lundi 23 février 2026
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Shantala Shivalingappa ou la danse des mains

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Swayambhu © Hector Perez

La scène est sombre, illuminée d’immenses drapés blancs et de quelques bougies. Sur une petite estrade s’installent quatre musiciens. En voix off, Shantala Shivalingappa explique que le spectacle commence par une prière chantée, suivie d’une première danse dédiée à Ganesha, le dieu à tête d’éléphant, « destructeur des obstacles ». En quelques minutes, nous sommes transportés dans un monde parallèle, habités par un chant envoûtant, le rythme des tambours et la flûte. C’est le pays des dieux et de la danse, du kuchipudi plus exactement, une danse traditionnelle très codifiée originaire du sud de l’Inde. Fille de la danseuse Savitry Nair, Shantala Shivalingappa s’est très tôt révélée une fabuleuse artiste, côtoyant rapidement les plus grands chorégraphes, comme Maurice Béjart, Pina Bausch ou encore Ushio Amagatsu.

Dextérité vertigineuse

Son talent se révèle d’une pureté époustouflante dans l’interprétation de cette danse classique indienne mêlant le sacré comme le populaire, mais aussi la musique, la danse et le théâtre, chaque élément intimement relié à l’autre. Tout au long des sept tableaux, ses pieds et les grelots qui y sont attachés complètent la rythmique. Quant à ses mains, elles portent un langage à elles seules, accompagnant la narration, soulignant l’histoire dansée avec une fluidité déconcertante tout en étant capables d’une précision presque brutale. Pendant ce temps, les mains des percussionnistes font elles aussi preuves d’une dextérité vertigineuse. Chaque tableau est précédé de la voix de la danseuse, traduisant le texte, racontant de quoi il est question. Que ce soit la déesse Padmavati faisant une déclaration romantique à son mari le dieu Venkateshwara ou un mouvement dédié à Shiva, le dieu de la danse, qui se termine sur un plateau de laiton…

Sa volonté est de partager ouvertement son amour de cet art si poétique. Elle aide le spectateur à mieux ressentir la force d’une danse beaucoup plus physique qu’il n’y paraît, et dont le vocabulaire chorégraphique semble infini tant il est subtil. Le spectacle se termine par une dernière prière chantée par l’artiste elle-même. La légende dit que le jeune saint qui écrivit ce texte à l’âge de 21 ans, Dyaneshwar, abandonna ensuite son corps physique pour entrer en méditation. Magnifique en blanc et or sous les dorures de l’Opéra Comédie, Shantala Shivalingappa rayonne plus que jamais, chaque pas d’une grâce absolue, un sourire d’une beauté enfantine, un mouvement maîtrisé jusqu’au bout des doigts.

ALICE ROLLAND

Swayambhu a été donné le 7 décembre dans le cadre de Monptellier Danse à l’Opéra Comédie, Montpellier.

Le meilleur des pires

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Les pires © Éric Dumont - Les films Velvet

Ce serait un film de banlieue. Ce serait le Nord de la France. Dans la cité Picasso, à Boulogne-sur-Mer. Ce serait un premier long métrage qui ferait suite à un court tourné dans ces mêmes territoires, creusant la même veine d’un cinéma qui pose des questions sociales en même temps que les questions de cinéma. Ce serait de jeunes acteurs non professionnels qui crèveraient l’écran. Ce serait Les Pires de Lise Akoka et Romane Gueret, Grand Prix Un certain Regard 2022, Valois de Diamant au Film Francophone d’Angoulême.

Leur court métrage Chasse Royale filmait un casting, Les Pires prend en compte un tournage complet. On aura deux films pour le prix d’un, l’un emboîté dans l’autre. Et sans doute un troisième né de l’interaction des deux. Un réalisateur flamand, Gabriel, incarné par Johan Heldenbergh arrive avec son équipe dans un quartier populaire pour tourner un film social : Pisser contre le vent. Les jeunes acteurs sont repérés au collège du coin, ou au foyer de la PJJ. Les habitants, inquiets de l’image négative, misérabiliste, portée par le film, remarquent que parmi les gamins auditionnés, il a choisi les pires. Ceux dont on  a pu dire que « ce n’était pas parce qu’ils existaient qu’ils fallait les montrer ». Des gosses à la vie pas facile, violents dans le verbe et le geste. Le petit Ryan, cheveux ras blond platine, moue boudeuse, entravé par sa propre rage, sans père, soustrait à l’autorité d’une mère défaillante, confié à sa sœur. La jolie et rieuse Lily, trainant sa mauvaise réputation de « pute » à l’école comme à la ville, un trou dans le cœur depuis la mort de son petit frère. Jessy,  délinquant, fanfaronnant avec sa bande de machos en herbe. Ces personnages-là vont jouer un drame à la Dardenne. Lily sera une fille de 15 ans. Ryan, son petit frère, jaloux du bébé qu’elle porte. Jessy, le futur père incarcéré. On le voit, les deux fictions se répondent en miroir. Dans notre soif de référentiel, celle du film de Gabriel confère à celle des Pires, une réalité documentaire. Mise en abyme, emboîtement, double jeu, et « je » double des acteurs qui passent d’un film à l’autre, avec une virtuosité déconcertante. Les regards se multiplient. Celui de l’adolescente Maylis, différente,  choisie pour un rôle secondaire, qui dit le minimum pour nous faire voir et sentir au maximum les failles des autres. Celui du faux réalisateur exogène au milieu dont il s’empare sans en connaître ni les codes ni le langage, doux bobo, un peu comique capable de cruauté pour une bonne prise. Celui des réalisatrices dans une auto-réflexion permanente. Comment le cinéma s’empare-t-il de la réalité ? Comment la change-t-il ? On sort de la projection de ce film, impressionnés par l’intelligence et la maîtrise de la réalisation mais surtout bouleversés par les visages saisis en gros ou très gros plans de ces jeunes gens découverts par le casting sauvage de Marlène Serour : Mallory Wanacque (Lily), Timéo Mahaut (Ryan), Loïc Pesch (Jessy), Mélina Vanderplancke (Maylis). On va de la vie au cinéma et du cinéma à la vie. Et parfois les deux fusionnent.

ELISE PADOVANI

Les Pires, de Lise Akoka et Romane Gueret
Sorti le 30 novembre
Le film a également été présenté le 9 octobre, en avant-première au festival Nouv-o-mondo, à Rousset

Maryse Condé superstar

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Maryse Condé © Nicolas Serve/Oh les beaux jours

Conçue avec la complicité du Comité Mam Ega, de la Collective, de l’association Mamanthé et du festival Kadans Caraïbe, la carte blanche accordée à Maryse Condé a convoqué nombre d’artistes, d’auteurs et d’autrices proches de l’écrivaine. Pour un résultat honorant les différentes facettes d’une œuvre riche et complexe, ses influences, références mais aussi ses héritiers de tous bords. 

Prima la musica !
Sans surprise pour cette programmatrice de deux jours et sa complice de toujours, Christiane Taubira, la musique tenait une place primordiale dans cette célébration d’amitiés. La Célébration du Gwoka donnée en conclusion par la Compagnie Boukousou fit ainsi danser des corps déjà réchauffés par les chants haïtiens entonnés avec tendresse et malice par Mariann Mathéus. L’hommage, entre lectures, slam, rap et envolées free jazz de l’impressionnant Blade AliMbay et de son complice Nicolas Baudino, fut également un moment rare. Mais c’est peut-être au son de la voix lyrique, ample et colorature de la soprano guadeloupéenne Leïla Brédent que les deux amies Maryse et Christiane semblèrent les plus sensibles. Et pour cause : les morceaux de bravoure se sont enchaînés avec puissance et musicalité, du vertigineux air de la folie de Lucia di Lammermoor aux clochettes de Lakmé. Pour se conclure, en bis, sur un air emprunté au Chevalier de Saint-George. Sur l’adaptation touchant à la perfection de Desirada, l’interprétation au cordeau de Nathaly Coualy put compter sur le Chapman Stick enchanteur de David Blamèble, prompt à accompagner avec un sens de l’à-propos et une subtilité précieuses ce récit âpre de femmes et de violence. Il fallut également sortir les mouchoirs une fois la brève apparition sur scène de Laurent Voulzy terminée : ce Belle-Île-en-Mer, Marie Galante entonné par le chanteur orphelin depuis quelques mois avait de quoi secouer l’auditoire. Sur le refrain – « séparé petit comme vous, je connais ce sentiment de solitude et d’isolement » –l’autrice jusque-là un peu absente eut bien du mal à retenir ses larmes. Le choix de cette balade souvent qualifiée à tort d’exotique, alors qu’elle ne raconte rien d’autre que l’exil, se révéla particulièrement bien pensé.

Fiertés
Ils seront tous nombreux à réaffirmer quel modèle l’autrice guadeloupéenne a pu incarner pour eux. Titulaire, entre autres, du Booker Price, celle-ci s’est également vu décerner en 2018 un prix Nobel « alternatif ». Celui tenu, malgré l’annulation du prix pour des raisons judiciaires, par un jury ayant à cœur d’honorer la plus illustre écrivaine francophone. Ce désir de rendre justice à une écrivaine encore trop méconnue était également au cœur de cette carte blanche. Envisagées suite à la participation de Maryse Condé à l’édition 2019 d’Oh Les Beaux Jours !, ces deux journées semblaient mues par l’urgence. Celle, notamment, de faire connaître ses textes et leurs thématiques trop rares aux plus jeunes. Ce fut le cas Moi, Tituba sorcière, récit de la vie réelle d’une esclave condamnée pour sorcellerie, interprété par des élèves du collège Henri Wallon. Mené sous la direction du musicien Awa Isoa et de la comédienne Léa Jean-Théodore, le projet, pensé comme un « acte mémoriel » par le Comité Mam Ega, a ouvert la journée du 25 novembre.

Avant que la soirée finale du 26 novembre ne vienne confronter nombre d’auteurs et d’autrices à leur aînés, plusieurs comédiens et musiciens se succèdent pour donner vie à son œuvre et ses références. Tant et si bien que la table ronde attendue de pied ferme par un public nombreux s’est avérée la moins apte à en faire entendre toute la richesse. La faute à un agencement poussant les intervenantes à égrener les anecdotes plutôt qu’à rentrer dans les textes et le vif du sujet ? Ou par le choix questionnable de faire lire les questions de Maryse Condé par Eva Doumbia, et de contraindre les invitées à lui répondre à la troisième personne, comme si l’autrice certes diminuée ne pouvait les entendre ? Contrainte par le dispositif à prendre faits et voix pour l’autrice, Eva Doumbia sortira cependant de ce rôle bien difficile à tenir pour saluer l’« immensité » de l’œuvre, l’« incroyable précision historique » de la saga Ségou. Même son de cloche chez la romancière et dramaturge Gäel Octavia saluant cette « véritable cathédrale » happant son lecteur « avec le même pouvoir d’addiction qu’une série Netflix. » Laurent Gaudé, moins prompt à l’épanchement, saluera cependant la « choralité » et l’« oralité » poussées par l’autrice au paroxysme : « les personnages arrivent et se disent. C’est inédit et bouleversant. » Le texte se fera enfin entendre dans toute sa splendeur à travers la voix de son mari et traducteur Richard Wilcox, lisant l’extrait de La Vie sans Fard narrant leur rencontre, et la perspective d’enfin réaliser auprès de lui son désir d’écriture.

Le Caravage créole © Francoise Semiramoth

Créolisations
Il faut enfin saluer la cohérence des choix artistiques toujours pluridisciplinaires effectués par l’invitée pour rendre justice à ses textes les plus passionnants. L’adaptation de La Migration des Cœurs aurait certes, pour plus de lisibilité, mérité un comédien ou deux en sus. Mais l’interprétation inspirée de Laura Clauzel, Vanessa Dolmen et Christian Julien, accompagnée de la bande sonore tout aussi subtile de Romain Trouillet, emporte. Elle fait découvrir ce texte étonnant, transposition des Hauts de Hurlevent dans les Caraïbes du début du XXe siècle. Heathcliff y devient Razyé, jeune orphelin adopté par une famille béké. La langue y est étincelante : imagée – ce « silence pesant comme un linge mouillé » et autres « ventres à crédit » – et divinement créolisée. Fil rouge de la programmation, cette réécriture était également le point de départ du Caravage Créole, installation sonore et vidéo de Françoise Sémiramoth réinsérant les couleurs chères à l’autrice : le vert du refus, le noir de « l’envers des rêves ». La refonte des mythes, littéraires, ne saurait se faire qu’iconographique pour cette révolutionnaire au cœur tranquille : « Si le végétal devient roi, si les peaux changent de couleur évitant la terrible dichotomie qui nous fit tant de mal, si le cheval devient un symbole de faiblesse et d’aveuglement, c’est à la magie du rêve que nous le devons. Il faut rêver, c’est urgent. »

SUZANNE CANESSA

Les amitiés de Maryse Condé se sont tenues les 25 et 26 novembre au Mucem, Marseille

Rhony’s festival, la BD alternative à Montpellier

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Ornithorynque bibliothécaire, dessin de Rhony, mascotte de 6 Pieds, sous Terre par Ambre

Vous devez certainement vous demander qui est ce Rhony qui a donné son nom au festival ? Les aficionados de BD indépendante le savent : Rhony est la mascotte de 6 Pieds sous Terre, une maison d’édition basée à Montpellier, depuis sa création il y a trente ans. Ils vous diront aussi que c’est un ornithorynque, petit mammifère fort sympathique, plutôt indépendant, naturellement fêtard et sacrément bédéphile. C’est en 2016 que l’animal a établi ses quartiers généraux à En traits libres, quartier Sainte-Anne, un atelier d’artistes fondé sept ans plus tôt par Fred Dupuy et Mattt Konture. Ce dernier est d’ailleurs bien connu des amateurs du 9e art, figure de l’underground dessiné (qui a déjà publié chez 6 Pieds sous terre) et l’un des membres fondateurs de la maison d’édition L’Association. Aujourd’hui, En traits Libres regroupe quatre artistes graphiques, Sandra Vérine et Ganaëlle Maury ayant rejoint les deux cofondateurs. Depuis l’arrivée de l’équipe de 6 Pieds sous Terre dans les lieux, En Traits libres s’est transformé en atelier-galerie-librairie et surtout en lieu culturel incontournable de la ville entre expositions, dédicaces et concerts. Une exposition y a d’ailleurs déjà été inaugurée en préambule du festival. Intitulée Saga de Xam, renaissance d’un livre culte, elle met en avant un formidable travail destiné à faire revivre une BD de science-fiction aussi vénérée que confidentielle, une plongée dans la contreculture des années 60.

24 maisons d’édition et collectifs

Situé rue du Bayle, En traits libres fait partie des trois lieux accueillant le Rhony’s festival, avec l’hôtel d’Aurès* (rue Eugène Lisbonne) et le nouveau local de l’atelier, en cours de déménagement rue de Voltaire. Pendant ces trois jours, les stands de 24 maisons d’éditions et collectifs de France, Suisse, Belgique et Espagne mettent en valeur « 30 années d’édition et de micro-édition en BD », selon les organisateurs. On y rencontre des anciens, dont Les Requins Marteaux et les éditions Cornelius, comme des petits nouveaux, parmi lesquels les collectifs montpelliérains Karbone, Mad Series ou Microgram. Les éditions 6 Pieds sous Terre sont naturellement à l’honneur, avec une vingtaine de dessinateurs·trices de la maison qui n’auraient raté pour rien au monde le rendez-vous anniversaire. Difficile de les nommer toutes et tous, les connaisseurs apprécieront la présence de Fabcaro et Gilles Rochier, mais de toute évidence, le festival est l’occasion de découvrir de plus près la richesse d’une bande-dessinée de caractère. Pour ses trente bougies, la maison montpelliéraine se dévoile à travers un triptyque d’expositions. La première, 6 Pieds sous terre, à la vie à la mort : 30 ans d’édition, raconte l’histoire d’un éditeur underground dans l’âme, à travers des témoignages et dessins, sous la houlette du dessinateur Fabrice Erre, avec le mélange de pédagogie et d’humour décapant qui le caractérise. 6 Pieds sous Terre, c’est aussi une grande famille liée par le 9e art, comme en témoigne Rhonys family : pour ses 30 ans, 6 Pieds sous terre expose sa mascotte ! réunissant 30 dessins originaux de Rhony l’ornithorynque. Et comme l’éditeur a contribué à lancer de nombreux auteurs, la nouvelle génération est à l’honneur à travers l’exposition La relève, focus sur les premiers livres d’une jeune génération chez 6 Pieds sous terre, montrant des planches originales de Lilian Coquillaud, Marine Levéel, Gwenaël Manac’h, Thomas Verhille et Aniss El Hamouri. À noter que ce dernier est dans la sélection officielle du prochain festival international de la BD d’Angoulême, avec le premier tome de sa trilogie Ils brûlent.

Concert dessiné et brunch detox

Également au programme de ces trois jours : des projections au cinéma Nestor Burma, dont des courts-métrages inspirés du livre TMLP : Ta Mère la pute de Gilles Rochier (prix Révélation Angoulême 2012). Pour les apprentis artistes, des ateliers sont organisés samedi et dimanche après-midi afin d’apprendre à faire son fanzine artisanal. « Et comme un festival sans musique serait un salon du livre », la soirée du vendredi accueille Thee Verduns, duo aux influences country du dessinateur Nicolas Moog. Le lendemain soir, impossible de rater le Mix dessiné de Benoît Tranchant, suivi du concert dessiné de tAk & Demont. Avec DJ set pour finir les deux soirées musicales. Point d’orgue du festival, un vernissage incongru « Brunch detox Gaviscon, Doliprane et Croissants », dimanche à partir de 11 heurs. Une façon d’inaugurer avec humour le nouveau local de l’atelier En traits libres… dans une ancienne pharmacie.  Après tout, « À la vie à la mort » est le leitmotiv de 6 Pieds sous Terre.

ALICE ROLLAND

* L’ancien conservatoire de Montpellier a été transformé en lieu dédié à l’art afin d’accueillir de nombreux événements dans le cadre de la candidature Montpellier Capitale de la culture 2028. 

Rhony’s festival
Jusqu’au 11 décembre
En traits libres et Hôtel d’Aurès
Montpellier
rhonysfestival.com

6 Pieds sous terre : 30 ans de BD indé

Quel chemin parcouru depuis la création de la maison d’édition 6 Pieds sous Terre à Montpellier en 1991 par une bande de dessinateurs de BD. Tout commence avec un fanzine, Jade, qui deviendra une revue de référence du genre alternatif. Pendant cette période, les premiers albums sont édités, la maison d’édition fait preuve d’un sens artistique affuté et fait sa place avec peu de moyens mais beaucoup d’idées. Parmi les auteurs emblématiques de la maison : Guillaume Bouzard, auteur de la mythique série Plageman, Fabcaro, le montpelliérain à l’humour décapant, auteur du succès écrasant Zaï Zaï Zaï Zaï en 2015 (300 000 exemplaires vendus à ce jour !) et actuellement à l’honneur d’une rétrospective à Angoulême, ou encore Gilles Rochier, dont le travail sur la cité s’est décliné en une série de livres passionnants. « On s’installe dans le paysage culturel local et national de manière pérenne, affirme Miquel Clemente, directeur de 6 Pieds sous Terre depuis 2014. « On est avant tout des découvreurs de talents, ce qu’on aime c’est dénicher, accompagner les auteurs, qu’ils continuent leur carrière tout en revenant faire des livres plus personnels chez nous », complète Zelda Hadener, l’une des quatre salariés. Dans le milieu, la structure montpelliéraine est reconnue pour la qualité et l’audace de ses choix éditoriaux mais aussi son aptitude à défendre une BD d’auteur en toute indépendance.

A.R.

Des écrans et des larmes

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La Mouette © Simon Gosselin

Au début, deux écrans, de part et d’autre de la scène. Vidéos d’un lac sombre, cerné de sapins. Ce paysage, à la mouvance ténue (on pense aux œuvres de Bill Viola), envahit souvent le fond de scène. À la fin, ne restera que lui, quand la mort sera passée, quand les humains s’en seront allés… Après deux heures chrono d’allées et venues, d’affrontements, de revirements. Entre regrets et espoirs. Entre rêves de gloire et désillusions. Les vicissitudes de la vie, comme Tchekhovsavait si bien les capter. 

Une Mouette conceptuelle 
Cyril Teste et son collectif MxM livrent aujourd’hui leur lecture inédite, et brillante, de la tragédie phare du dramaturge russe, La Mouette. Virtuosité dutexte d’abord. Servi par la traduction enlevée d’Olivier Cadiot, il emprunte à la pièce mythique bien sûr, mais s’appuie également sur des extraits de nouvelles, de lettres. Un terreau intime pour la plus intime des œuvres de Tchekhov. Des fragments, comme autant d’éclats d’une vie vouée à l’art et aux amours empêchées, que la forme, virtuose elle aussi, sublime. Depuis 2011, Cyril Teste et son collectif  peaufinent le concept de « performance filmique », qui conjugue les moyens du cinéma avec les conditions de la représentation théâtrale. Les caméras traquent les comédiens, sur le plateau, en coulisses, partout, tout le temps. Elles scrutent les visages et les gestes, qu’une paroi d’écrans renvoie. Juxtapositions, gros plans, noir et blanc somptueux, montage au millimètre sous des dehors d’improvisation. Le film enrichit l’espace scénique, raconte le hors-champ, montre l’envers du miroir. Il exige des comédiens à la fois maîtrise et abandon. Tous jouent ce jeu ardu avec conviction. Olivia Corsini est splendide en diva égoïste, en mère décevante, en amoureuse déçue. Ses larmes inondent l’écran, comme celles de Macha (opiniâtre Katia Ferreira), de Nina (émouvante Liza Lapert) ; comme nous transpercent le désespoir de Konstantin (Mathias Labelle), l’autodérision factice des anciens. Un travail remarquable, de direction d’acteurs, de réalisation. Et une plongée personnelle et sensible dans l’univers tchekhovien.

FRED ROBERT

Vu les 24 et 25 novembre au théâtre des Salins, scène nationale de Martigues.

La Mouette
8 et 9 février
Le Liberté, scène nationale de Toulon

Conte horrifique

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La Petite dans la forêt profonde © X-DR

Le texte de Philippe Minyana, adapté d’une métamorphose d’Ovide, est abominable. C’est l’histoire d’un roi qui viole une enfant, sa « petite » belle-sœur, puis qui lui coupe la langue pour qu’elle ne parle pas. Puis d’une vengeance tout aussi abominable, pire encore peut-être, un infanticide et sa dévoration… Venu comme du fond des âges, mélange sidérant de Thyeste et de Médée, le conte parle cependant d’une violence toute contemporaine, sans rien occulter. Pas de suggestion, pas de off ou d’esquive, et pour le spectateur, pas d’échappatoire. La chair craque, les couteaux s’enfoncent, le sang coule, au-delà de l’effroi. Jusqu’au comique, parfois granguignolesque… 

Violence et effroi
Car la sauvagerie est rendue supportable par l’énonciation et la mise en scène : le roi, la reine, habitent une forêt profonde, un palais, comme dans les contes pour enfants, et les répliques sont accompagnées de leurs incises, « dit la Reine », « ajouta la Petite », qui distancient le jeu et lui conservent sa forme narrative. D’autant que les personnages passent constamment, rapidement, d’un acteur à l’autre, tous trois habillés de noir, sans costumes ni accessoires. Les décors se projettent sur les voiles et des papiers suggestifs et légers, et cette absence de réalisme, d’incarnation, permet au spectateur de supporter la violence, tout en éprouvant l’effroi.

Les trois acteurs, Nicolas Geny, Xavier Kuentz et Sophie Lahayville, passent avec brio du narratif au dramatique, des personnages féminins aux masculins, des victimes aux bourreaux, de la terreur à la violence, figurant la domination, le désir, la douleur jusqu’à leurs tréfonds, racontant puis jouant dans un jeu d’équilibre très virtuose. L’horreur du viol, du meurtre, est décrite plus que montrée, éprouvée plus que réprouvée. Et puisque la violence extrême les habite tous, ils se métamorphoseront et quitteront la Terre, rendus à leur fondamentale inhumanité. 

SARAH LYNCH

La Petite dans la forêt profonde a été joué le 24 novembre au Théâtre des Halles, Avignon

Jean l’Oriental

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Stream of Stories © Marikel_Lahana

On nous aurait menti. Les Fables de La Fontaine, monument national littéraire contribuant à la fierté de la culture française, ont été inspirées, en partie, par des œuvres venus d’Orient. Et pas seulement de Grèce antique par l’entremise d’Ésope. Certains de ces apologues, modèles du français classique, qui ont initié des générations d’enfants de la République à la lecture et au goût pour les lettres, trouvent en effet leur origine dans une tradition indienne apparue en l’an 300 avant notre ère, sous la plume d’un certain par Pilpay, de la caste hindouiste brahmane, auteur d’un recueil intitulé Pañchatantra. Stream of stories, on nous l’a dit et on l’a cru raconte cette histoire d’œuvre voyageuse que l’on serait tenté de taxer ironiquement d’appropriation culturelle. Mais le propos de la pièce évacue toute polémique identitaire.

Langue douce et poétique
Seule en scène, la comédienne et metteure en scène Clara Chabalier déroule un conte pour enfant, à la manière d’une enquête sobrement didactique, dans une langue douce et poétique, co-écrit avec Katia Kaméli et Chloé Delaume. Au fil du récit, la narratrice déplie des tapis aux motifs évoquant cet Orient inspirateur que la culture européenne a voulu camoufler par orgueil mal placé. De ses étoffes colorées, elle constitue un territoire imaginaire bigarré où circulent, se partagent et se métamorphosent les œuvres, au gré des conquêtes et des échanges. Un espace créatif qui ignore la notion de frontière, d’Orient et d’Occident, ou de patrimoine national. L’Inde, la Perse, la conquête arabe, les traductions grecque, latine et même anglaise à l’époque d’Henri II… Avant d’arriver dans les salons littéraires parisiens du XVIIe siècle, les fables en auront traversé des siècles et connu des adaptations.

« Est-ce qu’on nous l’a caché ? »
En ouverture de la pièce, une vidéo nous introduit dans un pique-nique au pied d’une barre d’immeuble, dans une cité de Seine-Saint-Denis. Des adolescents incarnant la diversité de la jeunesse française découvrent l’origine des Fables qu’aucun·e enseignant·e leur a révélée. « Est-ce qu’on nous l’a caché ? Ou les maîtres d’école étaient mal informés », s’interroge la narratrice. Toujours est-il que Jean de La Fontaine lui-même l’a d’emblée reconnu, citant Pilpay en introduction d’un de ses ouvrages. La morale de cette histoire ? « Tout ne vient pas toujours d’Europe […]. La Fontaine comme tant d’autres est un maillon de la chaîne […]. De langue en langue, de bouche en bouche. Ces fables sont à vous, ces fables sont en vous. »

LUDOVIC TOMAS

Stream of stories, on nous l’a dit et on l’a cru a été donné les 23 et 24 novembre à La Criée, théâtre national de Marseille, dans le cadre des Rencontres à l’échelle et Kap-O-Mond le 30 novembre, au Théâtre Joliette, Marseille

La nature, aux pieds du Muir 

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Qu’il s’agisse de la diaspora vietnamienne, des combattantes kurdes contre Daech ou des Fralib de Gémenos, Clément Baloup puise souvent son inspiration dans la vraie vie. Celle de gens en lutte pour une humanité plus fraternelle, pour un monde plus beau. Aujourd’hui c’est à John Muir que le bédéiste marseillais rend hommage dans un album flamboyant. Une ode fervente à cet homme libre, à cet esprit visionnaire, pionnier de l’écologie aux États-Unis au tournant du XXe siècle. Le titre déjà en dit long sur la personnalité et le destin hors du commun de ce génie autodidacte : J’aurais pu devenir millionnaire, j’ai choisi d’être vagabond. Librement adaptée du récit éponyme d’Alexis Jenni et des carnets de John Muir, la BD trace habilement le portrait de cet homme à l’allure de prophète qui, en trois jours de randonnée dans la nature grandiose du Yosemite (Californie), parvint à convaincre le président américain Theodore Roosevelt de la nécessité de sanctuariser les espaces naturels sauvages. De leur rencontre et de cette découverte (on est en 1903) naîtra le premier grand parc naturel américain. 

Il est libre John 
Le fil conducteur du scénario – très bien ficelé – est celui de cette escapade. S’y agrège toute une série de retours en arrière, épisodes marquants de la vie de Muir, que celui-ci relate au président au fil de la marche. On découvre alors les dons multiples d’un inventeur né, qui aurait pu faire fortune dans la société industrielle alors en pleine expansion, mais décida un jour de partir, de se fondre dans le paysage, d’étudier la nature en la parcourant à pied, de Floride en Californie, de l’Utah à l’Alaska, souvent au péril de sa vie. Une existence vouée à la contemplation de la nature. Et au combat pour sa préservation. Car les espaces sauvages sont stupéfiants de beauté mais si fragiles. De cela, Muir était convaincu. Clément Baloup l’est visiblement aussi. Splendeur des paysages que certaines pleines pages subliment, éclat et variation des couleurs, finesse et acuité du trait, vitalité du cadrage, il met tout son talent de dessinateur et de coloriste au service d’une nature qu’il est, aujourd’hui plus que jamais, urgent de protéger.

FRED ROBERT

J'aurais pu devenir millionnaire, j'ai choisi d'être vagabond de Clément Baloup   
Éditions Paulsen, 21 €

La longue route vers l’impressionnisme 

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Pierre-Auguste Renoir, Paysage© MBA Reims-C. Devleeschauwer

Quand on lit le mot « impressionnisme », on pense non seulement à des peintures lumineuses et colorées mais aussi à des files sans fin de personnes se pressant pour voir les expositions qui leur sont régulièrement dédiées. La Fondation Monet à Giverny attirait 750 000 visiteurs en 2019, l’exposition consacrée à Monet au Grand Palais en 2010 faisait se déplacer près de 920 000 admirateurs. Des exemples parmi d’autres qui feraient presque oublier que le mot « impressionniste » avait connu la postérité en tant qu’expression péjorative utilisée par le critique d’art Louis Leroy, en avril 1874, dans le quotidien satirique Charivari. À l’époque, ceux que l’on adulera comme impressionnistes sont pour certains encore inconnus, leur peinture perturbant plutôt qu’elle n’attire, qu’il s’agisse d’Eugène Boudin, Edgar Degas, Claude Monet, Alfred Sisley, Pierre-Auguste Renoir, Berthe Morisot… Soyez prévenus : l’exposition Sur la route de l’impressionnisme présentée au musée de Lodève – en partenariat avec le musée des Beaux-Arts de Reims – ne peut en aucun cas être considérée comme une rétrospective du mouvement impressionniste. Mais elle se sert du thème du paysage pour nous permettre d’appréhender l’évolution fondamentale de la peinture au XIXe siècle à travers de subtiles tentatives d’avant-garde, nous menant bien évidemment à la révolution impressionniste. 

Coup de vent
Pour mieux comprendre le voyage artistique que nous propose le musée de Lodève, reprenons les mots de Louis Leroy, qui dans sa longue diatribe écrit : « Ah ! Corot, Corot, que de crimes on commet en ton nom ! C’es toi qui as mis à la mode cette facture lâchée, ces éclaboussures, devant lesquels l’amateur s’est cabré pendant trente ans ». C’est justement par une grande salle dédiée à Camille Corot que s’ouvre l’exposition. Le musée des Beaux-Arts de Reims, actuellement fermé pour travaux, possède la plus riche collection européenne d’œuvres du peintre après celle du musée du Louvre à Paris. Corot aime arpenter la nature et y faire quelques croquis, dessiner les arbres, les rivières. Même si ses toiles réalisées en atelier sont de facture assez classique, il semble déterminé à dépasser l’intérêt assez secondaire porté aux paysages, jusque-là essentiellement utilisés pour valoriser des scènes historiques, religieuses ou mythologiques. Les compositions sont équilibrées, le dessin précis, on sent même apparaître quelque chose de nouveau, notamment dans Le coup de vent. Soudain, le ciel prend plus de place, la composition est décalée, le tracé moins précis. 

Alfred Sisley, La rade de Cardiff © MBA Reims-C. Devleeschauwer

Roi des ciels
Il faudra attendre un peu pour que le changement devienne plus flagrant, poursuivre l’exposition, admirer d’autres toiles, avant d’arriver à Barbizon. Ce petit village à la lisière de la forêt de Fontainebleau attire les peintres fuyant l’industrialisation galopante, Camille Corot en tête. Rapidement, le train rend le lieu accessible tandis que l’invention du tube de peinture en 1841 donne une nouvelle liberté aux artistes. Chacun vient y peindre sur le motif en plein air avec sa sensibilité artistique. Classique et avant-gardisme se mêlent, malgré une appellation d’École de Barbizon faisant croire à tord à un mouvement homogène. La route continue, les peintres portent un nouveau regard sur ce qui les entoure, s’intéressent au réel plus que jamais, laissant plus de place à la spontanéité et au geste. Parfois la couleur est mélangée directement sur la toile. Eugène Boudin, lui, installe son chevalet sur les plages, croque les bateaux en partance dans une forme d’urgence assez nouvelle, se contentant parfois d’en esquisser les formes. Avec une place importante accordée à des nuages dotés d’une porte personnalité, Camille Corot le surnommant «le roi des ciels ». On sent le désir de s’émanciper d’une vision du beau dénuée de modernité, de suggérer une ambiance. C’est d’ailleurs sur une plage qu’il se lie d’amitié avec le jeune Claude Monet, ce qui vaudra à ce dernier le surnom de « père de l’impressionnisme ». 

La lumière infuse les toiles
Continuons notre périple, et rencontrons certains noms d’artistes présents au salon de 1874. On y trouve Alfred Sisley, avec une magnifique vue sur la baie de Cardiff, mais aussi un arbre multicolore envoûtant de Pierre-Auguste Renoir, à quelques pas d’une vue de Paris électrisante de Maxime Maufra. Désormais, la lumière infuse les toiles avec une liberté nouvelle. On se situe entre un réel de l’instant et l’avant-gardisme de pigments qui représentent autre chose, une sensation, un sentiment, un moment éphémère peint avec audace. Le paroxysme est atteint un peu plus loin avec les paysages bretons de Claude Monet, plus particulièrement un tableau issu d’une série sur la bien-nommée Belle-Île en 1886. Le peinture va encore plus loin, dans le traitement de la couleur, dans sa façon de traiter le paysage, son obsession de la lumière sans se soucier du motif outre-mesure. Monet s’est libéré depuis longtemps des diktats esthétiques de l’académisme, nous aidant à mesurer le chemin parcouru depuis le début du XIXe. Dans la dernière salle, des artistes de Reims montrent qu’un siècle plus tard, une certaine forme de classicisme perdure dans la peinture. Entretemps, le paysage a acquis ses lettres de noblesses, devenant un sujet comme un autre. Tandis que l’impressionnisme a conquis le monde, laissant place à de nouvelles avant-gardes, d’autres innovations sur la forme, la couleur, la lumière.  

ALICE ROLLAND

En route vers l’impressionnisme 
Jusqu’au 19 mars 2023 
Musée de Lodève
04 67 88 86 10
museedelodeve.fr

« Jardin céleste », ou la fin d’un monde

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La situation romanesque, relatée par Nikolaas, jeune homme sud-africain venu parfaire son éducation dans une université anglaise réputée, se déroule en 1937. Le texte est comme un journal de bord, dans lequel le personnage consigne les moments les plus marquants d’un été passé dans la famille d’un camarade de promotion, vécu comme une triple expérience de déplacement : géographique, social et culturel. Le cadre en est un jardin anglais, havre de paix, rempart fragile face à une actualité brûlante, précipitant l’avènement des fascismes populistes – de Franco à Hitler – et la fin des aristocraties transnationales. 

Vanité végétale
La petite histoire est ainsi finement associée à la grande, au gré des réflexions de Nikolaas, suscitées par les épreuves de l’initiation à un monde aristocratique dont il ne maîtrise ni les codes ni les rituels. Cette matière psychologique est articulée à de nombreuses descriptions du jardin, faisant de ce roman une œuvre « géo-littéraire ». Le temps est également un personnage, et son passage, le véritable sujet du roman. Le jardin céleste, jamais nommé comme tel, fonctionne comme une allégorie de la fuite du temps, des âges de la vie, une vanité végétale. Les nombreux moments de dialogue rapportent les codes conversationnels d’un huis clos, celui de l’aristocratie anglaise, à la fois fermé et cosmopolite, du fait de la colonisation. Ce qui peut ou non être dit s’avère être l’épreuve la plus délicate pour le jeune homme, auquel l’écrivain sud-africain, qui mettra des mots sur l’apartheid, peut être identifié.

FLORENCE LETHURGEZ

Le Jardin céleste de Karel Schoeman

Actes Sud, 22,50 €