À peine remises de leur récital orchestral donné à l’Opéra d’Avignon le mois dernier, les mezzo-sopranos Karine Deshayes et Delphine Haidan se retrouveront, pour notre plus grand bonheur, mardi 15 novembre à l’auditorium de l’hôpital de La Timone, à Marseille. Ce rendez-vous, organisé par la Société de Musique de Chambre (SMC), unit les deux voix d’or au cordes savamment frappées de Dominique Plancade. Le pianiste, également président de la SMC, avait fait merveille sur un programme de quatre mains dédié à Brahms. Complice de longue date des deux chanteuses, il fera sans nul doute d’un sens de l’écoute à nul autre pareil.
Loin de se reposer sur leurs lauriers, Karine Deshayes et Delphine Haidan se consacreront à un programme bien distinct de celui pensé avec la cheffe Debora Waldman. On retrouvera certes quelques pages explorées avec Johan Farjot sur leur enregistrement Deux Mezzos sinon rien, paru en 2020 chez Klarthe. Les duos brahmsiens enfiévrés – le réjouissant Die Schwestern ! –, El Desdichado de Camille Saint-Saëns, Les trois oiseaux de Délibes, le racinien D’un cœur qui t’aime revu et corrigé par Gounod… Mais aussi des airs décapants de Rossini, de Mozart et d’Alma Mahler. À ne pas manquer !
SUZANNE CANESSA
Karine Deshayes et Delphine Haidan
15 novembre
Auditorium de l'hôpital de La Timone
Marseille
Une proposition de la Société de Musique de Chambre
La salle Guy Obino affichait complet lors des deux soirées consacrées au Rendez-vous de Charlie, festival d’automne instauré en écho à celui de l’été par l’association Charlie Jazz. Cette année, les choix du programme nous emportaient au cœur de multiples orbes poétiques où le sens de la mélodie et des harmonies dessinait de subtils en envoûtants paysages musicaux
En ouverture, la chanteuse Marion Rampal présentait les pages de son nouvel album Tissé, passant de l’anglais au français avec la même aisance, chaque langue déployant sa musicalité propre. Les intonations de l’artiste, sa manière inoubliable de prononcer certaines syllabes, nimbent d’une poésie vibrante les textes où il est question de beauté, d’espérance, de choses qui font du bien à l’âme et accordent leur lumineuse présence au quotidien. La batterie de Raphaël Chassin, la guitare de Matthis Pascaud, la contrebasse de Simon Tailleu soulignaient avec brio les diverses atmosphères, détour par le cajun, le blues, la soul… La ballade chaloupée A volé évoque un amour sans lendemain, Tisser nous transporte en Louisiane, Reminder développe son univers intimiste, tandis que Blossom nous enveloppe de douceur. Le guitariste et chanteur Piers Faccini était invité au cours du concert à mêler sa voix à celle de Marion Rampal, duos oniriques qui nous questionnent : « où sont passées les roses ? », ritournelle délicate. Un mysticisme onirique se dégage de cet ensemble, relayé par le second concert de la soirée, porté par la guitare de Bill Frisell. La voix de Petra Haden se glisse avec sobriété dans les standards réinventés par Bill Frisell avec la complicité de Luke Bergman (guitare, voix) et de Hank Roberts (violoncelle, voix). Tout prend alors une forme d’évidence, c’est la première et la énième fois que l’on a entendu ces morceaux, tant ils nous sont d’emblée familiers, même s’il s’agit tantôt de créations de Bill Frisell (album de 2019, Harmony) ou de reprises réorchestrées (lors des rappels réclamés par un auditoire subjugué). Voyage en épure servi génialement par cette formation chambriste.
Deuxième journée
Le fabuleux clarinettiste Yom venait avec son nouvel album, Célébration. Cependant, il ne se contenta pas de reprendre pièce par pièce le contenu de cet opus (« après tout, il est proposé à la vente à la sortie », suggéra-t-il), mais proposa « une longue méditation, parfois un peu “énervée”, mais sans interruption ». Les tournoiements hypnotiques du piano de Léo Jassef dans la tradition d’un Philip Glass, aériens à l’instar d’un Keith Jarrett, s’unissent alors aux mélodies contemplatives de la clarinette qui emprunte parfois aux sonorités du doudouk, en un concert recueilli qui nous installe hors du temps dans un monde d’émotions.
Pour sa seule date en France, le mythique oudiste, chanteur et compositeur Dhafer Youssef présentait son dernier projet, Street of Minarets avec Daniel Garcia (piano), Arin Keshish (basse), Shayan Fathi (batterie). La voix vocalise, s’élève en improbables aigus, convoque l’invisible ; le oud esquisse les traits mélodiques en courbes élégantes, s’attarde sur un accord, une juxtaposition de sons, dialogue, espiègle avec les autres instruments, dépasse les frontières qui pourraient enfermer tel ou tel style, telle ou telle forme, telle ou telle construction. Les évolutions jazziques nouent avec l’Orient d’intimes connivences. Le lyrisme scelle la contemporanéité de cette musique inclassable. Envoûtements !
MARYVONNE COLOMBANI
Le Rendez-vous de Charlie a eu lieu à la Salle Obino de Vitrolles les 4 et 5 novembre.
Place aux Compagnies est un dispositif de soutien à la production pour les compagnies dans notre région. Un rendez-vous convivial entre les artistes et le public sur des travaux en cours proposés en sortie de résidence avant le grand saut dans les programmations. L’association Les Acteurs de la Distillerie, organise depuis 1998 des événements, des ateliers, des débats, des stages, des festivals dans ce lieu atypique et accueillant proche du centre-ville d’Aubagne.
Rouge Lie de vin
Le théâtre Comœdia a accueilli la résidence et la présentation de Rouge Lie de vin par la compagnie La Variante. Le texte et la mise en scène sont de Valérie Hernandez qui a choisi d’aborder théâtralement le sujet aussi grave qu’intime de la violence conjugale, un sujet malheureusement d’actualité. Violence due à la jalousie exacerbée par l’alcool… La sœur de la victime est interrogée par la juge, puis chargée de rencontrer le mari accusé non seulement de coups et blessures, mais aussi de viol. La sœur lui annonce que sa femme, hospitalisée et dépressive, demande le divorce. Le travail de Valérie Hernandez est tout à fait louable, d’autant plus qu’elle travaille sur le terrain avec des associations dans des quartiers sensibles d’Aix-en-Provence, anime des ateliers d’écriture. Elle a également le projet de proposer ce spectacle en milieu carcéral. Si Alexandre Charlet s’impose dans son rôle de mari violent avec justesse, Héléna Vautrin est un peu trop retenue, mais iels portent tous deux vaillamment ce texte courageux.
Un Macbeth
Selon les propres mots de son créateur c’est un « cocktail tragi-comique » que nous propose Ivan Bougnoux du Théâtre M. Il nous propulse dans l’Écosse verdoyante et brumeuse des châteaux forts et des sorcières, y installe un Macbeth shakespearien allégé, frôlant le comique, mais joue aussi le rôle du roi, de la reine, des soldats. Venu des arts du geste et du masque, danseur, comédien, Ivan a peaufiné son projet en s’associant avec un complice musicien Benjamin Balthazar : les deux font la paire. Ils établissent un dialogue fructueux. Quand Ivan éructe, vocifère et se bat avec une épée imaginaire, Balthazar souligne d’un violon, de percussions, les sifflements des épées, leurs trajectoires, les cris des combattants, les hennissements des chevaux. Des plastiques noirs, comme des sacs poubelles, représentent les sorcières qui harcèlent Macbeth, avec un clin d’œil métaphorique au plastique qui envahit notre planète. Un spectacle astucieux et inventif qui plait aux petits et aux grands, facile à installer en plein air.
Ici les pénombres
Franck Dimech s’est attaqué à un travail sur le XVIIIe siècle, celui des Lumières, dont il s’applique à révéler les zones obscures et cachées. Cela ne nous étonne pas tant on connaît son goût pour l’étrange ou le dérangeant. L’univers dans lequel il nous entraîne mêle des situations hilarantes et scabreuses juxtaposées à l’évocation de scènes de torture ou d’exécution. Excellant dans les contrastes, il nous fait passer de scènes de cour avec roi et reine perruqués et maquillés, savourant leur confort et baffrant salement, au récit terrifiant des maladies qui rongent le peuple. C’est Dominique Bluzet, directeur des Théâtres, qui lui avait proposé de travailler sur cette époque, dont on ne connaît pratiquement que le côté brillant ; des recherches d’archives de Marie Vayssière, conçues « comme un inventaire, une collection de paroles éparses rapportées par les procès-verbaux » et les études de l’historienne Arlette Farge ont constitué un corpus abondant, mis sous forme théâtrale par Arno Calleja, donnant de cette époque un portrait glaçant dont la caricature accentue les détresses. Les comédien·ne·s ( Jung-Shih Chou, GeoffreyCoppini, Laurent de Richemond, Julien Gourdin, Mara Molinaro, Anne Naudon, Peggy Péneau et Frédéric Richard) s’en donnent à cœur joie entre cavalcades folles et farfelues, accouplements cocasses, intermèdes musicaux, le tout créant une distanciation qui permet de supporter la noirceur des récits. L’époque évoquée court de 1715 à 1789, révèle notamment des événements qui se sont passés à Marseille, durant la peste ou plus tard. Avec par exemple le procès qui opposa une jeune héritière marseillaise à son époux consul de Venise, qui la pluma alors qu’elle finit au couvent. Un spectacle intense qui mêle les anonymes aux grands de ce monde, qui peut encore, malheureusement, évoquer le nôtre. D’autre résidences permettront de développer ce projet qui pourrait se jouer dans des musées. À suivre…
L’extraordinaire n’aura pas lieu
Place aux Compagnies a fini en beauté en mettant son nez à la fenêtre : la création d’Anne Naudon et Laurent de Richemond se joue avec Peggy Chéneau aux fenêtres d’un immeuble. Le public est dans la rue et le texte est en quelque sorte pro-jeté sur lui. Il s’agit d’En vie d’Eugène Savitskaya, textes courts vantant les petits riens de la vie, à la fois « ludique(s), poétique(s) et concret(s) », pouvant toucher tous les publics. La vie y est représentée sous ses aspects quotidiens, insignifiants. Et c’est cela qui a ému Laurent qui évoque les habitudes chez ses grands-parents pendant les vacances et Anne qui aime ranger, nettoyer. De la rue on aperçoit l’intérieur de la maison, éclairé, habité. On entend le bruit de l’aspirateur, des chants d’oiseaux. Il est question d’eaux usées, de poussière, d’odeurs de latrines, d’argent qu’on jette… Deux figurants apparaissent aussi, cachés par de grands masques de rats qui « nous aiment », nous observent. Leur présence fait basculer le spectacle dans le fantastique. Seraient-ils cousins des animaux d’Alice au pays des merveilles ? Où mène donc notre quotidien ? Ce spectacle sera présent au Grand ménage de Printemps, à La Tour d’Aigues, en avril prochain.
CHRIS BOURGUE
Place aux Compagnies s’est tenu du 19 septembre au 22 octobre à Aubagne.
Les quatre journées qui réunissaient la Convention internationale de la flûte foisonnaient de propositions toutes plus intéressantes les unes que les autres. Après l’éblouissement du concert d’ouverture, encore trois courtes vignettes, fragments volés à cette énorme machinerie.
Esthétiques chambristes
Bien évidemment, on avait envie de s’attarder aux concerts où jouait Emmanuel Pahud que l’on connaît bien dans la région grâce au Festival international de musique de chambre de Provence dont il est l’un des fondateurs aux côtés d’Éric Le Sage et Paul Meyer. Le musicien, première flûte de l’Orchestre philharmonique de Berlin (dès l’âge de vingt-deux ans), débutait le programme du concert de dix-sept heures du 28 octobre (baptisé concert autour d’Emmanuel Pahud) par sa transcription pour flûte et piano de la Sonate pour violon et piano n° 8 en sol majeur de Beethoven (qu’il a enregistrée en 2021). Les articulations et tremolos du violon prennent des tours ébouriffants à la flûte qui virevolte, devient oiseau, s’étire, se nuance, joue sur le fil du souffle, prend son envol, brille, pailletée d’émotions multiples, colore les sons, vibre, s’élance, s’assombrit, s’illumine. Chaque note y est un univers plein, finement accompagné par la pianiste Sophie Labandibar. Le subtil interprète offrait la scène à ses comparses, Sandrine François au cours d’un Duo en fa majeur de Mozart empli d’une joie primesautière et dansante, Olivier Girardin et la somptueuse Sonata Appassionata pour flûte seule de Sigfrid Karg-Elert, András Adorján et le Ungarischer Hirtengesang (chant pastoral hongrois) pour deux flûtes et un piano de Franz et Carl Doppler. Les quatre flûtistes se retrouvaient sur le Quatuor op. 19 pour 4 flûtes d’Anton Reicha, triomphe de l’écoute bienveillante de chacun dans un équilibre parfaitement orchestré.
De la flûte au triangle au cœur du grand orchestre
Le soir-même, le bel Orchestre de l’Opéra de Toulon dirigé par Philippe Bernold (lui aussi flûtiste qui rejoignit les solistes lors du bis festif répondant à l’enthousiasme de la salle) proposait un concert qui arpentait les époques et les styles, passant d’extraits d’Orphée de Gluck ou du Concerto en mi mineur de Benda à des pièces de Saint-Saëns (Romance pour flûte et orchestre, Odelette pour flûte et orchestre), de Mendelssohn (Songe d’une nuit d’été) et de Carl Reinecke (monumental Concerto en ré majeur pour flûte et orchestre). Philippe Pierlot, Juliette Hurel, Patrick Gallois officiaient tour à tour, déployant un jeu précis et éloquent en un dialogue soutenu avec un orchestre nuancé. Pas d’Emmanuel Pahud au programme ? Qu’à cela ne tienne, le fantasque musicien tenait à écouter au plus près ses complices. L’auditoire hilare le vit se glisser au fond, à côté du percussionniste, s’emparer du triangle et en jouer la partie dans l’œuvre de Reinecke, suscitant des émois zygomatiques de la salle et ceux d’un orchestre stoïque et émerillonné.
Pas une question de taille !
Le concert final conviait les flûtes de Kazumori Seo, Michel Moraguès et Ransom Wilson accompagnés du piano éloquent de Mélanie Bracale sur des pièces de Joachim Andersen, David Diamond (dont la Sonate pour flûte et piano de 1986/87 avait été créée par son dédicataire, Jean-Pierre Rampal, à l’occasion de son 65e anniversaire) et François Borne. Le titre du concert, Belle époque, prenait un sens plus large que la période historique désignée, « après tout, la belle époque est toujours celle que nous vivons » sourit l’un des interprètes ! À la fraîcheur d’Andersen, ses phrasés amples et poétiques répondait le rythme très allant de Diamond et la prodigieuse virtuosité de la Fantaisie brillante su Carmen de Bizet de Borne, « bien plus difficile que l’original » déclara avec une moue mutine Ransom Wilson. Jean-Louis Beaumadier (piccolo) rejoignait la scène avec la pianiste, compositrice et arrangeuse Véronique Poltz sur une Scottish espiègle de Vincenzo de Michelis, enchaînant les œuvres avec une inextinguible verve. Le piccolo, outre ses capacités dans les aigus, savait élargir les sons, leur accorder une ampleur surprenante, folâtrant parfois, musant au cœur des mélodies les pailletant de nuances. Raphaël Leone (piccolo) rejoignait les musiciens pour le Sperl-Galopp & Vergnügungszug pour deux piccolos et piano de Johann Strauss, suscitant l’enthousiasme général.
La Convention internationale de la flûte avait dû quitter la région parisienne et trouver asile à Aix-en-Provence. Visiblement, l’entente est scellée, que ce soit par la qualité des propositions qui allaient bien au-delà des concerts et des créations, avec master-class, expositions, conférences, cartes blanches, ou un public venu en masse. On ne peut que souhaiter que la Convention décide de poser se bagages à Aix-en-Provence pour de longues années !
MARYVONNE COLOMBANI
La Convention internationale de la flûte s’est tenue du 26 au 30 octobre au Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence.
Après l’adaptation césarisée du roman de Pierre Lemaitre Au revoir là haut (Goncourt 2013) par Albert Dupontel, c’est au tour de Clovis Cornillac de réaliser celle de Couleurs de l’Incendie, deuxième volet de la trilogie : Les Enfants du désastre. Rappelons qu’il s’agit pour l’écrivain d’imaginer une trame romanesque tout en balayant l’Histoire de France, de la Grande guerre aux années 1960, suivant la grande tradition feuilletonnesque du XIXe siècle. Couleurs de l’incendie se déroule pendant l’entre-deux-guerres, entre la crise financière de 1929 et la prise de pouvoir par Hitler.
Paris 1927 : Madeleine Péricourt (Léa Drucker) enterre son père et hérite de son immense fortune. Mais comme fortune et infortune vont de pair dans la grand roue du destin, son fils de onze ans, Paul (OctaveBossuet puis Nils Othenin-Girard) se jette par la fenêtre du somptueux hôtel particulier qu’un long plan séquence nous a fait parcourir au préalable à la recherche de l’enfant. Paul s’écrase sur le cercueil de son grand père au milieu de la foule en noir, et restera paralysé. Scène d’ouverture choc, filmée au ralenti. Une introduction en forme de chute.
Pour s’emparer de l’argent de Madeleine, Joubert, l’homme d’affaire de la banque Péricourt (Benoît Poelvoorde) repoussé par l’héritière, s’associe à l’ignoble et cupide oncle Charles, politicien véreux ruiné (Olivier Gourmet), à l’ex-précepteur de Paul, André (Jérémy Lopez) et à la belle gouvernante, Léonce (Alice Isaaz). Le film qui colle de très près au roman va raconter ce complot puis la vengeance de la femme spoliée. Le comte de Monte-Cristo n’est pas loin, version féminine. Et la partie « film d’actions » qui voit notre héroïne se transformer en espionne consommée, est assez réussie.
Aux côtés de Madeleine et Paul, on rencontre un chauffeur communiste (Clovis Cornillac), un parfait voyou (Alban Lenoir) et une infirmière slovaque sans sous-titre (Jana Bittnerova). Une cantatrice cardiaque aussi (Fanny Ardant), dont la résistance aux idées nazies nous vaudra une belle scène à l’opéra de Berlin. Des personnages typés haut en couleurs, stylisés, assumant leur côté caricatural. Il y a chez Lemaitre la joie communicative d’un démiurge qui croise avec délectation les hasards et les destins, sans se soucier des probabilités et sans craindre l’excès. Adapter ses romans au cinéma, même quand il signe scénario et dialogues, n’est pas chose si facile. Et, ce qui passe sans problème par les mots ou le dessin, a du mal à trouver son expression dans une représentation trop réaliste et trop sage. Malgré un casting cinq étoiles et une réalisation soignée, Clovis Cornillac peine à nous offrir ici une proposition de cinéma personnelle et convaincante.
ÉLISE PADOVANI
Couleurs de l’incendie, de Clovis Cornillac En salle le 9 novembre
Papiers volés, de la compagnie Communauté Inavouable
C’est un événement trivial qui est à l’origine du texte écrit par Clyde Chaboten 2021. L’autrice, metteuse en scène et comédienne, venait de s’installer à Marseille. Le 8 avril, sortant d’un cours de chant boulevard Eugène Pierre, elle s’arrête pour acheter du pain, puis des fleurs. Le lendemain elle se rend compte qu’elle n’a plus son portefeuille. En y réfléchissant, elle avait senti une présence, un frôlement. Dès lors elle s’adresse à son voleur – ou sa voleuse – en utilisant le vouvoiement, lui accordant un statut d’importance. « Menacée par une main invisible. Votre main. » Elle se sent dépossédée de son identité, mais aussi de son intimité à cause d’une photo qu’elle gardait depuis longtemps. « Dénudée », elle finit par considérer cette épreuve comme un test d’adoption par la ville.
Message universel
Au début, seule en scène, elle s’adresse au public. Peu à peu surgissent deux personnages qui endossent tour à tour les rôles du voleur, du commissaire, de la boulangère, de la fleuriste, mais aussi de la narratrice. En effet, Clyde Chabot expérimente dans ses mises en scène un principe de permutation, d’échange des rôles. Tour à tour metteur·se en scène, chorégraphe, comédien·ne, iels réalisent en commun un spectacle dynamique et rythmé. Carole Errante (compagnie La CriAtura) et Fabio Dolce (compagnie Essevesse) esquissent des danses joyeuses de folklore. À d’autres moments, la danse contemporaine donne toute leur place aux corps et ouvre un espace de liberté. De trivial, le spectacle s’est mué en un message universel qui questionne les origines, les identités et qui revendique le droit à s’enraciner quelque part et y être reconnu·e. En même temps reviennent des souvenirs de l’enfance, des grands-parents, des errances de la Tunisie à la Sicile, puis la France. Deux micros circulent pour varier l’intensité des voix, la bande-son dynamise les spectateurs. Il y a aussi des chants, des rires, des projections d’images des lieux évoqués. Le tout est enlevé, excellemment joué. Un moment de vrai plaisir.
CHRIS BOURGUE
Papiers volés a été joué les 13 et 14 octobre au Théâtre de La Cité, Marseille.
Dès son origine, Klap – Maison pour la danse affirme sa particularité dans le monde des salles de spectacle, justement parce qu’il n’est surtout pas que cela. Certes, le lieu accueille une programmation dense d’une superbe qualité mais il suit aussi avec une attention bienveillante et rigoureuse divers projets de création. Usine à rêves, Klap articule ses missions sur quatre axes : l’action éducative (FestivAnges), la culture chorégraphique (+ de danse à Marseille), des ateliers participatifs liés au quartier Saint-Mauront – tristement étiqueté le plus pauvre d’Europe – dans lequel la structure est implantée et leurs restitutions, enfin et premier temps de l’année, l’ouverture et la découverte d’œuvres en train de se faire, grâce à Question de danse.
Un véritable engagement Michel Kelemenis, danseur, chorégraphe et directeur artistique du lieu, voit dans Question de danse, opération fondée en 2006, une manière de soutenir en tant qu’auteur les autres créateurs et créatrices, faisant de la Maison pour la danse marseillaise un creuset vivant, une ruche où se rencontrent les artistes, où les expériences se partagent, se peaufinent, se réfléchissent, se vivent, passionnément. Les chorégraphies en devenir sont accueillies à différents stades de maturation, de l’esquisse qui cherche à prendre forme au spectacle quasiment achevé pour lequel restent à régler les derniers ajustements de lumières et de matières sonores. Le directeur met à chaque fois en jeu sa propre vision artistique, son intuition qui a déterminé le choix des chorégraphes. Il s’agit d’un réel pari de la découverte, du repérage de nouveaux talents, associé à un travail de fond nourri par la confrontation aux publics et le partage des paroles professionnelles et amateures. La qualité de ces propositions a consacré en « label » Question de danse. La fragilité de la création qui ose éclore est doublée de l’intégrité et de la sincérité des démarches. Les artistes ici, loin de toute compromission, se mettent en jeu.
Un festival à huit temps Huit projets sont ainsi mis en lumière. Ont déjà été présentés Ayta de Youness Aboulakoul, « laboratoire pour six danseuses », Daniel et Zobaïr de Cédric Cherdel, performance pour deux interprètes et Rapides de Bruno Benne. Souvent les projets vont par deux, présentés le même jour, regards aux points de vue différents sur une même thématique ou pas, mais toujours dans une relation au monde particulière, qui nous installe dans notre contemporanéité et la confronte à l’aune du temps et de l’évolution.
Hélène Iratchet se sert des rôles endossés par les danseurs comme autant de métaphores. Avec Les Délivrés, elle met en scène des livreurs, incarnations du consumérisme. La relation entre les corps et les objets se tisse dans les décalages, les contretemps, s’inspire des chorégraphies de William Forsythe et plonge dans une réalité sociale marquée au sceau de l’absurde avec le superbe trio composé d’Hélène Iratchet, Tamar Shelef et Julien Ferranti. « En regard » de cette pièce, Matt et moi de Carole Bordes joue sur les mots de la culture jazzique en une vivifiante jubilation. Le duo des danseurs, Carole Bordes et Samuel Ber, est comme accompagné par le chorégraphe américain Matt Mattox, père du modern jazz. Le travail en épure à partir des archives lie autofiction et histoire de la danse.
Promesse, chorégraphie pour cinq danseurs par la Compagnie HKC, met en évidence la dichotomie entre la supposée revendication de l’égalité des genres actuelle et la réalité des constantes d’invisibilisation et d’hypersexualisation des femmes. Ce déni criant est souligné avec un humour ravageur par l’autrice Anne Rehbinder, le metteur en scène Antoine Colnot et la chorégraphe Tânia Carvalho qui détournent les codes de représentation artistique faisant traditionnellement de la femme un objet. Cette interrogation sur l’identité et ses transcriptions se retrouve dans le « projet relié », Carcass de Marco Da Silva Ferreira, en première française, qui utilise le support de la danse pour mener une recherche approfondie sur la construction d’une identité collective symbolisée par une troupe d’une dizaine de danseurs à la dynamique joyeuse et espiègle.
MATT ET MOI – Spectacle en cours de création – Chorégraphie et interprétation : Carole BORDES –
Musique live : Samuel BER –
Scénographie vidéo : Johann FOURNIER –
Lumières : Benjamin FORGUES –
Son : Jonathan BENISTY –
Costumes : Coline GALEAZZI –
Accompagnement du jeu : Thierry BILISKO – Regard extérieur : Jean GAUDIN – Dans le cadre de l’accueil de la compagnie en résidence – Au Studio du CCN de Créteil – Le 24 juin 2021 – Photo : Benoîte FANTON
Pas de leçon de morale ni de cours magistral pour Happy, duo de Corinne Pontana et François Bouteau, leur pas de deux se situe au cœur des tourments de la planète, évoque le dérèglement climatique, les revendications sociales, allie drôlerie, angoisse, goût de l’étrange avec une fine intelligence. Autre duo, Dog eat dog, I loved to hate you d’Alexis Jestin s’immisce dans l’univers des passions, onirique et fusionnel dans sa gestuelle inspirée de la pratique du Ju-Jitsu brésilien (cette pièce est associée à la précédente, mais comme Carcass, ne fait pas partie de Question de danse).
Hommage aux danseur·euses En point d’orgue de ce premier festival de la saison, Michel Kelemenis chorégraphie le Magnificat de Jean-Sébastien Bach qui semble répondre aux deux années particulières de la crise sanitaire. La rencontre entre l’orchestration monumentale et une chorégraphie chorale mêle l’instrumentarium musical aux corps des danseurs, vecteurs d’émotions. La joie du geste et celle de l’écoute se fondent en un même élan. « Un (de mes jeunes) printemps, écoutant Bach, les fenêtres s’ouvrent sur l’extérieur invitant l’air encore frais et le chant des oiseaux à entrer ; plus que le sentiment d’un beau jour, celui d’une belle vie à son début », précise le chorégraphe en avant-propos de sa création, Magnifiques, (« parce que mes danseurs sont magnifiques ») sous-titrée « Une éphémère éternité », véritable hymne à la vie et à ses éternels recommencements.
MARYVONNE COLOMBANI
Question de danse
28 octobre
Les délivrés, Hélène IratchetMatt et moi, Carole Bordes
8 novembre
Promesse, Compagnie HKC
19 novembre
Happy, Corinne Pontana et François Bouteau
9 décembre
Magnifiques, Michel Kelemenis
Klap, Marseille
04 96 11 11 20
kelemenis.fr
On n’est jamais sûrs de rien : malgré l’énergie et l’enthousiasme que déploient les équipes culturelles pour proposer des manifestations de qualité, malgré le public au rendez-vous, il arrive aux meilleures initiatives de vaciller. Cette 9e édition du festival jeunesse En Ribambelle ! a failli être la dernière, faute de financements adéquats dans la période post-covid. Heureusement, le Département des Bouches-du-Rhône et l’État ont fini par mettre la main à la poche et permettre à cet événement unique en son genre de perdurer. Il y aura donc bien une 10e édition l’an prochain, avec l’ambition, ces moyens aidant, de renforcer la coordination entre les structures accueillantes, et peut-être de proposer un spectacle « liant » qui circulerait dans chacune d’elles. Espérons que cette incertitude ne se reproduise plus, et souhaitons longue vie à En Ribambelle !
Une programmation à dominante « verte »
Pour rappel, le festival a été créé en 2014 par le Théâtre Massalia, scène conventionnée d’intérêt national Arts vivants, enfance et jeunesse, et La Criée, théâtre national de Marseille. Il propose aux enfants, dès le plus jeune âge, et leur famille, des spectacles qui gravitent autour des arts de la marionnette et de l’objet, dans plus d’une dizaine de lieux culturels, à Aubagne, Berre-l’Étang, Cornillon-Confoux, Fos-sur-Mer, Grans, Istres, Marseille, Miramas, Port-de-Bouc, Port-Saint-Louis-du-Rhône et Vitrolles. L’édition 2022 compte dix-neuf œuvres soigneusement choisies, avec un coup d’envoi le 19 octobre à Aubagne, où le Comoedia accueille Crème-glacée, de l’Insomniaque Compagnie. L’histoire, destinée aux 7 ans et plus, d’une fillette qui voudrait bien que sa mère lui en raconte, des histoires, sauf que celle-ci n’a vraiment pas le temps : elle doit sauver l’environnement ! Une thématique qui intéresse aussi La Salamandre : son Océan d’amour, à voir tour à tour au Massalia (22 octobre), au Forum des Jeunes et de la Culture à Berre l’Etang (le 25), au Sémaphore (27 et 28) et au Mucem (le 31), traite sous forme d’Odyssée burlesque de pollution et de société de consommation. Ou encore le Groupe maritime de théâtre, qui met Les pieds dans l’eau : deux voisins s’y chamaillent au point de ne pas s’apercevoir que leur village perché n’est pas à l’abri des flots montants. Un spectacle tout en papier pour les petits à partir de 3 ans (22 octobre, Espace Robert-Hossein à Grans). Si la nature et l’écologie ne sont pas toujours aussi explicites, elles transparaissent néanmoins en filigrane dans plusieurs autres propositions, preuve que les artistes jeunesse, toujours pionniers, se sont emparés avec délicatesse de ces sujets qui vont concerner tous les enfants du monde.
Deux grandes personnalités du théâtre français se sont retrouvées au Théâtre de la Criée autour de ce Roi Lear très attendu : Georges Lavaudant à la mise en scène et Jacques Weber dans le rôle-titre. Pour un résultat moins tonitruant et monumental qu’indéfectiblement humain.
Avec pour seul décor fixe trois grandes colonnes de marbre, une ambiance froide et austère s’installe dès la première scène. Un roi Lear usé souhaite partager son royaume entre ses trois filles. Pour y parvenir, elles doivent déclamer leur amour pour leur père en public. Les deux premières ne se font pas prier : Astrid Bas et Grace Seri rivalisent, dans les rôles ingrats de Goneril et de Régane, de flagornerie dissimulant bien mal une inextinguible soif de pouvoir, portée par de beaux éclats de voix. La cadette et la plus aimée Cordélia, incarnée avec une douceur résignée par Bénédicte Guilbert, ne joue pas ce jeu-là et lui retourne son « rien ». Le roi dégoupille et la répudie. La suite n’est que complots, intrigues de château, violence et mises à mort.
Effroi et tendresse Loin de tout faste, la mise en scène de Lavaudant s’appuie avant tout sur la lisibilité du texte, traduit avec verve par Daniel Loayza, complice de longue date. Les émois et tourments des personnages apparaissent à nu au spectateur, portés par une direction d’acteurs inspirée et maîtrisée. Jacques Weber impressionne en patriarche sénile, tour à tour redoutable de cruauté et désarmant parce que toujours perdu. L’acteur se jette à corps perdu dans ces errements : on se demandera à plusieurs reprises qui, de l’acteur ou du personnage, est le plus éreinté. Manuel Lelièvre livre, en fou du roi désabusé, un contrepoint d’énergie salutaire à la torpeur ambiante. Quand les plus solaires Gloucester et Kent campés avec flegme par François Marthouret et Babacare Mbaye Fall délimiteront çà et là quelques oasis de générosité. Moins tragique qu’à l’accoutumée, le dénouement contemple cette filiation contrariée aux accents incestueux prononcés avec moins d’effroi que de tendresse.
SUZANNE CANESSA ET NICOLAS SANTUCCI
Le Roi Lear a été joué du 14 au 21 octobre à La Criée, Marseille
Remplissant pleinement sa mission de service public, la mairie aixoise a instauré depuis quelques années le dispositif Mômaix qui conjugue les deux fonctions de médiation culturelle et de festival jeune public.
Beaucoup de musiques cette année au 6mic. La compagnie Aisthesis fait sonner les rythmes de Pogo et Maryse nous conduit au Mount Batulao. Sylvie Paz et Nicolas Cante imaginent un conte électro, Carbonero, au Petit Duc, qui prend sous son aile la compagnie du Pestacle avec Un temps pour toi et cultive le goût des paradoxes avec la compagnie Eponyme, Alter Zégos… ou presque. Tandis que le clochard céleste Zik, de la compagnie Amuzik, tente de sauver la musique dans Zikotempo au théâtre de poche de la Mareschale, où le théâtre d’objets adopte ses modes inventifs et malicieux avec Senna’ga et son Petit Guili.
Danse, cirque et marionnettes Les marionnettes de Dimanche (Focus & Chaliwaté) investissent le Jeu de Paume et celles de la compagnie Neshikot L’Ouvre-Boîte qui n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat de la poésie avec Plouf !, de Pieds nus dans les orties, quand il ne se plonge pas dans les méandres des contes à la suite de Jeanne Béziers et son Riquet, opéra miroir. Le langage universel de la danse envahit les plateaux du Grand Théâtre de Provence (GTP), fêtant les trente ans de la compagnie Grenade avec Demain c’est loin, ou du Pavillon Noir où Personne n’épouse les méduses. C’est du moins ce que nous raconte le Ballet Preljocaj qui accueille aussi Boléro de Gilles Verièpe alors que le 3 bis f chante le Temps de la baleine avec Jonas Chéreau. Le cirque décline ses prouesses à la Manufacture avec le Carrousel des moutons (Irque & Fien), au GTP grâce à la compagnie Akoreacro et son Dans ton cœur.
Bientôt Noël Les textes sont aussi à l’honneur. Le petit garde rouge de Chan Jiang Hong avec François Orsini (Jeu de Paume), Pister les créatures fabuleuses de Baptiste Morizot au Vitez qui s’attache à la relecture d’Animal’s farm d’Orwell dans Porkopolis (Traversant3). Les grands classiques pour enfants ne sont pas oubliés avec Le magicien d’Oz et Retour au Pays d’Oz de la compagnie Ainsi de suite qui sacrifie à l’esprit de Noël en évoquant La folle histoire de Monsieur Scrooge. Le théâtre Le Flibustier présente Un cadeau pour Noël (Créaarts) et celui de La Fontaine d’Argent met en scène Le cambrioleur de Noël qui, maladroit à souhait, va devoir se faire passer pour le père Noël… Bref, l’embarras du choix !