mercredi 20 mai 2026
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Rue Malaga  

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Rue Malaga(C) Ad Vitam

Depuis ses premiers opus dont Le Bleu du Caftan, Maryam Touzani filme avec beaucoup de sensibilité, des hommes, des femmes dans leur vie quotidienne. Dans son nouveau long métrage, Rue Malaga, c’est à Tanger qu’elle nous emmène, sa ville natale, une cité où on parle arabe et espagnol.

 Maria Ángeles vit depuis toujours dans la rue Malaga, une rue pleine de couleurs, de sons, d’odeurs. Elle compte bien finir sa vie dans sa maison remplie d’objets, de meubles patinés par le temps, de photos, de souvenirs. Jusqu’au jour où Clara (Marta Etura), sa fille, une infirmière, qui vit à Madrid, en plein divorce et qui ne s’en sort pas financièrement avec deux enfants, lui rend visite, ce qu’elle fait rarement. Elle vient lui annoncer qu’elle vend la maison ; elle en est la propriétaire : c’est ce qu’avait décidé son père, mort il y a une vingtaine d’années. Partir à Madrid chez sa fille ou rester à Tanger dans une résidence seniors : Maria Ángeles doit choisir ! Alors que la maison est vidée peu à peu de ses objets familiers et chéris, vendus à un brocanteur, Marie Angeles décide de rester à Tanger, dans une maison de retraite où elle ne fraie avec personne, ne s’adapte pas du tout. Une scène cocasse avec deux coiffeuses venues dans sa chambre « s’occuper » de ses cheveux, lui fera prendre une décision radicale : elle va retourner vivre dans sa maison, vide, et trouver des solutions pour récupérer ses meubles, ses objets, sa vie. Des solutions de plus en plus étonnantes !

C’est Carmen Maura qui incarne magistralement cette femme reprenant les rênes de sa vie. (La présidente du Jury du Cinemed, Ariane Ascaride lui a d’ailleurs accordé une Mention Spéciale, bien méritée !) Elle est de tous les plans : la caméra de la directrice de la photo, Virginie Surdej, ne la lâche pas, saisissant les émotions qui la submergent, captant les changements qui s’opèrent en elle, l’énergie de cette femme qui renait. La plupart de ses amies ont disparu. Seule son amie d’enfance, Josépha (Maria Alfonsa Rosso) une religieuse qui a fait vœu de silence mais dont le visage parle, reçoit ses confidences. Les visites à Sœur Josépha scandent le film, comme un refrain : des scènes de plus en plus cocasses au fil de la métamorphose de cette « vieille dame » qui revit.

 Maryam Touzani qui a écrit cette histoire à Tanger, pour faire le deuil de sa mère, y a insufflé un vrai souffle de vie. Rue Malaga, tour à tour drôle et émouvant, questionne l’obligation qu’auraient les parents de tout donner à leurs enfants, raconte la vieillesse autrement et sublime les corps qui ont perdu la jeunesse. Un film qui fait chaud au cœur.

Annie Gava

Rue Malaga a remporté le Prix du public dans la section Spotlight à la Mostra de Venise 2025.  Il a été choisi pour représenter le Maroc aux Oscars 2026 et sortira en France le 25 février

Lire ICI un entretien avec Maryam Touzani

Maryam Touzani à cœur ouvert

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Maryam Touzani(C) Annie Gava

Une histoire de transmission

Ma mère n’avait pas pu voir mon film précédent Le Bleu du caftan, parce qu’elle est décédée juste avant la sortie, de manière totalement inattendue. C’est de cette blessure qu’est sortie l’écriture de Rue Malaga. Ma mère était à moitié

espagnole et j’ai grandi en parlant espagnol. Et quand ma mère est partie, j’ai cherché à garder cette conversation avec elle à travers la langue, inconsciemment. C’est pour ça que ce film est en espagnol. C’est mon premier film en espagnol. Le film est dédié aussi à ma grand-mère parce qu’il y a cette histoire de transmission qui, pour moi, est primordiale. Pour moi, cette transmission est une chose qui est vitale, que j’ai envie de raconter. C’est une manière de garder vivantes ces personnes qui ne sont plus là.

Les objets dans le film

C’est vrai que je suis attachée aux objets. J’ai la sensation que les objets n’ont pas une âme certes mais sont les témoins de notre vie. Dans la vie de Maria Ángeles c’est clairement cela. Ce sont comme des marqueurs de sa vie, un ancrage. Ils font partie de son identité. Et quand elle est dépossédée de tous ces objets,  c’est comme si on lui arrachait une partie de sa vie et de son passé. Et j’avais justement envie de mettre la lumière sur ces objets-là et sur ce qu’ils peuvent représenter pour certains, pas pour tous. C’est comme les lieux, c’est comme les maisons. Quand Clara dit à sa mère, ce ne sont que des murs, pour Marie-Angela, ce ne sont pas que des murs, ils sont témoins de toute une vie : ils ont tout vu, ils ont tout entendu, ils ont tout observé et ils font partie de qui elle est. Moi, je me sens beaucoup comme cela. D’où l’importance quand, petit à  petit, elle peut les  retrouver et remeubler sa maison. c’est une reconstruction,  une reprise en main de sa vie, de son identité

L’’immigration espagnole.

Ma grand-mère est née  en 1910, en Andalousie. Elle est venue au Maroc. Elle avait sept ans. Ses parents y sont restés Elle a épousé un Espagnol et a eu trois enfants …, J’ai grandi dans cette famille avec deux cultures. Le regard des autres vis-à vis de ma grand-mère  était qu’ils la voyaient comme une étrangère et elle ne se sentait pas étrangère. Et pour moi, déjà, petite, je me suis posé beaucoup de questions sur l’identité,  sur la manière dont on nous voit de l’extérieur. Ma grand-mère  avait des yeux bleus, on voyait très  clairement qu’elle était étrangère et souvent, on parlait arabe à côté d’elle en pensant qu’elle ne comprenait pas. Mais elle comprenait tout, en fait !

La ville de Tanger et la mer

J’apprends à me connaître à travers mes films ; une fois qu’ils sont écrits  et même une fois qu’ils sont tournés. J’ai besoin de la mer. J’ai besoin de voir la mer. J’ai besoin de cette proximité à l’Océan.  Et je crois que ce n’est pas anodin que cela revienne à chaque fois de différentes manières. Dan Le Bleu du Caftan, il y avait déjà l’odeur de la mer qui venait dans les narines de ces deux hommes et qui racontait pour moi ce désir de mer, ce désir de liberté aussi

Et à Tanger, c’est vrai qu’on est à 14 kilomètres de l’Espagne et que de notre maison, on voit Cadiz juste en face. C’est vrai que j’ai toujours grandi avec ces souvenirs par procuration de ma grand-mère, de sa petite ville de Jimena de la Frontera..C’est une ville de fusion. C’est une ville où il y a toujours eu un vivre-ensemble. Moi, j’ai grandi là-dedans et j’avais aussi envie de pouvoir raconter ça

Toutes ces cultures qui vivaient ensemble, dans le respect des religions les unes des autres, de la différence. Et c’était avant tout une richesse. Moi, je me rappelle justement l’Académia Malaga parce que ma mère a vécu là avec ma grand-mère.  Et je me rappelle tous les récits, toutes ces cultures différentes qui vivaient ensemble  des musulmans, des juifs et des chrétiens, des échanges de nourriture différentes. C’était important de raconter aussi la rue avec ses odeurs, avec ses sens, de sentir le cœur aussi de cette ville, de comprendre l’attachement de cette femme à cette ville mais de manière organique, pas de manière intellectuelle. Et quelque part de rendre hommage aussi à cette génération qui est en train de disparaitre. Parce que le cimetière qu’on voit,  c’est là où¹ ma grand-mère est enterrée. On peut y aller passer toute une journée et ne voir personne. La majorité des gens sont partis. C’est quelque chose qui me touche beaucoup. Garder la mémoire vivante : je pense que le cinéma peut faire cela. Je crois que c’est important de ne pas oublier le passé, surtout quand il est beau.

La scène d’amour

Cette scène d’amour était  pour moi primordiale. Parce que j’avais envie justement de montrer … comment dire… Je trouve qu’il y a tellement d’attentes, d’injonctions de la société par rapport à la  manière dont on doit vieillir, par rapport à la manière dont l’amour, le désir doit  évoluer. Déjà très jeune, c’est quelque chose qui me touchait beaucoup parce que je me suis toujours dit :je suis la personne que je suis à l’intérieur. Quand j’aurai 70 ans, 75 ans, 80 ans, je vais continuer à être la même  personne. Donc, si la société nous renvoie une image différente, parce que c’est l’image qu’elle voit en moi, comment faire concilier ces deux choses ? Il faut avoir beaucoup de force de caractère parfois pour pouvoir continuer à être qui on est à l’intérieur.

La sexualité et l’amour, sont quelque chose de sain, de beau quand on est jeune. Et puis, on arrive à un certain âge, ça commence à devenir quelque part limite, à  la limite du respectable comme si c’était  quelque chose de moche, dont  on ne pourrait pas parler ouvertement. C’est quelque chose qui me heurte et qui me blesse, mais vraiment. Et donc, j’avais envie de célébrer ces corps, leur sensualité, leur rythme, ces corps vieillissants que je trouve magnifiques. On a vécu, nos corps se sont transformés. On a ressenti des choses. Et je n’ai pas envie de cacher. J’ai envie de montrer cela et de le sublimer. C’est ce que j’avais envie de faire avec ces scènes -là : montrer qu’on est capable encore d’aimer et qu’on doit avoir la liberté de pouvoir désirer.  Il n’y a pas un moment où ¹ la vie s’arrête.

Du coup, j’avais envie que Marie-Angela puisse briser toutes ses chaînes, se libérer  de tout et se dire  et dire : « Voilà, je suis une femme de 80 ans, mon corps est comme il est, il est magnifique comme il est, je choisis de le montrer, je choisis des habiller  cet homme, de me déshabiller, de me montrer ! » Je trouve que la vieillesse est une vraie force. J’avais envie vraiment qu’on puisse ressentir cela comme une caresse. J’avais envie d’être dans un vrai respect des corps, dans un vrai respect de l’instant et que la caméra arrive sur le corps juste comme une caresse, sans jamais trop s’attarder, sans jamais trop montrer, mais juste pouvoir balayer du regard comme un toucher qu’on ressent, qui est là. Et c’est complètement éloigné du male gaze, Cela n’a rien à voir. Quand Maria Ángeles enlève ses habits, c’est vraiment une mise à nu de l’âme, ce n’est pas que du corps.

Travailler avec des femmes

C’est important pour moi de travailler avec des gens qui me comprennent et qui ont la sensibilité que je recherche. Et cette sensibilité-là, j’ai pu la trouver chez des hommes comme j’ai pu la trouver chez des femmes. Mais c’est important pour moi de faire les bons choix et de m’entourer de  personnes avec lesquelles je me sens alignée, avec qui je me sens en harmonie et qui ont la même vision des choses. Il y  ici une équipe féminine, avec des femmes âgées comme  la coiffeuse la coiffeuse Romana, qui avait dans les 76 ans et des jeunes. Je choisis en fait les membres de mon équipe par leur talent, par leur humanité et ce que je sens.

Le personnage de Josépha

C’est un personnage très important ; les dialogues avec Josépha qui n’en sont pas, puisqu’ en fait, Marie-Angeles fait tout, les questions et les réponses.  Pour Josépha  ce fut un casting assez long, parce que je voulais raconter toutes ces expressions- tout ce qu’elle exprime. J’avais envie d’un visage, d’une comédienne qui puisse exprimer tout ça rien qu’à travers son regard, à travers ses grimaces et je cherchais un visage qui porte les années qu’il a. Pour moi, les rides qui traversent le visage de Josépha dans le film, c’est comme des rivières, c’est beau, Quand je suis tombée sur Maria Alfonsa Rosso, je suis tombée amoureuse d’elle. C’est une femme qui a une telle énergie  de vie aussi, qui est magnifique, très douce, Elle était vraiment la Josépha que j’avais imaginée et qui me rappelait des souvenirs d’enfance. Pendant que j’écrivais, je n’avais pas imaginé le personnage de Josépha, mais je pense aussi que c’est venu parce que cette écriture  pour moi était très dure, douloureuse aussi, parce que c’était me confronter à l’absence de ma mère, à la douleur et tout, donc j’ai écrit beaucoup dans les larmes, mais j’avais aussi besoin de rire, et donc inconsciemment, je pense que ces dialogues-là ont pris cette tournure- parce que j’avais besoin de ça ; je me retrouvais à rire en milieu de la nuit, pendant que je me laissais porter par ces conversations-là..

Carmen Maura

Carmen Maura, elle est capable de tout. Je n’avais pas écrit avec Carmen en tète Et quand j’e l’ai rencontrée, elle a lu le scenario, elle a adoré  le personnage, elle est vraiment tombée  amoureuse de Marie-Angéla. Et moi, je suis tombée amoureuse d’elle. Elle a des yeux tellement expressifs. Elle peur raconter tellement sans parler, elle aussi ! L’émotion, chez elle, est quelque part, elle est présente ; dès qu’on la touche, elle apparait Et puis elle a cette joie de vivre, cette énergie  aussi qui m’a beaucoup touchée. Après  avoir discuté avec elle pendant quelques heures, j’étais certaine qu’il n’y aurait que Carmen pour interpréter ce rôle-là, pour lui donner chair et la dimension que j’avais imaginée ; elle traverse tellement d’états différents ! Quand elle revient chez elle et qu’elle se retrouve dans cette maison vide, ce qu’on voit dans ses yeux n’a absolument rien à voir avec d’autres moments. Il fallait qu’elle puisse aussi être tellement proche de ses émotions.

Et ça commence avec la coiffeuse. On veut l’obliger à  couper des cheveux. Là elle a un déclic et elle dit non ; c’est un truc qui m’agace vraiment quand on se met à infantiliser les personnes âgées  C’est un truc qui me met hors de moi ! Pour moi, cette séquence est vraiment un turning point !

 Renaissance

La vie ne nous donne pas toujours que de belles choses. C’est se reconstruire. C’est se repenser.  C’est aller chercher des ressources qu’on ne pense pas. On a en nous parfois… Marie-Angeles est  une femme pleine de vie. Elle va aller chercher d’autres ressources. On la voit rajeunir quelque part en se reprenant en main. Et parce qu’elle prend conscience du fait qu’elle est là, qu’elle est encore vivante. Et qu’on veut lui enlever des choses. Et elle va redécouvrir l’amour physique.

, Clara, sa fille,  ne se rend pas compte. Pour elle, la vie de sa mère est derrière : elle devrait accepter d’aller s’installer avec elle à Madrid.

La couleur rouge

Ma mère  aimait beaucoup le rouge et adorait les fleurs. Je n’ai pas écrit avec cela en tête mais en revoyant le film, et même en l’imaginant car quand j’écris, c’est toujours très visuel, j’avais besoin de revoir ces fleurs ; je prenais toujours des photos de ma mère entre les fleurs. Mais je trouve que le rouge s’est installé dans ce film aussi parce qu’il a du sens, parce que le rouge est une couleur de vie,  qui peut être violente parce que c’est la couleur du sang mais c’est aussi une couleur pleine de désir de vie

Des séquence comme des refrains

Les scènes dans le cimetière et les visites à Josépha sont des repères, des parenthèses obligatoires, un équilibre entre la vie et la mort. Une vie faite de routine jusqu’au moment où tout bascule. Une énergie nouvelle et un rapport nouveau à son quartier. L’énergie de la vie rentre chez elle !

Propos recueillis au dernier CINEMED par Annie Gava

Lire ICI la critique du film

[|BERLINALE 26] Nina Rosa

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Une fête joyeuse dans un jardin. Une jeune femme, visage triste, coupée des autres ; c’est Rosa (Michelle Tzontchev) qui a le vague à l’âme. Elle demande à son père de l’accueillir quelque temps avec son fils. Lui, c’est Mihail, un spécialise d’art, commissaire d’exposition ; il a quitté la Bulgarie presque 30 ans auparavant, s’installant à Montréal avec sa fille alors âgée d’une dizaine d’années. Il y a laissé ses souvenirs, une sœur et sa langue, ce que lui reproche Rosa, qui apprend le bulgare à son fils. Mihai est poussé à revoir son pays natal car on lui confie une mission : aller voir sur place le travail d’une fillette, repérée par une galeriste italienne, Giulia (Chiara Caselli), à partir d’une vidéo sur internet. D’abord réticent, il accepte de partir dans ce « pays arriéré ». L’arrivée dans son pays natal est un vrai choc. Il est accueilli avec chaleur par la communauté du village de Nina, même si on trouve qu’il parle bizarrement pour quelqu’un né à Sofia. « Il pense en français ! » Il rencontre Nina (incarnée par les jumelles Sofia et Ekatarina Stanina) un peu sauvage qui lui montre son atelier et lui confie ses cauchemars. Nina lui rappelle Rosa au même âge quand il l’a emmenée à Montréal. Invité à un anniversaire, où on chante et on boit la rakia, il retrouve le plaisir d’entonner un hymne bulgare et de danser avec les autres. Une des plus belles séquences du film : dans les couleurs chaudes du feu, il retrouve son âme bulgare. Quand il verra le travail de Nina qui semble communier avec le cosmos dans ses toiles, quand il sera sûr qu’elle peint avec ses doigts, toute seule, il sera confronté à un dilemme. Giulia l’agent italienne a un projet pour la fillette : une école d’art en Italie. Peut-il accepter de participer à cette chasse aux talents et risquer de couper Nina de ses racines ? C’est le comédien et metteur en scène Galin Stoev qui incarne avec sobriété et délicatesse cet homme, en plein voyage re-initiatique. La caméra d’Alexandre Nour Desjardins filme son visage tour à tour, fermé, plongé dans ses souvenirs – il revit en flashback des instants de bonheur familial-ou rempli d’un étonnement émerveillé devant les paysages de sa Bulgarie retrouvée.

Ours d’Argent bien mérité !

Annie Gava

[BERLINALE 2026] 17 : le cri intérieur

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@Black Cat Production

A l’écran le haut de trois corps qu’on devine nus, morcelés par les très gros plans. Des baisers qu’on peut, d’abord, croire d’amour. De plus en plus voraces, violents. Une fille sous deux garçons, consommée, dévorée, le visage plaqué au sol. « Reste tranquille ! » répète un de ses violeurs.

Cette scène qui ouvre le film ne sera ni commentée, ni racontée par la victime, Sara. Le crime reste entre elle et nous. On partage ainsi sa lancinante douleur et bientôt son terrible secret, caché sous ses vêtements trop amples. Une tension qui monte crescendo sur les quelques jours que dure l’action.

Autour de la jeune fille, de plus en plus absente, le monde continue de tourner. Sa famille- on ne peut plus « normale », met sa boulimie, son humeur changeante, mélancolique et taciturne, son état de zombie, sur le compte de l’adolescence. Au lycée, ses camarades de classe – dont ses violeurs, sont odieux. Bêtes et méchants. Entre eux. Et avec leurs enseignants, largement débordés. Une meute sauvage qu’un voyage scolaire de fin d’année, de Macédoine en Grèce, révèle dans toute son horreur. Personnages à peine croyables dans leur méchanceté : Filip (Dame Joveski), un des agresseurs, manipulateur et menaçant. Ou Nina (Eva Stojchevska) la bimbo populaire harceleuse et méprisante.

Sobre et éprouvant

Sara n’est plus avec eux. Regard distancé sur les jeux de prédation des plus forts sur les plus fragiles. Isolée sur des arrière-plans floutés. Récalcitrante aux approches d’un des rares garçons de la classe n’affichant pas une virilité toxique, ou à celles de la timide Lina (Martina Danilovska), en quête d’intégration. Lina subit ce que Sara a subi avant elle, dans une scène sidérante, où tandis qu’elle est agressée, les autres continuent à boire, fumer et jouer aux jeux vidéo. Comme si rien ne se passait, ou pire, comme si c’était normal.

Sara et Lina se rapprocheront alors, unies par l’omerta.

La caméra à l’épaule se colle à Sara. Son visage aux traits encore enfantins occupe tout l’écran. Pour faire lire à livre ouvert l’intériorité du personnage qu’elle incarne, la jeune actrice Eva Kostić livre ici une performance des plus convaincantes.

17 est un film sobre, efficace, parfois éprouvant. Un film choc qui hurle en silence comme sa protagoniste, cette lycéenne macédonienne de 17 ans, appartenant à la classe moyenne, bien intégrée, aimée de ses parents, qui n’aurait jamais dû figurer dans un fait divers.

ELISE PADOVANI

17 de Kosara Mitić/ Prochainement en salle

[Berlinale 2026] Moscas

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Moscas (C)Kinotitlan

Un matin ordinaire pour Olga (formidable Teresita Sánchez) une sexagénaire, qui se réveille, agacée par une mouche, puis par une autre qu’elle tente de supprimer, au risque de s’intoxiquer avec un insecticide. Dans l’appartement où elle vit, solitaire, seuls troublent le silence, le vrombissement des mouches, les gémissements de plaisir de la voisine. Une vie vide, meublée de parties de sudoku en ligne, d’émissions de télévision. Ses finances la contraignent à louer une chambre : c’est Tulio (Hugo Ramírez) qui la loue et reçoit des consignes très strictes ; il n’a pas accès au reste de l’appartement. Une chambre avec vue sur l’hôpital où est soignée sa femme. Il s’occupe de son fils, Cristian (Bastian Escobar), 9 ans, qu’il fait entrer en cachette, de nuit. Cristian est un passionné de jeux vidéo comme Cosmic defenders, son refuge.  Père et fils sont très proches et tout est prétexte à jouer. Olga qui a découvert la présence de Cristian et n’a pas hésité à augmenter le loyer, se montre froide, agressive souvent. D’autant que Tulio est contraint de partir travailler et laisse son fils dans la chambre.  Cristian n’a qu’un souhait, aller voir sa maman à l’hôpital et lui apporter ses pantoufles. Mais l’accès n’est pas autorisé aux enfants. Quand après plusieurs tentatives infructueuses, Cristian demande à Olga de l’accompagner, le cœur de cette dame blessée par la vie, s’ouvre…

Tourné en noir et blanc, plus organique, le cinquième long métrage du réalisateur mexicain, Fernando Eimbcke, parle des rapports père/ fils, des difficultés de la vie, mais aussi de la force de l’enfance. Eimbcke s’attache aux détails, filmant une main qui rassure, une mouche sur un rideau, le visage d’Olga comme un paysage qui se transforme au fil du temps. La caméra de la directrice de la photo Maria Secco suit Cristian qui court dans les rues, filme en gros plan ses yeux fixés sur le jeu où il détruit les Invaders, question de vie ou de mort : c’est par ce jeu que son père lui a expliqué la prolifération des cellules cancéreuses dans le corps humain.

Bastian Escobar qui incarne Cristian est « craquant » de sincérité. Il dit s’être bien amusé sur le tournage. Eimbcke, lui, précise avoir été inspiré par Le Voleur de bicyclette et Le Kid et avoir travaillé sur ce film comme un documentaire : le casting a été fait dans la cité où il a tourné. « J’aime le mélodrame où se mêle l’humour. » confie-t-il.

Moscas qui doit son titre aux mouches, motif récurrent et symbolique, est un film très réussi dont on sort les larmes aux yeux.

Annie Gava

[BERLINALE 2026] : Rose, de guerre lasse

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@2026_Schubert,Row Pictures,Walter+Worm Film,Gerard Kokletz

La terre retournée sur les champs de bataille fume encore et fait lit aux charognes et aux squelettes. Le film s’ouvre sur ces images de désolation. Il ne s’y attardera pas.

Il y a le Noir et le Blanc : le sang n’est pas rouge, l’herbe n’est pas verte. Pas de symbolisme chromatique, pas d’opposition, de complémentarité. Une palette de gris pour une photo superbe -signée Gerald Kerkletz qui recrée une Allemagne du 17ème siècle. Rurale, austère, meurtrie par la guerre de Trente ans.

Il y a dans le rôle-titre, Sandra Hüller – décidément une de nos grandes actrices européennes, qui décroche l’Ours d’argent d’interprétation.

Il y a les nombreux récits et archives juridiques, aujourd’hui étudiés par les historiens, révélant le destin de toutes ces femmes en Europe qui se sont travesties en hommes pour des raisons diverses. Le réalisateur Markus Schleinzer s’en inspire.

Vêtue en soldat, cheveux courts sommairement taillés, cicatrice à la joue, et un œil déformé, l’ex-soldate Rose, arrive vêtue en homme dans un village protestant isolé. Elle mordille la balle qui l’a défigurée, suspendue à une chaîne autour du cou. Elle présente aux autorités, un titre de propriété sur une ferme abandonnée dont elle prétend être l’héritier. Malgré les suspicions, on la laisse s’installer dans la communauté. Peu à peu, elle s’y intègre. Elle doit accepter un mariage arrangé avec Suzanna (Caro Braun), la fille d’un riche fermier.

Double usurpation : d’identité et de genre. Double crime pour quelqu’un qui n’aspire qu’à la paix. L’issue ne pourra être un happy end.

Protection et carcan

Le monde est dangereux pour les femmes et plus encore pour la mystérieuse Rose qui a connu la guerre et bien d’autres épreuves dont on ne saura rien. Elle risque à chaque moment de se faire démasquer. Son travestissement qui lui a donné la liberté de travailler, de posséder ce bout de terre, la corsette aussi. Protection et carcan. La narration en voix off est étrangement douce sur cette âpre réalité.

Tourné dans les montagnes du Harz au cœur de la vallée de Glasebach, le film s’ancre dans la matérialité paysanne, les travaux quotidiens. Il faut sans cesse gagner des batailles contre la nature, essuyer pluies et tempêtes, se garder des ours, s’extraire de la boue.

Et ce lieu étranger en ce passé lointain nous laisse pourtant l’impression d’être lié à notre présent.

ELISE PADOVANI

Rose de Markus Schleinzer / Prochainement en salle

Ours d’argent de la meilleure performance : Sandra Hüller dans Rose

Ours d’or : Yellow Letters d’İlker Çatak

Grand prix du jury Kurtuluş (Salvation) d’Emin Alper

Prix du juryQueen at sea de Lance Hammer

Ours d’argent de la meilleure réalisationEverybody Digs Bill Evans de Grant Gee

Ours d’argent du meilleur scénarioNina Roza de Geneviève Dulude-De Celles

Le champ de bataille est aussi en nous-mêmes

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Sommes-nous si confus que nous ne puissions plus analyser sans affolement un homicide a priori commis par des militants antifas ? Chacun s’est empressé, sans ambiguïtés, de condamner ce crime commis en groupe sur un homme à terre. Y compris à LFI. Mais pourquoi certains à gauche ressentent-ils le besoin de « rendre hommage » à Quentin Deranque, militant de groupuscules d’extrême droite prônant et pratiquant des actions violentes contre la France non blanche, non chrétienne et non hétérosexuelle ? Qui a fait partie de l’Action Française, clairement antisémite, et de Allobroges Bourgoin, groupuscule néofasciste assumé ? 

La République doit justice à toustes, mais ne rend hommage qu’aux héros. Ce que ce jeune homme venu assurer la sécurité d’une manifestation de « féministes d’extrême-droite » (?) n’était certes pas aux yeux de toustes celleux qui sont attachée·es aux valeurs démocratiques : Nemesis, mouvement qui porte le nom de la déesse grecque de la vengeance, voulait empêcher la conférence à Sciences Po d’une eurodéputée, au nom d’une dénonciation de « l’islamogauchisme ». Cela n’a rien d’héroïque, ni de démocratique…

Sortir de l’engrenage

Mais la violence de cet abominable lynchage signe indéniablement une défaite. Celle d’une gauche qui n’est plus sûre de ses valeurs, qui ne sait plus ce qu’elle défend, ce qu’elle veut construire et promouvoir, c’est à dire une société de paix, d’épanouissement commun, de bienveillance et de partage. Une société ouverte à l’autre et capable de voir dans son adversaire de classe, son ennemi politique, quelqu’un à convaincre plutôt que quelqu’un à tuer. Une gauche qui ne se dévoie pas sur des terrains des batailles rangées, qui ne cède pas au campisme, une gauche qui n’emploie pas, pour les combattre, les armes virilistes des fascistes. Et surtout, une gauche qui n’est pas contaminée par les parallèles médiatiques constants et inexacts entre « les extrêmes », et qui refuse de se reconnaître dans les miroirs que le système médiatique et le macronisme prétendument centriste lui imposent.

Car aujourd’hui, la violence politique prend corps. Dans le monde, dans les urnes, dans les rues, dans les facs. En moins d’un an, les actes racistes et antisémites ont explosé en France. En moins d’un an, Rochdi Laksassi, Hichem Miraoui puis Ismaël Aali ont été assassinés pour des motifs racistes, sans que le pays entier s’en émeuve. En moins d’un an, un nombre impressionnant  d’attentats d’extrême droite ont été déjoués par la DGSI : attaque de deux mosquées par le groupuscule Héritage blanc, projet d’assassinat d’un maire en Bretagne, tuerie de masse prévue par le groupuscule Vengeance 2025 dans un quartier populaire, projet de bombe contre un centre LGBTQI à Lyon…

Redouter Némésis

L’usage de la violence est constitutif des groupuscules d’extrême droite et Rue89 Lyon a recensé, depuis 2010, 102 actions violentes dans la capitale identitaire des Gaules. L’esprit de vengeance est fortement favorisé par le traitement médiatique et politique du lynchage de Quentin Deranque. Des photos de militants LFI circulent, accompagnées de menaces de mort, et des locaux ont d’ores et déjà été dégradés. La vague de rétorsion va déferler, et l’État doit la prévoir, et la contenir. La police doit s’y préparer et protéger les citoyens qui défendent diversité et l’égalité, et l’Arcom interdire les discours de haine qui fleurissent sur les plateaux Bolloré.

Quant aux militants de toutes les gauches, ils devront résister aux sirènes de la violence, et opposer fermement, mais sereinement, la démocratie, l’égalité, la solidarité et le dialogue, à tous ceux qui veulent en découdre. 

Agnès Freschel


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À Gap, le théâtre est une terre d’asile

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©N.T.

Il y a une dizaine d’année, à la suite des arrivées massives de personnes réfugiées et migrantes passant la frontière italienne pour rejoindre les Hautes-Alpes, Cecile Brochoire, met en place avec l’aide de La Passerelle, Scène nationale de Gap, un atelier de pratique théâtrale ouvert aux habitant·es de la ville, qu’iels soit résident·es ou exilé·es. « Je souhaitais être utile sans savoir comment […] je me suis dit qu’avec cet atelier, je pouvais accueillir tout le monde au même titre, permettre à tous autant qu’on était, de lâcher nos bagages à la porte, pour fabriquer ensemble quelque chose de très éphémère sans aucun autre enjeu que le lien », explique la metteuse en scène.

C’est tout les mois que se réunisse à cette occasion, dans la galerie du théâtre, des Gapençai·ses, des Afghan·nes, des Ukrainien·nes, des Colombien·nes, des ghanéen·nes, des familles et leurs enfants, des personnes seules, certaines habitué·es qui se saluent chaleureusement et d’autres qui participent à l’atelier pour la première fois. « Venir pour la première fois, c’est encore une démarche pour ces personnes qui passent leur temps à en faire, à batailler pour apprendre une langue, pour obtenir des papiers, pour survivre… L’objectif de l’atelier c’est aussi de mettre les nouvelles venu·es assez à l’aise pour que la fois d’après, iels soient dans un climat vraiment détendu, de reconnaissance. »

Tisser des liens

L’atelier commence toujours de la même manière : une déambulation dans l’espace, puis une invitation à se saluer dans la langue de la personne que l’on croise. Cécile Brochoire propose ensuite une série d’exercices d’improvisation et de créations, souvent en lien avec les spectacles et expositions en cours. « Se baser sur la programmation, explique t-elle, permet de rendre le format aussi adaptable que possible. Lorsque 10 personnes s’inscrivent par l’intermédiaire du CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) par exemple, on sait que si elles ont une possibilité de récupérer à manger ce jour-là, ça sera évidemment leur priorité. »

Ce samedi, le thème de l’atelier, c’est « Le Petit Chaperon rouge », en lien notamment avec le spectacle de Joël Pommerat, en représentation le 4 mars. Les participant·es sont invités à jouer en petits groupes différentes versions du conte, les histoires s’emmêlent, les personnages se transforment, une femme chante une version kabyle et tout le monde reprend en chœur. « La création, c’est d’abord une mise en lien des imaginaires, des réalités, des cultures. La dernière fois, deux jeunes ukrainiens ont fait du théâtre d’ombre à partir d’une histoire qui se raconte dans leur pays que j’ai reconnu tout de suite pour l’avoir moi même beaucoup racontée à mes enfants ! Il y a toujours des surprises, ce qui est en lien, ce qui est complètement différent, et ce qui semble avancer en parallèle. »

Cécile Brochoire parle des liens tissés à l’atelier comme totalement indépendant de familiarité, ou de hiérarchie : « Quand les gens arrivent, on ne connaît absolument rien d’eux, ils ne savent rien de nous, de qui dirige, qui fait quoi dans la structure, ils oublient mon prénom comme j’oublie le leur. » C’est un écosystème apaisant qui semble être né de cet atelier de pratique théâtrale. L’improvisation se prête naturellement à l’entraide, on échappe un instant à toute notion de jugement et de méfiance, et parfois, des bébés passent de bras en bras inconnus pour laisser aux mères célibataires le temps de participer au jeu.

Une démarche politique

L’atelier « Théâtre : terre d’asile » est né de la collaboration de nombreuses acteur·ices des milieux sociaux, artistiques et associatifs. L’engagement militant de chacun·es à son échelle a permis, cette fois encore, de fabriquer un espace d’accueil et de ressource pour des personnes souvent isolées dans des situations extrêmement précaires.

Si un humble atelier artistique semble anodin face à la violence judiciaire et administrative qui caractérise les parcours des personnes réfugiées, il est justement nécessaire d’en multiplier les formes et occurrences. Le milieu de l’art se doit d’entrer dans une considération politique de ce qu’implique l’introduction d’un public amateur à une pratique artistique. « L’art est un levier d’émancipation, il s’inscrit concrètement dans la cité, c’est-à-dire dans cette idée d’accès », poursuit Cécile Brochoire.

C’est effectivement en cela que l’atelier se détache du simple concept d’éducation artistique. Il est à la fois un lieu d’échappatoire et de création et un prétexte à la rencontre, à l’entraide, qui s’inscrit dans une véritable démarche politique de soin et d’attention. Si des progrès restent à faire, notamment concernant l’accès aux événements de la programmation pour les personnes réfugiées participant à l’atelier, elles sont néanmoins dans ce moment de création collective, considérées pour ce qu’elles ont à offrir et non à prouver.

NEMO TURBANT

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Voir rouge à Salagon

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© M.V

Juste à côté de Forcalquier, le musée départemental ethnologique de la Haute-Provence de Salagon à Mane, qui intégre le prieuré roman Notre-Dame de Salagon et son église, met régulièrement en regard sa collection patrimoniale et des propositions d’artistes contemporains. Des expositions à la temporalité annuelle, installées dans l’église, qui a été dotée en 1998, suite à sa restauration, de vitraux contemporains conçus par Aurélie Nemours (1910-2005), l’une des figures de l’abstraction géométrique française. Composés de lignes de plomb verticales et horizontales, six vitraux au rouge intense, obtenu grâce à un verre teinté au sélénium, qui ne laisse passer que les longueurs d’onde rouges. Les Variations rouges du peintre belge Yves Zurstrassen créent une tension avec ce patrimoine historique et cette lumière nemoursienne.

Collage et décollage

La pratique picturale d’Yves Zurstrassen (né à Liège en 1956) est présentée dans une vidéo documentaire diffusée au sein de l’exposition : elle mêle de façon méthodique collage et décollage de pochoirs, appliqués sur des couches successives de peinture, aboutissant à des jeux de formes et de rythmes qui « font danser la couleur dans ses tableaux ». Des jeux de surfaces dynamiques, des modulations rythmiques entre formes et fonds, sur toute la surface de la toile, la plupart du temps de grand format, tout en restant très construites, ordonnées et équilibrées.

Rouge pictural et rouge lumineux

Pour Variations rouge, ses sept toiles ont été pensées spécifiquement pour la nef et les volumes latéraux de l’édifice, où se trouvent les cinq plus grands formats. L’accrochage répond à la verticalité des murs et à la profondeur de la nef, instaurant une relation physique et frontale avec le visiteur. Le tout dialogue avec le rouge lumineux et unique des vitraux de Nemours, qui colore l’espace de manière diffuse et constante, en proposant des rouges incarnés, liés à la matière picturale, au geste et à la surface.

Une couleur qu’Yves Zurstrassen décline et répète à travers des ensembles de petites formes abstraites aux contours découpés, droits ou arrondis, tramées le plus souvent par une multitude de petits trous, mais aussi grattées, griffées. Chaque toile présente ainsi une composition plus ou moins dense de formes-couleur, sorte d’engrenages construits sur un fond lisse en aplat gris, une mécanique absorbant la lumière, la fragmentant et la redistribuant par variations de textures, de couches et de réserves.

Des peintures contrastant avec la fixité de la pierre, la sobriété de l’architecture et la verticalité des volumes, tout comme avec la géométrie radicale des vitraux de Nemours.

MARC VOIRY

Variations rouges

Jusqu’au 14 décembre

Musée de Salagon, Mane

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Été 1958 : des histoires contemporaines

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Mémoire de fille © Marie Clauzade

La littérature et le théâtre ont toujours été des espaces privilégiés pour dire l’intime jusqu’à toucher à l’universel. Mémoire de fille est le récit au scalpel de celle que l’autrice nomme « la fille de l’été 58 ». Annie Ernaux y explore les souvenirs de ses dix-sept ans, ceux d’une jeune femme projetée hors de son milieu lors d’une colonie de vacances. Elle y connaît sa première expérience sexuelle qui la fige dans le regard des autres.

Dès l’entrée dans la salle, le public découvre une scénographie composée autour d’un vaste miroir modulable qui sera tour à tour miroir social, miroir du souvenir, miroir du corps scruté. Lorsque Suzanne de Baecque entre en scène, comme un écho contemporain de la fille de 1958, elle évoque ses complexes, son corps de femme et de comédienne sans cesse évalué et jugé.

Effacer les frontières

Pendant 1h40, elle impose sa présence magnétique, jouant, riant et dansant. Au micro, elle fait surgir des récits d’autres femmes avant de revenir à la sienne, créant un chœur dont elle serait le coryphée. Puis revient le récit de l’été 1958 : celui des « sur-pats », de Brigitte Bardot, des chansons de Dalida diffusées à la radio. Ce décor d’époque contraste avec la modernité brûlante du propos. Achevé par Annie Ernaux à l’âge de 76 ans, le texte résonne aujourd’hui avec une acuité troublante. Il décrit avec une précision clinique les traumas des premières expériences sexuelles, la violence diffuse de la domination patriarcale, la honte d’être née femme dans un monde qui observe, classe et condamne.

Pourtant, loin de se réduire à une dénonciation, le spectacle laisse vibrer la voix de l’écrivaine dans toute sa justesse et sa valeur inestimable. En effaçant les frontières entre littérature et théâtre, cette équipe de femmes réussit un geste artistique fort : porter sur scène une lauréate du prix Nobel et faire du plateau un espace de mémoire, de réparation et de puissance. À ce titre, le spectacle est une véritable réussite. Le théâtre accomplit pleinement sa mission : faire entendre ce qui fut tu, rendre visible ce qui fut enfoui, et rappeler que l’intime, lorsqu’il est dit avec cette exigence, devient une affaire collective.

ISABELLE RAINALDI

Spectacle donné le 13 février au Théâtre des Salins, Scène nationale de Martigues.

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