lundi 23 février 2026
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Duo de choc

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Karine Deshayes et Delphine Haidan © Jean-Baptiste-Millot

La joie de Karine Deshayes et de sa complice Delphine Haidan est tangible dès leur entrée sur scène. Ces récitals donnés en compagnie de cette amie de longue date, avec laquelle elle a signé en 2020 un enregistrement délicieux, constituent-ils pour la mezzo-soprano très en vogue un espace de liberté inédit ? Deux concerts en duo avec Delphine Haidan ont précédé puis succédé à trois représentations mouvementées d’Elisabeth, reine d’Angleterre, sommet belcantiste signé Rossini et donné à l’Opéra de Marseille. Karine Deshayes tenait, dans cette maison qu’elle fréquente de plus en plus, le rôle-titre. Et si ce registre opératique est demeuré présent sur ce récital à deux voix, c’est toujours avec une joie du (sur)jeu communicative. 

Gustav et fiel 
Les extraits des Noces de Figaro, mais aussi du Séramide de Rossini ont su mettre en valeur l’agilité de cette voix claire, souple et pleine. Talonnée par le timbre plus chaud, plus caverneux également de Delphine Haidan, la mezzo-soprano s’impose sur des aigus constants, sait tripler de volume comme attaquer pianissimo des phrases à rallonge. Elle sait également se faire Carmen vaudevillesque sur Delibes et ses Filles de Cadix. Mais c’est peut-être sur Brahms, et sur ses duos d’une facture admirable, qu’elle semble s’épanouir le plus. À moins que ce ne soit par Delphine Haidan que l’on soit finalement séduite : et tout particulièrement sur Die Stille Stadt, lied assez terrassant d’une Alma Mahler qui se fit rare sur la scène musicale. Et pour cause ! Son mari – Gustav – lui ayant interdit d’embrasser la même carrière que lui sous peine de lui refuser le mariage. Remarquablement à l’écoute des intentions et interprétations de ses partenaires, le pianiste Dominique Plancade impressionne également. Sur la paraphrase ginsburgienne de la cavatine deFigaro, il révèle des trésors de technique et de musicalité, sublimés par un sens certain du théâtre. Un beau résumé, en somme, d’un récital ne se prenant jamais au sérieux malgré ses immenses qualités.

SUZANNE CANESSA

Concert donné le 15 novembre à l’Auditorium de la Timone par la Société Marseillaise de Musique de Chambre

Moi, roi de Goa…

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Si j'étais roi © Jean-Michel Elophe Photographe

Composé par Adolphe Adam, prolixe compositeur d’œuvres lyriques peu jouées aujourd’hui, Si j’étais roi est un opéra-comique ancré dans la tradition de son époque. L’action se situe dans le même imaginaire colonial indien que celui des Pêcheurs de Perles, et rappellelointainement les ressorts de La vie est un songe. L’intrigue et la partition, colorées, prévisibles et gentillettes, ravissent néanmoins les artistes et notamment l’Orchestre dirigé par Robert Tuohy, dont l’enthousiasme est bien perceptible par le public.

Des passages peu convaincants 
La mise en scène de Marc Adam (aucun lien !) déploie (littéralement) de beaux tableaux animés et chatoyants, qui figurent le port de Goa et le palais de son souverain. Les costumes indiens exotiques côtoient le bleu de travail du héros Zéphoris, comme pour mettre en évidence son inévitable exclusion de la caste dominante. Les passages parlés, déjà peu convaincants dans le livret, ne sont hélas pas sublimés par la direction d’acteurs. Les airs, interprétés quant à eux avec conviction, convoquent une fantaisie réjouissante.
Les nombreux recours aux voiles et la profondeur de scène ne rendent pas la tâche facile aux solistes, qui laissent cependant entendre une belle diversité de timbres. La soprano Armelle Khourdoïan conquiert le public par sa virtuosité, l’agilité de ses trilles et l’insouciance de ses aigus. Son amant éperdu Stefan Cifotelli fait montre d’un timbre rond et frais, qui peine hélas parfois à recouvrir la fosse. La basse Nabil Suliman apporte l’aplomb de ses graves menaçants au grand méchant Kadoor. Le roi de Jean-Kristof Bouton déborde d’énergie et d’entrain. Les rôles secondaires sont également à souligner : le Piféar de Valentin Thill, aussi ample que couard, le Zizel bouffe, solide et expressif de Mikhael Piccone et la verve chaleureuse d’Eleonora Deveze. Un plateau vocal charmant, qui justifie à lui seul la production de cet obscur opus.

PAUL CANESSA

Si j’étais roi a été donné du 18 au 22 novembre à l’Opéra de Toulon

Au Conservatoire de Toulon, une année jubilatoire  

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© Olivier Pastor

Désireux de favoriser les échanges avec les artistes, les structures et les publics, le Conservatoire TPM de Toulon développe depuis sept ans une politique culturelle ouverte sur son territoire sous la forme de trois grands rendez-vous. Soit près de 150 actions structurées qui rassemblent quelque douze mille spectateurs.

Le Festival d’Automne, dédié essentiellement aux artistes-enseignants et aux élèves, essaime dans douze communes de Toulon Provence Méditerranée un programme de onze concerts et spectacles gratuits dans tous les domaines : musique classique et contemporaine (Bach parallèle XXI), jazz (Tribute to Chet Baker, Quand Nino Rota a rendez-vous avec le jazz), danse avec le Ballet junior. « Pas de thématique cette année afin de laisser tous types de propositions artistiques se développer de la part des départements du Conservatoire », souligne son directeur adjoint Régis Laugier, qui rappelle la présence par deux fois de l’Orchestre symphonique du conservatoire

Archaos, invité d’honneur
De janvier à mars, le temps fort Transmission est l’occasion de recevoir des invités emblématiques pour travailler avec les enseignants et les élèves de tous niveaux durant un trimestre, sous forme de masterclass, conférences, actions interdisciplinaires ou spectacles selon les projets artistiques. Toujours dans la perspective d’enrichir la pédagogie. Après Barre Philips, André Gabriel, Phys Chatam, Jean-François Zygel, Macha Makeïeff et Angelin Preljocaj, place à Archaos, le pôle national cirque créé à Marseille par Raquel Rache de Andrade et Guy Carrara. 

Sur les trois mille élèves de l’établissement, une centaine est concernée par les actions en fonction de leur âge, de la discipline et de la sensibilité des artistes invités. « Leur participation est plus ou moins libre selon les niveaux d’enseignement. Même si notre souhait est de croiser les propositions et les élèves des quatre départements [musique, théâtre, danse, cirque, ndlr], le nombre de participants varie selon les projets et les activités », précise Régis Laugier. Tandis que Jean-Louis Maes, directeur du conservatoire renchérit : « Le principe repose sur un échange entre le conservatoire et l’artiste, c’est loin d’être figé ». Ainsi la forme et les contenus s’adaptent aux spécialités des invités d’honneur sans jamais prendre le pas sur la ligne pédagogique. Archaos, par exemple, va encadrer des master class de cirque et, par rebond, inviter à son tour le metteur en scène Hubert Colas, la danseuse Sylvie Guillermin et l’Orchestre symphonique du conservatoirequi célèbrera les musiques de cirque.

Le dernier épisode prend place d’avril à juin et concrétise les productions des élèves à l’occasion de concerts, de spectacles et de projets présentés dans différents lieux culturels de la métropole. Un espace d’expressions libres qui permet aux élèves musiciens, danseurs, comédiens et circassiens de révéler leurs talents.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Festival d’Automne
Du 23 novembre au 17 décembre

Transmission
De janvier à mars 2023
conservatoire-tpm.fr

Jouez jeunesse !

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© Christophe Raynaud de Lage

Chaque année, le festival dirigé par Nicolas Lafitte prend de l’ampleur. C’est désormais sur près de quatre semaines qu’il se déploie, au fil desquelles treize productions s’enchaîneront. Treize productions issues d’horizons musicaux singuliers, destinés à différentes tranches d’âge et portées par le même goût de la création et du partage. À Marseille, Aix-en-Provence, mais aussi Grans, Istres, Miramas ou encore Port-de-Bouc, Tous en sons ! rassemble un public familial que l’on espère au moins aussi nombreux et aussi enthousiaste que sur les éditions précédentes. Et ce sans compter les cinq spectacles proposés à un seul public scolaire, qui affichent déjà pour beaucoup complet.

Une équipe artistique tous terrains
La programmation s’est pensée une fois de plus en concertation avec Mathilde Rubinstein et Raoul Lay. Les deux co-directeurs artistiques et co-fondateurs du festival se sont avérés, du propre aveu de Nicolas Lafitte « absolument indispensables ». L’une en prêtant ses compétences de coordinatrice puis de directrice de lieu culturel – exercées entre autres à Les Théâtres, et désormais à la Citadelle –, ainsi que sa grande culture musicale et artistique. L’autre en mettant à profit son expérience dans la musique contemporaine, ainsi que dans les productions à la fois pluridisciplinaires et destinées au jeune public avec l’Ensemble Télémaque au PIC – Pôle Instrumental contemporain. 

Nicolas Lafitte peut lui aussi s’enorgueillir de compétences multiples : musicales et musicologiques, elles l’ont tout d’abord amené à produire et animer Klassiko Dingo sur France Musique, dont il a tiré deux livres parus chez Bayard et une adaptation scénique. Comédien, médiateur, il s’est lui aussi intéressé de près au jeune public. « Le milieu du spectacle jeune public connaît un essor incroyable. La demande des familles est de plus en plus forte. Il se révèle donc de plus en plus exigeant », nous confiait-il lors de l’élaboration du programme.

© Christophe Raynaud de Lage

À la croisée des genres
Loin de se centrer uniquement sur la musique, Tous en sons propose de nombreux spectacles à la croisée des genres. C’est ainsi le concert dansé concocté par le compositeur Benjamin Dupé et la chorégraphe Balkis Moutashar qui ouvre les hostilités les 29 novembre, 2 et 3 décembre à Klap à Marseille. Cette création réunit douze à quinze enfants formés au projet en atelier. Âgés de 7 à 12 ans, ces jeunes interprètes se feront également créateurs : l’équipement instrumental et technologique conçu par Olivier Thomas et Benjamin Dupé  laisse libre cours à cette pièce balisée mais reposant sur une forte dimension aléatoire : Marelle : que les corps modulent ! 

Cette année, le dessin constitue également un allié de taille pour les musiques programmées. Soucieux de rendre justice à « une scène artistique et musicale locale d’une qualité ahurissante », Nicolas Lafitte a notamment reprogrammé Indigo Jane, qui avait déjà connu un grand succès en 2021. Ce conte jazz porté par la grande pianiste et compositrice Perrine Mansuy voit l’interprétation et les dessins de Lamine Diagne se déployer peu à peu sur scène. Un spectacle tout en poésie à retrouver les 2 et 3 décembre à l’Espace Robert Hossein de Grans et le 10 décembre à La Criée. C’est de nouveau cette alchimie entre récit, musique et illustration qui opère le 14 décembre au Mucem avec Le dessin et la musique des toiles, création du compositeur Karol Beffa et de l’illustratrice et bédéiste Lisa Mandel. Deux grands noms de domaines rarement réunis. 

Toiles musicales
À mi-chemin entre le concert dessiné et le ciné-concert, La Montagne Magique s’empare de la scène de La Colonne à Miramas, du 15 au 17 décembre. Le film, fabriqué en direct par Elie Blanchard et Hugo Follonier, s’adosse à la musique et aux bruitages d’Emmanuel Mailly. Un dispositif similaire est à retrouver les 11 et 12 décembre au théâtre Le Sémaphore de Port-de-Bouc avec Bonobo. La musique de Sébastien Capazza, tour à tour aux guitares, saxophones, gongs et percussions, se greffe aux dessins de l’illustrateur et bédéiste Alfred.

Les ciné-concerts sont nombreux dans cette édition. The Bear, film d’animation d’Howard Blake, se mêle au chant sublime de Juliette Mollero et Jérôme Raphose, également respectivement au clavier et à la guitare. Ce spectacle visible à partir de trois ans est donné du 13 au 17 décembre au Théâtre de l’Olivier d’Istres et du 21 au 23 décembre au Mucem. L’auditorium du musée marseillais accueille également, le 18 décembre, le pianiste Jacques Cambra pour accompagner en live trois courts-métrages de Laurel et Hardy : Œil pour Œil, La Bataille du siècle et Le Poing final

Mises en scène
Le théâtre n’est pas non plus absent de cette programmation favorisant toutes les musiques : actuelles, « classiques » mais également électro : Carbonero, conte concocté par la chanteuse et autrice Sylvie Paz et l’électro-acousticien Nicolas Cante, foule les planches de la Manufacture d’Aix-en-Provence le 15 décembre. Donné le 13 décembre à l’Espace Busserine de Marseille, le concert Radio Tortue mis en scène par Aurore Denis et Nicolas Dalban-Moreynas met en scène les musiciens Abel Croze, Aurore Denis et Mathieu Heitz. Le tout prend la forme d’une émission de radio tournant peu à peu à la catastrophe. 

Roman Gigoi-Gary © Roland Gigoi

Le groupe La Mal Coiffée donne à la Cité de la musique de Marseille, le 16 décembre, Leona, un conte polyphonique célébrant joyeusement la puissance des femmes. Le one man show de l’artiste et musicien à tout faire Roman Gigoi-Gary est également à retrouver à La Criée le 17 décembre. Journée durant laquelle l’Opéra de Marseille accueille nombre de visites, conférences, répétitions et autres concerts pédagogiques. Pour « désacraliser » mais aussi et surtout « célébrer toutes les musiques : les oreilles des enfants ne hiérarchisent pas, ne craignent pas la dissonance, la différence. Tout est possible ! »

SUZANNE CANESSA

Tous en sons
Jusqu'au 23 décembre 
Divers lieux dans les Bouches-du-Rhône
tousensons.fr

Trop féministe ? Jamais !

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Action féministe à Lausanne en 2020 © Gustave Deghilage

Pour la deuxième saison, le Mucem propose un dispositif très citoyen, des « Procès du siècle » où interviennent, à la barre, des témoins qui ont préparé leurs interventions lors d’ateliers la veille. Les intervenants endossent le rôle de prévenus, et le modérateur lance des questions provocatrices qui rendent les débats immédiats et vivants.  

Le 14 novembre, pour le premier procès, la salle est comble, essentiellement de jeunes femmes. Sur scène, le journaliste Tewfik Hakem présente ses intervenantes, Marion Séclin et Sophie Bramly, féministes de générations différentes, en induisant d’emblée une divergence entre la jeune, supposée radicale, et la plus vieille, forcément plus raisonnable. Pourtant l’une comme l’autre revendique la nécessité de la lutte. Trop féministes ? Vous plaisantez ? Peut-on vouloir trop d’égalité ?

Radicalité nécessaire 
Si Sophie Bramly reconnait à contrecœur que certains moyens peuvent être parfois contre-productifs, la chroniqueuse est moins conciliante : les violences tuent chaque jour, certaines inégalités, loin de diminuer, s’accroissent, les droits que l’on croyait acquis sont remis en cause, les femmes vivent l’insécurité constante dans les sphères publique et privée, leurs corps sont soumis à des injonctions depuis l’enfance. Les avancées réelles de la loi sont une goutte d’eau dans la déconstruction nécessaire d’une domination omniprésente. 

Tewfik Hakem tente visiblement d’imposer un point de vue « médian » impossible à défendre. Les « pièces » du procès qu’il a préparées, comme une jeune femme déclarant qu’elle n’est pas féministe parce qu’elle aime les hommes, achèvent de mettre le public en colère. Il essuie quelques huées, polies mais franches… 

Les quatre témoins venus du public sont plus intelligent·e·s, parlant partage des tâches, violences, inégalités des chances, domination permanente. Et la soirée de prendre fin sans question du public, les organisateurs redoutant sans doute que la salle s’échauffe…

Les prochains procès, en particulier Iel, mode ou avant-garde ? le 28 novembre, ou le 19 janvier La transition de genre, promettent d’être tout aussi polémiques. Que ces questions-là soient au programme d’un musée d’État est, en soi, une révolution.

SARAH LYNCH

Procès du siècle : Féminisme, genres et minorités
Chaque lundi soir jusqu’au 13 mars 2023
Mucem, Marseille
mucem.org

Vers les ombres du cosmos

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DARK WAS THE NIGHT mise en scène d'Emmanuel Meirieu avec Stephane Balmino, Francois Cottrelle, Jean-Erns Marie-Louise, Nicolas Moumbounou et Patricia Pekmezian. MC2 Grenoble. © Pascal Gely

Le titre du dernier spectacle d’Emmanuel Meirieu, Dark was the night, est dû à celui de l’une des chansons du bluesman aveugle Blind Willie Johnson, mort dans la misère faute de soins (l’hôpital refusa de le soigner en raison de sa couleur de peau). Cependant, en 1977, cette chanson sera gravée sur le disque d’or fixé sur la navette spatiale Voyager parmi les vingt-sept musiques, cent-quinze photographies et sons de notre planète, «tout ce que l’on voulait alors pour témoigner du meilleur de notre terre », à l’adresse de possibles extra-terrestres.

Sur le plateau, la scénographie montagneuse scandée par de hauts troncs dressés comme les colonnes d’un temple antique abandonné, s’orchestre en deux lieux. Côté jardin, il y a les ruches de l’apiculteur François dont les parents, scientifiques, ont contribué à l’élaboration du disque d’or à Cap Canaveral. Ils ont utilisé la voix de leur enfant pour la salutation en français parmi les cinquante-cinq saluts donnés en toutes les langues aux destinataires de ces messages terriens. Côté cour, parsemé de détritus, est situé le cimetière de Blanchette où un homme secondé par son fils recherche en vain la tombe de Willie Johnson. 

Catapultage des chronologies
Le temps humain se transcrit par l’avancée de la navette, les milliards de kilomètres correspondent aux années terrestres. La fragilité de l’existence – François est atteint de la maladie de Charcot et voit disparaître peu à peu ses chères abeilles –, la fugacité des traces – il est impossible de retrouver le corps de Billie Johnson – posent la question de notre humanité, de ce que nous laissons, et par-là même de nos actions. Comment apparaissons-nous avec des yeux d’extraterrestre ? 

Le texte de la pièce est amorcé avec humour et tendresse par des images projetées sur l’ample dessin coloré du rideau de scène : voici Pac-Man, qui n’existe pas encore lorsque la chanson de Marie-Myriam gagne l’Eurovision en 1977, l’enregistrement saluant les extraterrestres, les rires d’une humanité dont les échos résonnent encore en un catapultage des chronologies. Stéphane Balmino, François Cottrelle, Jean Erns, Marie-Louise, Nicolas Moumbounou et Patricia Pekmezian portent avec intelligence et naturel le texte de Meirieu, ourlé d’un chant sans paroles et hypnotique. Laissant sourdre des mots l’aveuglement des hommes, leurs côtés sublimes et leurs parts d’ombres, dessinant un tombeau (au sens du genre musical qui a fleuri durant la période baroque, pièce monumentale et méditative composée en hommage à un grand personnage) dédié à notre Terre. Bouleversant d’émotion et de justesse ! 

MARYVONNE COLOMBANI

Dark was the night a été donné dans plusieurs lieux de la région dont le Théâtre Durance, Château-Arnoux-Saint-Auban (15 novembre), le Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence (17, 18 et 19), le Théâtre de l’Olivier, Istres (22) et les 24 et 25 novembre à Châteauvallon, Ollioules puis le 29 novembre au Sémaphore, Port-de-Bouc

Horreur judiciaire 

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MAUVAISES FILLES Michèle aux archives © Les Films de l'Oeil Sauvage

Elles sont nées en 1927, 1940, 1947, 1948, et 1956 pour la plus jeune d’entre elles. Elles ne viennent pas de la même ville, ne se connaissaient pas. Toutes ont subi alors qu’elles étaient mineures, un placement dans un des établissements de la congrégation religieuse du Bon Pasteur : à Angers, Le Mans, le Puy-en-Velay, Bourges, et Orléans. Rebelles, fugueuses, souvent maltraitées, toujours mal aimées, ces « mauvaises filles » ont été confiées par des juges ou des parents défaillants à des religieuses chargées de « soigner » leur âme et de contraindre leur corps. Édith, Éveline, Michèle, Fabienne, Marie-Christine témoignent. La réalisatrice Émérance Dubas accouche leurs paroles longtemps retenues, qui convergent vers un même récit, glaçant. 

Car si elles s’en sont sorties, se sont intégrées dans la société, elles n’ont rien oublié ! La lourde porte qui se ferme sur elles, la violence de l’examen gynécologique régulier, les serviettes hygiéniques comptées, l’odeur écœurante de celles des sœurs qu’elles lavaient, les humiliations… et surtout la terrible détresse affective. Éveline, à fleur de larmes, découvre en ouvrant son dossier devant une assistante sociale que ses parents ont cherché à la faire revenir, alors qu’elle se pensait oubliée, abandonnée. Fabienne raconte comment les filles, affectivement vulnérables et économiquement fragiles, devenaient les proies faciles des proxénètes. La petite-fille de Michèle découvre, éberluée, ce qu’a vécu sa grand mère pourtant « grave cool ». 

MAUVAISES FILLES Michèle aux archives © LesFilmsdelOeilSauvage

Incarcérées à vie
Le film est un retour sur les lieux des crimes. La voix d’Édith nous guide dans ce qui reste du Bon Pasteur de Bourges. Fenêtres arrachées, vitres cassées et autres murs lézardés n’empêchent pas la vieille dame de tout reconnaître. La caméra s’attarde sur les mots gravés aux parois du cachot, dans la chair du plâtre. Messages dérisoires, passant de fille en fille, comme une résistance ultime. Les anciennes « placées » regardent les photos, celles qui mentent pour les visiteurs officiels, celles qui s’associent aux chagrins indélébiles. Pas de plainte. De la fierté d’avoir pu survivre à tout ça, car «il en faut du temps et de la chance pour se faire une place au soleil ». Certaines sont restées incarcérées à vie dans leurs têtes, incapables de surmonter les traumatismes et de donner l’amour qu’elles n’ont pas reçu. Alors oui, on sent de la colère aussi devant l’impunité des responsables. La convergence des souvenirs montre qu’il ne s’agissait pas de dysfonctionnements ponctuels mais d’un véritable système qui a perduré jusque dans les années 1970 ! 

On connaissait la violence faite aux femmes dans les couvents irlandais, révélée par le film de Peter Mullan The Magdalene Sisters. On découvre ici, toute proche dans le temps et l’espace, celle de l’Église et de l’État français. La cinéaste déclare avoir voulu donner la parole à ces invisibles. On l’entend, comme on entend le silence de ces femmes filmées souvent devant une fenêtre enfin sans barreaux.

ÉLISE PADOVANI 

Mauvaises filles d’Émérance Dubas
Sorti le 23 novembre

Le Rwanda, nouvelle terre promise ? 

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Sous le prétexte de raconter l’histoire de Sister Deborah, prophétesse et thaumaturge, Scholastique Mukasonga fait de son cinquième roman paru chez Gallimard, un pamphlet contre les évangélisations successives du Rwanda où elle est née. Qu’il s’agisse des missionnaires allemands puis belges (Pères blancs nommés les « padri ») ou des pentecôtistes noirs-américains qui prêchent la venue imminente d’un sauveur noir. Le truchement du conte lui permet d’entrecroiser des faits réels remontant aux années 1930, des légendes immémoriales et un récit à la première personne : celui de la petite Ikirezi guérie de mille maux inconnus par l’apposition des mains de Sister Deborah, devenue aux États-Unis une brillante universitaire qui part sur ses traces au Kenya… où celle-ci se cache sous le nom de Mama Nganga ressuscitée d’entre les flammes du bûcher ! 

Saintes Écritures
Le voyage dans le temps et entre les continents est riche en rebondissements, entre mensonges, maléfices, sorcelleries, idolâtries, le tout sur fond de dénonciation d’une énième croyance asservissante pour les peuples. Même s’il s’agit, exceptionnellement, d’une prophétesse qui promet « mille ans de bonheur pour nous les femmes noires ! ». Le lecteur a parfois du mal à se retrouver dans les méandres du roman tant les personnages sont nombreux – prédicateur, chef de royaume, scribe, gardes du corps, initiées et nouvelles disciples – et le français ponctué de mots en kinyarwanda que l’écrivaine redéfinit plusieurs fois, nécessité de compréhension oblige. Il peut cependant se laisser happer par le flot continu des cérémonies religieuses dictées par les Saintes Écritures (et leur totale incongruité) et des rites tribaux qui rythment la vie du peuple rwandais. Et, sous les traits de Sister Deborah, s’interroger : le peuple est-il prêt à entendre la voix des femmes en guérilla contre le pouvoir des hommes ? Un roman peut-il bousculer l’ordre des choses au risque de semer le chaos ?

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Sister Deborah de Scholastique Mukasonga
Gallimard, 16 €

Saura danse

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El rey de todo el mundo © X-DR

Il n’est pas évident de filmer la danse, et d’y accrocher une fiction. Parce que les grands danseurs sont rarement de grands acteurs, les films de danse sacrifient souvent l’un ou l’autre. Mais pour Carlos Saura, dont la filmographie est depuis près de soixante ans habitée de musicalité et de la fluidité de la danse, la question ne se pose pas. Ou plutôt, s’est déjà posée, il y a longtemps, et fait toute la grâce du film. 

La comédie musicale, qui met en scène un metteur en scène et sa chorégraphe, a une dimension testamentaire, et distille avec légèreté les éléments d’une esthétique tout en racontant les étapes de la création artistique. Comment on pense un scénario, ses personnages, les acteurs qui les incarnent. Comment se déroulent les auditions des danseurs, les répétitions, les conversations en coulisses. Et, discrètement, les doutes du metteur en scène qui veut refléter la violence du monde, de l’histoire mexicaine, de son actualité mafieuse, mais veut aussi écrire une histoire d’amour, une fin heureuse, bref une comédie musicale.

Fluidité et jubilation
Ce cinéma de genre a toujours aimé les mises en abyme, les histoires qui s’enchâssent et racontent un autre film, une autre séquence, à l’intérieur de leur cadre narratif. Les procédés pour passer d’une fiction à l’autre sont plus ou moins directs et digestes, l’entrée de la musique agissant généralement comme le déclencheur de ce passage, dans un genre où il nous est demandé de trouver « naturel » de danser sur les berges de la Seine ou de trépigner dans une flaque d’eau. Mais dans Le Roi du monde, cette convention là n’est pas nécessaire : rien n’est crédible mais tout le film danse, la caméra autant que les corps ! 

La salle de théâtre, par un travelling où se profile une ombre, par un recadrage sur un reflet dans un miroir, passe d’un univers à l’autre comme on met au point son regard, ou comme on change de focale. Les fictions internes et externes se répondent et parlent, comme dans Carmen, comme dans L‘Amour sorcier, de la force tranquille et juste des corps dansants, des corps jeunes et populaires qui doivent, au Mexique, s’emparer de leur tradition au présent. 

Alors, peu à peu, la jubilation s’installe, et l’admiration. La prise de son rend tout audible ; les tubes mexicains (Fallaste corazón , No volveré ou El Rey de todo el mundo) composent une bande son d’anthologie. La danse, qui emprunte au classique, aux danses traditionnelles mais aussi au hip-hop et à la boxe, est magnifiée par la photo de Vitorio Storaro. Et des danseurs virtuoses, à l’éclatante jeunesse, jouent une partition collective, populaire et savante à la fois. 

SARAH LYNCH

Le Roi du monde (El Rey de todo el mundo) de Carlos Saura
Sorti le 23 novembre
Ce film a été projeté en avant-première en ouverture de CineHorizontes à Marseille et à l’Institut de l’image à Aix-en-Provence

Quand Fabcaro nous fait danser

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© Marielle Rossignol

Inadaptable. C’est ce que l’on pourrait penser en première lecture de la bande-dessinée Et si l’amour c’était aimer ?, publiée en 2017 par l’auteur de bande dessinée héraultais Fabcaro. Une histoire d’amour et d’adultère à l’eau de rose sur fond de crise de la quarantaine, le tout passé dans la délirante et absurde machine à détourner de Fabcaro. Un ouvrage qui affiche 86 000 exemplaires vendus selon sa maison d’édition 6 pieds sous terre, des chiffres de vente exceptionnels en bande-dessinée, bien qu’ils soient loin derrière les 300 000 exemplaires vendus de Zai Zai Zai Zai, blockbuster inattendu de l’année 2015, qui avait propulsé son auteur au rang de superstar de la BD indé.

Mais comme rien ne résiste à l’art du non-sens de Fabcaro, ces derniers temps on ne compte plus les adaptations de ses bande-dessinées au cinéma, au théâtre et donc… en ciné-BD-concert ! Sur la scène de la Halle Tropisme à Montpellier, tout commence comme n’importe quel ciné-concert, avec un grand écran et un groupe de musique. Il s’agit de Totorro and friends, l’association de deux guitaristes du groupe de math-rock rennais Totorro avec le batteur-compositeur Pierre Marolleau. Cette création 2021 est du 100% scène rennaise, une coproduction La Nef, La Carène, Antipode et La nouvelle vague et en partenariat avec le Jardin moderne.

Sitcom des années 90

Le premier morceau, qui accompagne le titre et la présentation des personnages principaux à l’écran, sonne comme un générique de sitcom des années 90. Le son est bon, les trois musiciens s’éclatent et ça se ressent. À la place du film, c’est la BD recomposant minutieusement les cases, une manière intelligente de respecter l’univers graphique de l’auteur et son sens du récit, tout en rythmant l’histoire avec un texte qui s’affiche au fur et à mesure. Et cela marche plutôt bien, le public ne tarde pas à rire tout en savourant visiblement le rock bien senti du groupe. Même quand on a lu l’ouvrage particulièrement insensé, on se retrouve à savourer certaines petites phrases rien qu’en entendant son voisin rigoler. Sensation étonnante, d’habitude une BD on la lit tout seul, le plaisir coupable de rire à l’humour grinçant de Fabcaro en est comme décuplé.

Les Totorro & friends se lâchent, enchaînant les thèmes musicaux plus ou moins décalés – et même un karaoké en mode spoken words – au fil d’une trame romantique abracadabrante, n’hésitant pas à en rajouter des caisses. Comme quand Sandrine, la femme esseulée du startupper aussi riche que caricatural Henri finit par embrasser Michel, le livreur de macédoine et rockeur à ses heures perdues devant une salle enthousiaste. Le groupe de rock du dénommé Michel donne autant d’excuses aux musiciens rennais d’envoyer du lourd dès qu’ils le peuvent, quitte à faire d’un concert de fiction un morceau sacrément dansant du ciné-BD-concert. Pour satisfaire notre expérience fabcaresque, on aurait juste aimé voir le dessinateur sur scène. Car oui, bien évidemment, l’auteur est aussi un rockeur !

ALICE ROLLAND

Le ciné-BD-concert Et si l’amour c’était aimer ? a été donné le 30 novembre à la Halle tropisme, Montpellier.

Chaque semaine, Totorro publie un épisode de cette oeuvre sur leur chaîne Youtube :