’interprétation de la Chaconne pour violon seul de Jean-Sébastien Bach, mouvement final de sa Partita II BWV 1004 (1720) en ré mineur. Ce morceau d’anthologie, considéré par certains comme le sommet de l’art du violon au XVIIIe et sans doute l’une des pièces les plus difficiles à exécuter tant la sensibilité nécessaire à son interprétation doit être doublée d’une redoutable technique. Les soixante-trois variations du thème initial passent du mineur au majeur, un univers complet se déploie au point que cette Chaconne, reprise et réarrangée par maints musiciens venus de divers horizons, transporte l’auditoire par sa puissance et sa palette d’émotions. 

Un air de fête
La 2e suite pour alto solo du même Bach, initialement écrite pour violoncelle, transformait l’atmosphère de liberté installée par la Chaconne en multipliant ses interrogations inquiètes. Le doute qui habite les êtres humains, leur lutte sempiternelle face à un destin qui les accable mais ne les musèle pas, aboutissent à une méditation recueillie, jouée avec élégance par la soliste qui retrouvait le violoniste dans les Duos pour violon et alto KV 423 de Mozart. Vivacité, espièglerie, légèreté, danse populaire, tout prend un air de fête dans l’engouement de micro-saynètes au cours desquelles les deux instrumentistes rivalisent avec bonheur, un trait spirituel ici, une phrase mutine là, un parfum d’improvisation flotte sur cette composition que Mozart composa paraît-il en deux jours et deux nuits afin d’aider son ami Michel Haydn, frère de Joseph…

Comme un résumé des trois œuvres, venait le Terzetto en ut majeur pour deux violons et alto opus 74, B.148 de Dvořák. La composition rigoureuse, les alliances des lignes mélodiques et rythmiques aux contrepoints lyriques, la palette fine des émotions, la gaité enjouée, un brin de danse enlevée… Bach plus Mozart dans cette mathématique du programme se condensaient au creuset de la partition du maître tchèque qui tint la partie d’alto lors de la création de ce récit en quatre chapitres. La musique de chambre est décidément liée à Salon !

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 19 novembre au Théâtre Armand, Salon-de-Provence dans le cadre des Scènes intérieures

Une enfance chinoise

0
Le petit garde rouge © Simon Gosselin

Le metteur en scène François Orsoni retrouve pour la deuxième fois l’auteur et illustrateur Chen Jiang Hong. « J’ai l’exclusivité de cette collaboration », sourit François Orsoni, qui a déjà signé avec Contes Chinois un premier spectacle avec le subtil dessinateur. Le petit garde rouge est l’adaptation de l’album autobiographique de Chen Jiang Hong, Mao et moi, qui raconte à travers les yeux d’un enfant le quotidien de sa famille au cours des divers soubresauts de l’histoire récente de la Chine. On vit à ses côtés la Révolution culturelle (1966) qui bouleverse le précaire équilibre matériel de sa famille, tickets de rationnement, départ du père pour on ne sait où ni pour combien de temps. 

Ampleur majestueuse
Impossible de comprendre à hauteur d’enfant ce qui se passe, le petit Chen s’émerveille des danses du drapeau rouge, récite les psaumes maoïstes. Aucun jugement sur le passé, juste la narration en épure d’une enfance, les personnes qui disparaissent, meurent, partent, restent, les jeux, les complicités. Les bribes de souvenirs s’orchestrent, portés par le narrateur Alban Guyon, sans effet de théâtre, dans la simplicité nue des mots, tandis que les deux sœurs du petit garçon, Lili Chen et Namkyung Kim dansent ce qui serait trop lyrique, trop documentaire, trop savant. Et nous font comprendre les étapes historiques, les débuts de la Révolution culturelle, les manifestations du parti Maoïste, les rêves inavoués, inavouables de liberté, d’indépendance, d’individualisme… À la fin, ce sont les longues manches de l’opéra traditionnel chinois, qui allongent les bras et accordent une ampleur majestueuse aux mouvements, dépassant par leur envergure la mesure humaine et la rend symbolique et universelle.  

Le théâtre, le dessin, la danse, les mots fusionnent. Chen Jiang Hong, en bord de scène dessine, infatigable, laissant glisser au fur et à mesure le papier en rouleau sur le bord de sa petite table, le pinceau trempé dans l’encre de Chine danse lui aussi, élégamment précis. Les traits posés évoquent un arbre, un personnage, se transforment dans leur addition, multipliant les facettes des possibles. Les couleurs s’immiscent ainsi que de légers mouvements, un papillon, un oiseau… Des oiseaux surtout, sans doute les seuls à pouvoir échapper à l’engluement dans lequel sont enfermés les êtres humains. Deux grands panneaux délimitant le mur de scène reflètent cette poésie mouvante, tandis que, visible par transparence, Éléonore Mallo à la création sonore amène finement les bruitages qui constituent de fantastiques paysages sonores. Le cliquetis du petit vélo accompagnant les déplacements est inoubliable ! L’intime se lie au général, à nos images d’Épinal de la Chine maoïste et de la Chine d’aujourd’hui, au cœur de cette pépite théâtrale. L’émotion non feinte de Chen Jiang Hong lorsqu’en conclusion il prend le relais de la parole, achevant la chronologie évoquée par sa « voix d’enfance » de sa voix de grande personne, bouleverse. L’art et la vie se rejoignent ici, indissociables. 

MARYVONNE COLOMBANI

Le petit garde rouge mis en scène par François Orsoni a été joué les 23 et 24 novembre au Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Courts, courts, courts… dans la région

0
Warsha de Dania Bdeir a remporté le Grand Prix du Festival © GoGoGo Films

Samedi 3 décembre avant la clôture du Festival Tous Courts, a été proposé un programme  « Films en région ». Cinq courts métrages soutenus par la Région Sud ; deux dont les scénarios ont été accompagnés lors de l’Atelier Jeunes Auteurs en 2017 et 2018. Très différents aussi bien par la thématique que par l’esthétique

Fuochi de l’Italien Mirko Genduso nous emmène en Sicile, dans un paysage ravagé par de violents incendies. Ino, un fermier s’occupe de son père gravement malade, couché et ne résistant qu’avec un appareil respiratoire. Le vieil homme voudrait partir, échapper au feu qui se rapproche. Quand il évoque la neige qui manquait tellement à sa femme et que lui n’a jamais vue, Ino prend alors la décision de l’embarquer dans sa voiture… dans l’urgence, pour un dernier voyage peut-être. L’amour d’un fils pour son père qui n’en a plus pour longtemps. Un film âpre et touchant

La Grille rouge est un court réalisé par Morgan Bourdeau avec un groupe de détenus du centre de détention de Salon-de-Provence. La grille rouge est celle que va franchir Abdallah pour sortir de ce lieu où il vient de passer sept longues années. L’occasion de découvrir comment les détenus voient leur vie quotidienne entre jeux, cris, rires, disputes et complicité.

Un couple, Claire et Simon, attend un enfant. Rien que de très ordinaire. Mais quand les deux sont aveugles, il faut affronter le jugement des autres, les difficultés pour choisir le lit du bébé et surtout ses propres doutes. Si Claire se rend dans un service d’accompagnement à la parentalité de personnes en situation de handicap pour y apprendre les premiers gestes de soin à en bébé, Simon remet en question ce choix d’avoir un enfant, reprochant même à Claire d’avoir décidé seule « Je ne pourrai jamais voir son sourire » se désole-t-il. Une situation douloureuse qu’ils affrontent d’abord, chacun de son côté… Éric et Caroline du Potet abordent avec une grande délicatesse la question du handicap et du désir d’enfant dans Son Visage, un court métrage sobre et poignant. 

Dans Fertile, Clara Petazzoni nous raconte un moment particulier de la vie de Virgie, quinze ans, qui se rapproche de Yanis, venu d’ailleurs, lors d’une soirée entre copains. Son ami d’enfance, le timide Clément, qu’elle a furtivement embrassé l’après midi dans la rivière, ne le prend pas très bien. Une histoire d’ados qui grandissent.

Dernière nuit de Thibault Bru est un film assez dérangeant : en effet, Solange (Clotilde Hesme) trouve son mari pendu dans leur grange. Elle appelle sa sœur, Véro (Sophie Duez) ambulancière qui vient l’aider. Nous découvrons alors que Solange a le visage tuméfié et le corps couvert de bleus. Cette femme battue s’occupe du cadavre de son bourreau, le baignant, puis le couchant sur leur lit, passant même la dernière nuit blottie contre lui. Une illustration parfaite du syndrome de Stockholm qui peut mettre le spectateur très mal à l’aise.

ANNIE GAVA

Le palmarès du Festival Tous Courts

Les prix de la 40e compétition Internationale :

  • Grand Prix : Warsha de  Dania Bdeir
  • Prix du jury: Branka d’ Ákos K. Kovács
  • Prix du meilleur scenario: Alvaret de Maria Eriksson-Hecht
  • Prix de l’audace : Split Ends d’ Alireza Karemipour
  • Mentions spéciales : Masques d’Olivier Smolders et O Que Resta de Daniel Soares

Les prix de la 8e compétition expérimentale :

  • Grand Prix : Train again de Peter Tscherkassky
  • Prix du jury: Le Passage du Col de Marie Bottois
  • Mention spéciale : Home When You Return de Carl Elsaesser

Prix du Jury jeune :

  • Nest de Hlynur Pálmason
  • Discussions entre entendeurs de voix de Tristan Thil
  • Mention spéciale animation : Loop de Pablo Polledri

Prix du public 

  • Il faut se tromper de Jean Boiron Lajous 
Pour connaître l’ensemble du palmarès : 
https://festivaltouscourts.com/festival-2022/palmares-2022/

Thomas Mann, pas à pages 

0

Pourquoi consacrer une biographie à un auteur quand sa vie est passionnante au point d’en tirer un roman ? Après Le Maître, qui retraçait une période de la vie de l’auteur anglo-saxon Henry James, l’Irlandais Colm Toíbín s’attaque à la figure d’un autre écrivain, l’Allemand Thomas Mann. Récit au long cours – dans la période qu’il couvre (1875-1955) comme dans le nombre de pages (608), Le Magicien nous entraîne dans le déclin d’une très riche famille industrielle allemande, à la chute de l’Empire germanique. De la défaite de 1918, à l’échec de la République de Weimar face à la montée du nazisme, jusqu’au partage de l’Allemagne en deux États au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. 

Prenant toujours position dans un camp – parfois à contre-courant de la marche du monde – Thomas Mann, pris dans les flots de l’Histoire, est très vite contraint à l’exil puis déchu de sa nationalité. Démarre alors un recul inexorable vers l’ouest, au fur et à mesure que la menace, elle, gagne du terrain. La Suisse, Sanary-sur-Mer, Princeton, Pacific Palissades en Californie les accueillent, lui et sa famille, comme bon nombre d’intellectuels allemands de l’époque. Grâce au suspense et à la tension narrative qu’instille Colm Toíbín, ce qui ne devait être qu’un récit biographique devient progressivement un très efficace thriller politique.

Et d’ouvrir le lecteur à toute une littérature. Plus qu’aux vies du romancier Thomas Mann et des membres de sa famille, qu’à leurs joies et à leurs drames, Le Magicien permet l’accès à la fabrique de l’imaginaire d’un des plus grands auteurs européens du XXe siècle, dont l’œuvre sera d’ailleurs couronnée par le prix Nobel, en 1929. Au fil de la lecture, on découvre comment sont nés des chefs-d’œuvre comme Les Buddenbrook, Tonio Kröger, Mort à Venise et La Montagne magique. Pour un livre refermé au bout de 600 pages, ce sont ainsi des dizaines d’autres qui s’ouvrent signés Thomas, Heinrich et Klaus Mann, respectivement son frère et son fils, et d’écrivains plus méconnus aujourd’hui ou dont nous ignorions qu’ils fussent les auteurs des ouvrages cités.

KEVIN BERNARD

Le Magicien de Colm Toíbín
Grasset, 26 €

Escale corse à Saint-Henri

0
Souvenir d'un après midi d'été de Neboît Bouthors © Alta Rocca Films

Avis à la diaspora corse de Marseille et à tous les « pinzuti » amoureux de l’Île de beauté et du cinéma méditerranéen : Arte Mare fait escale à l’Alhambra le 9 décembre. En partenariat avec le journal La Provence, le festival bastiais, le plus ancien de Corse, propose une belle soirée conviviale, animée par les organisateurs, qui commence dès 20h30.

Au programme deux films de la compétition 2022. D’abord, le court-métrage de Benoît Bouthors : Souvenir d’une après-midi d’été, produit par Alta Rocca Films, nous emmène à Corte, sous une chaleur estivale écrasante. Marie, Lucas et Ghjuvan, désœuvrés, volent par jeu le portefeuille d’un touriste endormi près de la rivière… Puis, en avant-première et présenté par sa réalisatrice, le premier long métrage de Cristèle Alves Meira, Alma Viva, qui nous conduit dans un petit village portugais du Trás-os-Montes. Ce film sélectionné à la Semaine de la Critique, Grand Prix Allindi de la compétition méditerranéenne d’Arte Mare, suit Salomé (interprétée par la fille de la cinéaste), venue passer ses vacances près de sa grand-mère. La mort brutale et mystérieuse de cette dernière va faire découvrir à la fillette les tensions familiales et ses propres pouvoirs hérités de l’aïeule. À la fois récit d’une transmission au féminin qui analyse avec finesse les relations intergénérationnelles, et récit d’initiation fantastique, Cristèle Alves Meira ne réalise pas un film de genre mais « de terrain », un terrain de rites occultes et de légendes, qu’elle connaît bien et qui l’inspire. 

ÉLISE PADOVANI

Arte Mare
9 décembre
Alhambracine.com
arte-mare.corsica

« Nos soleils », chronique d’une mort annoncée 

0
Nos soleils © Pyramide distribution

Trois enfants jouent dans une vieille 2 CV verte au milieu de la campagne, heureux de vivre au soleil d’été. Mais quand une pelleteuse vient leur enlever leur royaume et que la petite fille Iris (Ainet Jounou) suivie des jumeaux Pere et Pau, l’annonce à la famille, on se dit que rien ne sera plus comme avant à Alcarràs. Ce petit village au plus profond de la Catalogne, région de la cinéaste. 

Le nouveau film de Carla Simón, Alcarràs, est la chronique d’une mort annoncée. La famille Solé vit depuis trois générations de la culture des fruits sur une terre dont elle n’a pas le titre de propriété. Juste un accord verbal, à l’ancienne… Le propriétaire officiel veut y installer des panneaux solaires et arracher les arbres. Il ne se passe pas grand-chose dans Nos soleils, juste la vie. Carla Simón filme la lumière, les arbres, les corps massifs, forgés par le travail des champs, les escargots que l’on fait griller pour les repas de famille, les rires et les jeux dans la piscine, les spectacles que montent les enfants, déguisés, pour les adultes, la cueillette collective des pêches, la fête du village où l’on danse, boit, le plan de cannabis que le fils Roger fait pousser en cachette, les larmes du père, Quimet, (Jordi Pujol Dolcet) à bout de forces « Dans ce film, c’est les hommes qui pleurent » confie la cinéaste. 

Les femmes, la mère Dolors (Anna Otín), la fille Mariona (Xènia Roset) qui chante et danse La Patrona avec ses copines, essaient de tenir le coup face aux tensions familiales en ce moment de transition. Il est important de rester unis pour cette dernière récolte mais chacun a ses raisons, chacun essaie de trouver sa place dans ce monde en pleine mutation. Tourné avec des acteurs non professionnels, Nos soleils estun petit bijou. On connaissait déjà le regard tendre que porte Carla Simón sur ses personnages et ses acteurs, en particulier les enfants, à travers son précédent long métrage Été 93. Un regard plein d’humanité, de sensibilité, de sensualité qu’on retrouve dans cette chronique familiale, Ours d’or à la dernière Berlinale. Un prix dédié aux « petites familles d’agriculteurs qui cultivent chaque jour leur terre pour remplir nos assiettes. » 

ANNIE GAVA

Nos soleils, de Carla Simón
En salle le 7 décembre

Salon de musique

0
Nabankur Bhattacharya © Mehfil

Le festival Mehfil s’évade de sa source marseillaise et essaime avec ses musiques voyageuses à Avignon, Port-de-Bouc, Martigues, Carpentras et Aix-en-Provence où était donné un concert exceptionnel à plus d’un titre. Les quatre musiciens présents, Sougata Ray Chowdhury (sarod), Joyeeta Sanyal Margarit (sitar), Nihar Mehta et Nabankur Bhattacharya (tablas) sont tous des solistes et leurs instruments sont toujours seuls lors d’une représentation traditionnelle. Les entendre jouer ensemble est une rareté. 

Unir le sitar, instrument entièrement construit en bois, doté de frettes qui se déplacent le long du manche selon les modes recherchés, et le sarod qui est composé de bois, de peau tendue et de métal sans frette, n’est pas aisé. Il demande à chaque artiste un travail de composition et d’écoute de l’autre très particulier afin que se tressent les inspirations particulières de l’un et de l’autre en un dialogue fécond. 

Puissance créatrice
Une émulation espiègle est rendue sensible dans le jeu virtuose des musiciens dont les notes rêvent puis se déroulent en récits qui évoquent des paysages d’émotions où se lovent avec délices les schémas des raags (« chaque raag correspond à des moments particuliers de la journée et à des saisons. Par exemple, il existe des raags associés à la pluie») * dont la trame guide l’inspiration à l’instar des improvisations de jazz. Tout est improvisé au cours du concert. L’entente que l’on perçoit entre les musiciens vient de leur solide connaissance des divers thèmes et de leur puissance créatrice, ce sont des compositeurs autant que des interprètes.

Quant aux tablas, ces « ruisseaux qui coulent avant d’arriver à des mers tempétueuses », sourit Satya Fraval, président de l’association Taal Tarang, se retrouvaient face à face deux écoles. Celle de Bénarès avec Nihar Mehta et celle de Farukkabad pour Nabankur Bhattacharya, la première s’arquant davantage sur des rythmiques profondes, la seconde insistant sur la finesse et la légèreté. Un fin nuage de talc enveloppe parfois les musiciens (nécessaire à la bonne glisse des doigts sur les peaux tendues) qui rivalisent avec élégance dans la complexité de leur jeu, encouragés par un public passionné. Retour au Salon de musique de Satyajit Ray… 

MARYVONNE COLOMBANI

*Citation extraite du petit et remarquable fascicule édité par Taal Tarang, Indian Arts Académy (organisateurs du festival)

Au confluent du sarod et du sitar a été donné le 18 novembre au théâtre Ainsi de Suite, à Aix-en-Provence, dans le cadre du festival Mehfil

Bienvenue au XIXe siècle

0

En accédant à la requête de Me Ingrain, avocat de Gaël Perdriau, maire ex-Les Républicains de Saint-Étienne, d’empêcher Mediapart de publier toute nouvelle information sur l’affaire de chantage dont l’élu est au centre, la magistrate Violette Baty est entrée dans l’histoire de la justice française. Pas vraiment par la grande porte. Mais plutôt par celle de service, qu’on utilise généralement pour sortir en rasant les murs. Opposant une « atteinte à la vie privée » pour justifier sa décision, la vice-présidente du tribunal judiciaire de Paris a tout bonnement rétabli la notion de « censure préalable », bannie par la loi fondatrice du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Cette atteinte au droit fondamental d’informer est d’une gravité inédite au point qu’elle a fédéré bien au-delà de la profession de journaliste contre elle. Il faut dire que le procédé a de quoi inquiéter. Le fait de ne pas avoir pris la peine d’entendre les arguments du journal en ligne et de confisquer ainsi le principe d’un débat contradictoire pour pondre une ordonnance dans la précipitation est choquant. Mais la juge est allée encore plus loin : elle a censuré a priori un article dont elle ne connaissait pas le contenu puisque l’enregistrement incriminé et transmis à Mediapart par le premier adjoint au maire de Saint-Étienne n’a pas été entendu, comme l’a souligné Me Tordjman, avocat du journal, au cours de l’audience obtenue par ce dernier le 25 novembre.

Dérive liberticide
Ce nouvel épisode est le point culminant d’une série d’attaques visant la presse et les journalistes, qu’elles émanent de tribunaux ou de projets de loi. La proximité de Me Ingrain avec les cercles du pouvoir – ancien défenseur de l’actuel ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti, il fut également conseiller du président Sarkozy de 2007 à 2010 – suffit-elle pour soupçonner dans cet événement judiciaire une connotation partisane ? Espérons que le jugement attendu ce mercredi 30 novembre mette un terme au doute et surtout à une dérive liberticide manifeste.

LUDOVIC TOMAS

Social Dance : une rumeur dans la ville

0

Social Dance c’est d’abord une histoire d’amitié. Celle de Thomas et Ange qui jouent ensemble depuis leurs treize ans. Une histoire de colocation aussi, puisque la troisième à les avoir rejoint, Faustine, habitait dans le même appartement. C’est donc chez eux qu’ils commencent à composer, répéter, enregistrer, masteriser… et que nait cette pop new-wave rythmée à la fraicheur si entêtante. Une musique qu’on a pu apprécier ces derniers mois dans de nombreux festivals, avec la Fiesta des Suds en consécration. Ce 25 novembre, ils sortent leur premier EP Rumeurs, un quatre-titres coproduit par les labels Lisbon Lux (Canada) et In/Ex Grand Bonheur (Marseille).

De Devo à Niagara
Un premier disque enregistré, c’est la mémoire collective qui se grave. Une signature intemporelle de ce que doit être sa musique. Leur signature à eux, c’est donc une pop frénétique, rythmée, presque funk – comme sur la ligne de basse sur leur premier single Parler –, sur laquelle une énergie post-punk est très justement distillée.

À l’écoute de Rumeurs, si l’originalité de leur son est indéniable, certains groupes « influences » viennent rapidement à l’oreille. On pense parfois aux Français de Niagara ou Rita Mitsouko (Parler, Fais le pour elles), parfois au synth-punk des Américains de Devo (Si peu clair), passent aussi par-là Talking Heads et les B 52’s. L’ensemble est donc très marqué années 1980 même si quelques effets sonores replacent le groupe dans son époque.

En quatre morceaux, le trio – récemment rejoint sur scène par Valentin Bosson à la basse, chanteur de Seppuku, autre groupe marseillais à suivre – arrive à croquer ses influences avec une facilité et une fluidité étonnante. Une belle promesse avant un premier album que l’on attend avec impatience. 

NICOLAS SANTUCCI

Rumeurs, Social Dance
Lisbon Lux / In/Ex Grand Bonheur 
Sorti le 25 novembre 

Amour choral

0
Choeur des amants © Filipe Ferreira

La superposition des deux voix est d’une justesse si bouleversante que le duo parlé formé par David Geselson et Alma Palacios en devient musical, lyrique. C’est pourtant un épisode grave de la vie du couple qui est décrit dans ce vibrant unisson amoureux. Elle, prise d’un étouffement aussi soudain qu’inquiétant ; lui, tentant de maîtriser l’inévitable panique, de foncer à tombeau ouvert aux urgences les plus proches. Treize ans après sa création, Tiago Rodrigues remet en scène Chœur des amants, sa première pièce. Chant d’amour polyphonique sur le temps qui défile, qui s’accumule. Celui qui unit avant de séparer, celui qui use parfois mais jamais ne lasse de l’être aimé.

Imperturbable harmonie
Alors qu’ils vivent peut-être leurs derniers instants communs, chaque membre du couple livre le récit de cette vie intensément construite et partagée, jusqu’à ces gestes du quotidien que l’on croit inutiles mais qui, lorsque l’éventualité de la mort pointe, constituent autant de petites pièces essentielles au puzzle de de la vie et de l’amour. Que les mots se chevauchent ou que certains s’émancipent, l’harmonie des amants est imperturbable, inaltérable, à l’image des sentiments qui les habitent. Ce qui leur reste de vie à deux leur laissera-t-il le temps de se retrouver dans le lit conjugal pour regarder la fin de Scarface, le chef d’œuvre de De Palma, interrompu par l’alerte respiratoire de la femme ? Voir un film et tant d’autres choses ensemble comme leur fille grandir et leurs parents mourir. Se voir vieillir, alors que l’un partira forcément avant l’autre dans une allégorique forêt. Au retour de l’hôpital, l’histoire peut reprendre à l’instant même où elle s’est suspendue, mêlant le réel et le rêvé, le présent et le passé. L’avenir, lui, étant tout tracé.

LUDOVIC TOMAS

Chœur des amants a été joué les 18 et 19 novembre au Théâtre Joliette, Marseille. Et précédemment (7 et 8 novembre) à La Garance, scène nationale de Cavaillon