mercredi 20 mai 2026
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L’amour découpé façon Margherita

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Margherita © Loïc Jean

Il s’agit d’une sortie de résidence. Aude Lorrillard (du Patom Théâtre), comédienne et musicienne, se met en scène avec la complicité d’Ivan Bougnoux et dévoile certains aspects de sa vie amoureuse. Elle a en effet interrogé six de ses ex pour comprendre comment ils avaient vécu cette relation et pourquoi leur histoire s’était arrêtée. Une histoire de points de vue qui se désaccordent. À partir d’improvisations, avec un jeu très physique, des mimiques expressives proches de la caricature, elle imagine l’histoire de Margherita qui veut régler ses comptes, s’inspirant de la tragédie de Médée trahie.

L’antiquité et l’actualité. Une Médée qui vit côté ombre tandis que Jason vit au soleil. Les langues allemande et italienne se confrontent donnant lieu à des scènes cocasses, notamment lorsque l’actrice, s’accompagnant à la guitare, chante une partie gutturale et grimaçante, l’autre roucoulante, duo comique qui marque le choc des cultures et des ressentis. L’ensemble est mené rondement avec un côté foutraque assumé qui demandera tout de même quelques ajustements car on se perd un peu dans cette histoire…

Humour foutraque et interrogations

La scénographie est réduite à un billot de bois et une hache, une botte de paille dans laquelle est plantée une fourche. Une chemise à carreaux symbolise la présence masculine et un changement de bonnets permet de représenter des personnages différents avec fluidité. Quand l’amour est évoqué, des extraits de lettres manuscrites sont projetés sur un écran et des voix aux langues et aux accents différents les lisent.

Quand la question essentielle : « Est-ce que tu m’aimes ? » est posée, la réponse tombe comme un couperet : « Qu’est-ce que ça veut dire aimer ? J’aime aussi la pizza. ». Sortie de son carton, la pizza, découpée rageusement à la hache, passe mal ! À la fin une vidéo montre la comédienne sur un canapé, à ses côtés, un chat roux dort en agitant la queue. Margharita lui parle, lui pose les questions qu’elle se pose. Faudrait-il aller voir ailleurs ?

CHRIS BOURGUE

Margherita a été présenté le 14 février à La Distillerie, Aubagne.

À (sa)voir
Avec ses complices, Aude Lorrillard a créé en 2024 un festival à Beaumont-de-Pertuis, une fête des récoltes, fin septembre.

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Anatomie des Élans

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©les hivernales

Au commencement étaient les corps. Non pas idéaux, lointains, mais proches, vibrants, offerts. Sur le plateau, gainés de silhouettes de gymnastique revisitée, fluo et joueuse – charmants costumes signés Agatha Ruiz de la Prada – ils surgissent comme d’un manuel d’anatomie pour tous petits. Rien de clinique pourtant : tout palpite.

On reconnaît la source du geste. Avant d’être chorégraphe, Michel Kelemenis fut gymnaste ; il en garde l’élan, la précision, l’amour des lignes. Les mouvements empruntent à la discipline ses suspensions, ses chutes, ses déséquilibres – pour mieux raconter ce moment où l’on apprivoise son propre corps. Terrain d’émerveillement autant que de douleur. Les enfants, hilares, nomment en criant : orteils, mains, pieds endoloris… La découverte passe par le rire, parfois la grimace.

Avec la chute, le petit pas de côté, les êtres s’individualisent.

L’Amoureux – Anthony La Rosa, formidable d’énergie et de délicatesse – se meurt d’amour pour Madame Muscle. Il hume les fleurs posées sur son chemin avec un appétit de vivre réjouissant. Anatome les sème, silhouette troublante — Aurore Indaburu — costume d’homme tout de vert flashy. Qui est-elle ? Confidente ? Rivale ? Entremetteuse? Le trouble affleure sous la fantaisie.

Cœurs battants, corps en fêtes

Madame Muscle – Mylène Lamugnière – ne vit que par et pour son corps : performant, exultant, poussé à l’épreuve de sa puissance. Mais la force appelle l’appui. Peu à peu, elle découvre chez l’Amoureux un corps lui aussi malléable. Ensemble, ils dénombrent – au diapason mais différemment – les mystères anatomiques : lui plus déhanché, elle plus frontale, bandant ses membres et muscles en ombres chinoises.

Le récit demeure double : ancré et abstrait. Découvert lors d’une scolaire au Théâtre du Jeu de Paume, il met les enfants en joie sans rien céder à l’exigence chorégraphique. L’inversion des genres – effet d’époque mais aussi fil dramaturgique – ne modifie ni le fond ni l’adresse : c’est une célébration. Celle de ce cœur pixelisé projeté au mur, battant au rythme de la musique disco et savoureuse d’André Serré. Un spectacle sensible et généreux, qui rappelle que la première aventure reste d’habiter son propre corps.

SUZANNE CANESSA

Le spectacle a été créé les 23 et 24 janvier aux Hivernales d’Avignon, et joué le 11 février au Théâtre d’Arles et au Théâtre du jeu de Paume à Aix-en-Provence les 13 & 14 février
Déjà joué : Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence — 13 & 14 février 2026.

À venir :
5, 6 et 7 mars
Maison des Comoni - Le Pôle, Le Revest-les-Eaux

2, 3 et 4 avril
Friche la Belle de Mai – en collaboration avec le Théâtre Massalia, Marseille

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Variations en clair-obscur

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© X-DR

Salle comble au Théâtre La Criée ce 16 février : Alexandre Kantorow y présente un programme aussi érudit qu’escarpé où la question de la variation – formelle, spirituelle, sonore – traversait chaque œuvre. De la cantate de Bach revisitée par Liszt jusqu’à l’ultime sonate de Beethoven, tout semblait appeler la métamorphose.

En ouverture, les Variations sur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen S.180 prolongent la Cantate BWV 12 de Bach, dont Liszt reprend la basse obstinée descendante —-plainte inlassable devenue matière à transfiguration pianistique après la mort de sa fille Blandine. Sous les doigts de Kantorow, la structure s’impose avec une force presque minérale. Octaves graves solidement ancrées, contrepoint d’une lisibilité implacable, piqués qui déconstruisent le legato : la polyphonie est fouillée, mise à nu. Bach, à peine évoqué par un toucher intemporel, affleure dans le cantus firmus vertical, sculpté à larges sforzandi, sans vernis baroquisant. Liszt y apparaît moins flamboyant que méditatif, intériorisé. Quelques percées plus intimes surgissent, mais comme retenues. La lumière finale, censée transfigurer la douleur, éclaire sans embraser. La variation existe dans l’écriture – moins dans son incarnation sonore.

La Sonate op. 5 de Medtner prolonge cette approche. Kantorow en maîtrise admirablement l’architecture : plans dynamiques hiérarchisés, polyphonie dense mais lisible, articulation du chant jusque dans les voix secondaires. La technique est ici étourdissante, et on peine à se souvenir de quand on a pu entendre un pianiste en telle possession de son art. Le chromatisme se gonfle, se contracte, respire. Mais l’étrange rapport au silence, très pensé, maintient l’émotion et le développement à distance.

Architectures et lignes de fuite

Après l’entracte, le Prélude op. 45 de Chopin s’inscrit dans une rêverie en demi-teinte, presque murmurée, où le chant émerge, malgré une omniprésence de la sourdine. Tout s’enchaîne ensuite sans un temps mort, sans un regard adressé au public, les yeux tournés vers le rideau. Alkan fissure brièvement cette retenue : dans La chanson de la folle au bord de la mer, dissonances graves, houle instable, éclats imprévisibles font vaciller le cadre. Une folie passagère, mais tangible. On attendait la combustion scriabinienne. Vers la flamme progresse lentement, climat étouffé, mais sans perspective d’incandescence réelle : la montée reste linéaire, comme contenue dans un même régime expressif : variation de volume plus que d’état. Beethoven conclut ce programme avec la célèbre Sonate op. 111. Le premier mouvement affirme un dramatisme charpenté mais tenu, à un tempo plus que soutenu. L’Arietta déploie ses variations : rythmes pointés aux accents presque jazzy sans que le chant ne prenne chair. Le discours évolue, mais la parole n’advient pas. Ici encore, tout varie… sauf l’intensité expressive, maintenue dans une même réserve.

Il faudra le bis – le Liebestod de Tristan und Isolde transcrit par Liszt – pour que le piano respire pleinement. Pédale enfin libérée, ligne élargie, lyrisme assumé : l’ampleur surgit, tardive, presque révélatrice.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été joué le 16 février au Théâtre La Criée dans le cadre de la saison Marseille Concerts

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L’Histoire face aux politiques identitaires

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© G.C.

L’Iméra (Institut d’études avancées d’Aix Marseille Université) a lancé cette année un cycle de rencontres, Ouvertures, qui s’adresse aux enseignants-chercheurs, aux doctorants et aux citoyens curieux. Le 12 février, une séance hors-les-murs se tenait au LaboFriche, laboratoire d’expérimentation de la Friche La Belle de Mai. Avec un panel d’historiens, rassemblés par Brian Sandberg, spécialiste des guerres de religion européennes, autour du thème L’Histoire contestée : les usages du passé et libertés académiques.

Points de résistance

Le moderniste Jérémie Foa, animateur de la première session, passionnante, mettait d’emblée la discipline Histoire au cœur de guerres culturelles sans merci : « mémoires concurrentes, récits identitaires, projets politiques, qui peuvent contourner ou nier le travail critique sur les sources ».

« Quelle réaction civique et intellectuelle pouvons-nous avoir ? », demandait-il à ses pairs. Thomas Glesener, intervenant sur l’islamophobie savante, répondait que l’offensive réactionnaire contemporaine a refait des universités des champs de bataille, « où l’on défend la pensée complexe auprès de jeunes cerveaux qui ne demandent qu’à apprendre : on crée des points de résistance ». Pour Paulin Ismard, historien de l’antiquité, « affronter le danger fasciste en 2027, cela se passe ailleurs que dans nos milieux ; dans la rue ! »

Quant à Clémence Revest, spécialiste du mouvement humaniste dans l’Europe du XVe siècle, elle suggérait fort justement de « se réunir, se mettre en réseau, se compter dans une dynamique de résistance avec les libraires, bibliothécaires, enseignants, musées. Nous pouvons aider à se déprendre de la mythologie des origines, poison fondamental. ».

Dans le public, Fabrice Denise, directeur du Musée d’Histoire de Marseille, opinait : « de plus en plus d’établissements rejoignent la Charte des musées engagés initiée par le Musée national de l’Histoire de l’Immigration ». L’Américain Brian Sandberg, tout du long, frémissait de rage en évoquant l’assaut mené contre l’Histoire publique par le gouvernement Trump. Aux USA comme de ce côté de l’Atlantique, si une profession aussi pondérée que celle des historiens se mobilise, c’est que l’heure n’est plus aux atermoiements.

GAËLLE CLOAREC

À venir

Le prochain rendez-vous du cycle Ouvertures aura lieu le 12 mars, avec les invités du sociologue Abdoulaye Gueye, pour revenir sur les libertés académiques.

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Dire l’Iran et la vie

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Gurshad Shaheman © Jérémy Meysen

Jeyran, Hominaz et Shady sont trois sœurs iraniennes, nées au mitan du XXe siècle. Elles ont pris part à la révolution, traversaient les huit ans de guerre avec l’Irak et, pour deux d’entre elles, ont émigré en Europe. Elles sont aussi respectivement la mère et les tantes de l’artiste Gurshad Shaheman. En 2018, elles se retrouvent après 11 ans de séparation à l’occasion de la création de son deuxième spectacle au Festival d’Avignon. Ces retrouvailles, et les discussions auxquelles elles donnent lieu, inspire à l’artiste une nouvelle pièce, créée deux ans plus tard : Les Forteresses.

Le salon familial

Avec ce spectacle, Shaheman s’intéresse à la vie des femmes de sa famille au cœur de l’histoire récente iranienne. Pour cela, il a conduit de longs entretiens avec elles, séparément puis ensembles, pour recueillir leurs récits dans lesquels les événements personnels, mariages, naissances, cohabitent avec la révolution, la guerre, l’exil vus à travers leurs yeux. Sur scène, ces récits intimes, livrés dans l’intimité familiale, sont restitués tels quels (seulement traduits en français) par Guilda Chahverdi, Mina Kavani et Shady Nafar, trois comédiennes franco-iraniennes.

Le metteur en scène renforce cet aspect intime avec un dispositif scénique qui recrée un salon dont sa mère et ses tantes, qui partagent la scène avec Gurshad et les trois comédiennes, sont les hôtesses. « C’est presque comme si les spectateur·ices surprenaient par hasard ces conversations là […] comme s’ils étaient invités chez nous, dans notre intimité » explique-t-il dans une interview donnée à Zineb Soulaimani pour son podcast Le Beau Bizarre. D’ailleurs, une partie du public est installé sur le plateau, et des douceurs sont distribuées.

Filiation artistique

Cette pièce, pour laquelle il a reçu le prix Arcena, s’inscrit complètement dans la lignée du travail que mène Gurshad Shaheman depuis ses débuts en tant qu’auteur-metteur en scène en 2012. Tous ses spectacles et performances sont écrits à partir de récits réels et intimes, que ce soient ceux de réfugiés LGBTQ +, de jeunes en rupture avec leur famille, ou les siens, comme dans son triptyque Pourama Pourama, dans lequel il parlait déjà de sa mère et de ses tantes.

CHLOÉ MACAIRE

Les Forteresses

3 et 4 mars

Le Zef, Scène nationale de Marseille

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Ermione de Rossini, un opéra rare et flamboyant

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Enea Scala © Michèle Clavel

Zébuline : Votre Pyrrhus est un tyran d’une violence rare. Comment explorez-vous la psychologie d’un homme prêt à sacrifier son trône et son honneur pour une femme qui le hait ?

Enea Scala : À l’opéra, les sentiments contradictoires sont fréquents. On peut être attiré par

une personne du camp adverse et n’oublions pas que chez Ermione, que Pirro (Pyrrhus) repousse, tout est motivé par la quête du pouvoir qui doit être atteint par tous les moyens.

Entre des graves abyssaux et une agilité extrême, comment adaptez-vous votre technique de baryton-ténor pour préserver l’éclat de vos aigus dans ce rôle athlétique ?

Il faut toujours être attentif, ne jamais alourdir les notes graves ni forcer les notes aiguës. Tout est question d’équilibre entre les différentes parties. Lorsque vous descendez, pensez à monter, et inversement, lorsque vous allez dans l’aigu, pensez à descendre, afin que le corps et la gorge ne se raidissent pas.

Chez Rossini, le chant virtuose n’est jamais une fin en soi. Comment transformez-vous ses vocalises en vecteurs purs de fureur et de rage sur scène ?

Plus vous donnez de sens aux coloratures extrêmes, plus elles deviennent fluides et naturelles, ou du moins, avec le juste équilibre d’effort et sans excès. Les coloratures de Pirro deviennent des flèches décochées sur ses adversaires. Ou parfois, comme dans le duo avec Andromaque, une ultime tentative pour la persuader de se marier.

Vous adorez cette scène, mais à l’opéra de Marseille vous l’interpréterez en version concert. Est-ce frustrant de ne pas pouvoir jouer les duels avec Ermione ?

Oui, bien sûr. J’adore le théâtre marseillais et j’ai déjà interprété trois opéras en version concert, dont Maria Stuarda, Donna del Lago et Armida. Pour Ermione, quand j’en aurai l’occasion, j’essaierai de jouer la comédie et d’ajouter quelques mouvements par rapport à un concert classique. Mais je déciderai pendant les répétitions, qui sont malheureusement moins nombreuses que pour une production scénique.

Pourquoi cette tragédie oubliée depuis longtemps semble-t-elle si actuelle et résonne-t-elle si fortement auprès du public en 2026 ?

Parce que, comme toutes les tragédies grecques, elle est le fondement de notre culture occidentale. Les personnages sont des archétypes aux attitudes attitudes contrastées qui s’affrontent dans des jeux de palais où pouvoir, amour, haine, oppression et vengeance se succèdent et révèlent leur personnalité. Tout cela est toujours présent dans la conscience humaine, à tous les niveaux.

Et pour les mois à venir ? Y a-t-il un défi ou un premier rôle que vous attendez avec impatience après cette interprétation de Pirro ?

Eh bien, je dirais que le défi le plus excitant et le plus riche en adrénaline sera Il Trovatore à Hambourg. Entre mars et avril.

DANIELLE DUFOUR-VERNA

Ermione

Version concert

les 22 et 24 février

Opéra de Marseille

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Entre Combat et Dialogue

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Dailogue avec ce qui se passe, Cie Théâtre Déplié © Jean-Louis Fernandez

Partir d’un geste simple, presque anodin, et en faire une plongée dans la pensée humaine : voilà l’essence même du théâtre de Nicolas Doutez (écriture) et Adrien Béal (mise en scène). Explorer la pensée pour en révéler les failles, les limites, les particularités autant que la portée universelle, puis jouer avec l’absurde et tendre vers le comique. Sur la scène du Théâtre Joliette deux pièces, deux actions s’invitaient sur le même plateau. D’un côté, faire une réclamation avec Combat ; de l’autre, écrire une lettre à un neveu… dans Dialogue avec ce qui se passe. Des actions banales qui pourtant, deviennent matière à jouer et à cogiter grâce à l’écriture et la mise en scène du duo.

Combat du quotidien

Un problème de prélèvements. Une absence d’envie. La fatigue de faire ce qui doit être fait. Dans un décor intimiste et minimaliste – trois bancs, une commode, le public – une femme se retrouve plongée dans une flemmingite aiguë. « J’ai quelque chose à faire. Je n’ai pas envie de le faire. » Embêtant. Malgré le regard insistant qu’elle lance à l’assemblée toute proche d’elle, personne ne semble pouvoir l’aider. Alors que faire ? Heureusement, Al, son cousin, arrive à la rescousse et lui suggère de faire quelque chose de surprenant pour débloquer la situation.

De cette rencontre naît un espace hors temps où le jeu s’entrelace aux pensées. Des batailles de pouces s’enchaînent, ornées de cascades de plus en plus improbables, qui semblent libérer au fur et à mesure notre protagoniste. Soudain, une femme surgit dans le décor. Al paraît désemparé. Autour de cette arrivée inattendue, une toile se dessine : les pensées des uns s’entremêlent à celles des autres. Les situations se superposent : Nina, le cousin, le service client, le travail, le café. En arrière-plan, des peintres traversent la scène l’air de rien : un nouveau mouvement semble lancé !

Lointain souvenir

Si, quelques minutes plus tôt, des bancs occupaient l’espace, après l’entracte, une immense toile est déployée, la scène est radicalement transformée, quasiment méconnaissable. Le public, installé dans les gradins, prend cette fois-ci de la hauteur. Même scénario. Enfin presque. Une femme désemparée, et une affirmation. « Je dois écrire à mon neveu ». Si l’idée de ce qu’elle voulait lui écrire semblait nette lundi, elle est désormais floue. Dans un élan collectif, tout le monde tente de reconstituer lundi et de retrouver la fameuse pensée.

Les objets sont replacés dans la même disposition, mais les souvenirs ne reviennent pas. Le neveu cesse d’être un simple destinataire mais devient au fur et à mesure le problème à résoudre, le moteur de l’action. Sous nos yeux, la parole se fabrique, la pensée se joue. A l’image d’un laboratoire des divagations, chacun s’éloigne peu à peu du fil, s’amuse de ses pensées : l’un parle de sa vie ratée, un autre d’un immeuble au point d’en oublier l’action initiale. Il devient parfois difficile de suivre, les pensées des uns finissent par désorganiser celles des autres.

Le théâtre devient le lieu où la pensée se défait et l’action paraît complètement disproportionnée par rapport à son importance réelle. Jusqu’à se demander même s’il y avait vraiment besoin de décortiquer autant ? Sans doute pas. Mais sur scène le pari est réussi, les deux créations donnent l’étrange impression d’avoir toujours existé, qu’il suffisait de regarder au bon endroit…

CARLA LORANG

Spectacles donnés le 12 février au Théâtre Joliette, Marseille.

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Comme chez Zimmermann

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© Clément Renucci

L’ensemble Café Zimmermann, en résidence au théâtre du Jeu de Paume, a accueilli le public aixois pour une soirée qui a fait revivre le Leipzig du 18e siècle. Comme dans le célèbre café de Gottfried Zimmermann où Jean-Sébastien Bach dirigea son Collegium Musicum de 1729 à 1741, animant, dans une grande liberté, les concerts hebdomadaires du vendredi soir, les spectateurs se sont installés pour savourer un programme alternant des œuvres du Maître mais aussi de Telemann – considéré de son vivant comme le compositeur le plus célèbre d’Allemagne- dans l’atmosphère culturelle et conviviale qui caractérisait ce lieu si emblématique.

Fondé en 1999 par la claveciniste Céline Frisch et le violoniste argentin Pablo Valetti, l’ensemble Café Zimmermann s’est imposé comme l’un des ensembles baroques majeurs en Europe.

Le programme a révélé toute la richesse de la formation, avec ses deux flûtistes remarquables : Karel Valter au traverso et Michael Form à la flûte à bec, spécialiste recherché pour le répertoire brandebourgeois. Leur dialogue gai, fusionnel et véloce dans le Double concerto en mi mineur de Telemann a parfaitement illustré la joyeuse complicité musicale qui anime l’ensemble.

Pablo Valetti, habité par la superbe partition, a brillé dans le Concerto pour violon en la mineur de Bach, déployant toute sa sensibilité, tandis que le Concerto pour 4 violons de Telemann, pièce très originale sans basse continue, a offert au public un moment de virtuosité collective. Balázs Máté, violoncelliste inspiré, s’est avéré aussi tout à fait remarquable dans le Concerto en la majeur de Telemann aux côtés du traverso et du violon ; ces trois-là ont dialogué dans une mélancolique allégresse, caractéristique du style galant de Telemann. Mais c’est Céline Frisch qui a subjugué l’auditoire dans le Brandebourgeois n°5, où Bach confie au clavecin une longue cadence sans précédent dans l’histoire du concerto. Ses doigts volaient littéralement sur le clavier, révélant toute la modernité et l’audace de Bach capable de transformer un instrument, alors destiné à l’accompagnement, en soliste éclatant.

Le concert s’est achevé avec le Brandebourgeois n°4, discours lumineux entre les deux flûtistes et le violon, conclusion parfaite d’une soirée où excellence musicale, esprit de convivialité et intelligence de l’interprétation ont cheminé de concert.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 10 février au théâtre du jeu de Paume (Aix en Provence)

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Corps en mouvement

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© G.C.

Le dimanche 15 février, en clôture de l’Entre2Biac (festival porté par Archaos les années paires, en alternance avec la Biennale Internationale des Arts du Cirque), rendez-vous était donné au public en bas de la Canebière, pour Au bout, la mer !, événement tri-annuel porté par la mairie des 1er et 7e arrondissements de Marseille. Une première édition 2026 qui a fait le plein en raison d’une éclaircie dans les intempéries récurrentes des dernières semaines. Sous un grand ciel bleu, les visages souriaient aux artistes, lancés dans de grandes envolées acrobatiques.

Trois agrès de crique

Dans l’air piquant du matin, résonne le claquement des jouets en bois installés par des ludothécaires pour les enfants. Petit à petit, la foule se rassemble : en préfiguration de leur spectacle à venir How much we carry, Debora Fransolin et Marin Garnier, attachant duo du Cirque Immersif, manient une longue perche noire, que l’une gravit souplement, tandis que l’autre en assure la stabilité. Méthode impressionnante et pourtant simplissime pour accéder aux branches des hauts platanes bordant la place du Général de Gaulle…

Un peu plus loin, les voltigeurs de la Cie Les P’tits bras se talquent les doigts et les poignets. Deux cow-boys friment en jeans, stetsons, santiags, sur un air de banjo. Des circassiennes les rejoignent, pour un exercice de balançoire millimétré. Leur structure, toute de volutes métalliques inspirées par Victor Horta, pionnier de l’Art nouveau, culmine à une quinzaine de mètres : une hauteur suffisante pour que les spectateurs retiennent leur souffle, quand les portés commencent et que les femmes passent de mains en mains dans des figures aériennes hyper toniques.

Midi sonne : le public s’approvisionne aux food trucks de la Canebière ou sur le marché du Vieux-Port, avant de converger vers une roue giratoire. Les Filles du Renard pâle, compagnie de la funambule Johanne Humblet, commencent un battle tout en souplesse, au rythme d’une guitare électrique. Une fois mis en branle, leur agrès, composé de trois cercles de rotation distincts, produit un saisissement : comme si une roue de hamster donnait une sensation de liberté bien huilée. Mû par la force musculaire, ralenti par la pesanteur des corps, il supporte une chorégraphie de l’instable dans la stabilité. Encore une preuve de l’étonnante capacité du cirque à faire vivre au public des expériences physiques jouissives par procuration !

GAËLLE CLOAREC

Au bout, la mer ! s’est tenu le 15 janvier, dans et autour de La Canebière, Marseille.

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Un monde fragile et merveilleux : une histoire d’amour au Liban

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Un Monde fragile et merveilleux (C) UFO distribution

On se souvient de ce superbe documentaire, Danser sur un volcan ( https://journalzebuline.fr/danser-sur-un-volcan-filmer-au-bord-du-chaos/) où Cyril Aris filme le tournage du premier long métrage de Mounia Akl, Costa Brava, Lebanon, en phase de pré production lorsque le 4 aout 2020, Beyrouth explose. Nous retrouvons Mounia Akl (Yasmina) dans le nouveau film de Cyril Aris, Un monde fragile et merveilleux, une histoire d’amour dans un pays auquel tous les Libanais sont très attachés malgré ses difficultés et ses crises récurrentes. « On peut toujours enlever les libanais du Liban, on ne peut jamais enlever le Liban aux Libanais » a précisé le réalisateur lors de sa présentation au 47e Cinemed où il a obtenu les Prix Jeune Public et Prix de la meilleure musique pour Anthony Sahyoun.

En fond, un bruit de train. Un plan séquence, caméra nerveuse, nous montre la naissance de deux enfants, à une minute d’intervalle, à 17h 07, sous les bombes, en écho parfait avec le titre. Un monde fragile et merveilleux ! Les enfants, ce sont Yasmina et Nino.

Plus de vingt ans plus tard, un stupide accident de voiture va permettre à ces deux êtres que la vie a séparés, de se retrouver autour d’un repas. Nino (Hasan Akil)  qui tient un restaurant, rentre en voiture dans la vitrine des bureaux tenus par les parents de Yasmina, consultante pour le gouvernement libanais. Alors que sa mère veut porter plainte, Nino propose de les inviter à son restaurant pour payer une partie de sa dette. Un repas plein de surprise ! Yasmina, amusée par l’attitude de Nino, réalise grâce à une photo sur le mur qu’il est son ancien ami d’enfance, perdu de vue il y a fort longtemps. L’histoire peut continuer …

Des flashbacks nous permettent de voir comment ces deux êtres surmontent ou non leurs traumatismes d’enfance. Nino n’a jamais accepté la mort de ses parents. Yasmina ne veut pas d’enfant : comment envisager de faire des enfants à qui on ne pourrait offrir que la guerre ou l’exil ? Chevauchant dans trois époques, nous partageons les sentiments de ces deux êtres qui s’aiment, comme témoins d’un pays en crise, un pays pris entre l’espoir et des moments de désespoir, un pays où on ne parle pas de la guerre civile, où il n’y a jamais eu de réconciliation nationale. La composition musicale d’Anthony Sahyoun, discrète, accompagne les images, comme ce son de train récurrent tout au long du film semblant dire : partir ou rester ? Car précise Cyril Aris se référant à Haneke : si je veux toucher quelqu’un, c’est par le son et non par l’image. Effectivement on est touché par le destin de ces deux personnes qui s’aiment, mais sans cesse confrontés à cette question ; est-il encore possible d’imaginer un futur au Liban ?

« Les deux piliers de la tristesse et de la beauté reflètent ma vision du Liban. J’ai voulu raconter une histoire qui, porte en elle les fractures et les éclats d’espérance de mon pays. »   Pari réussi.

Annie Gava

Un monde fragile et merveilleux sort en salles le 18 février 2026

Lire ICI un entretien avec Cyril Aris