J’ai cette semaine entendu plusieurs fois des reproches sourds, et douloureux. Vous, lecteurs et lectrices fidèles et si précieux, trouvez votre Zébuline bien triste, et mes éditos très plombants. Or, vraiment, je vous assure, nous ne désirons rien davantage que de réjouir les artistes, les auteurices, tous ceux qui créent, pensent, militent pour nous sortir du tunnel terrifiant où nous semblons foncer à grande vitesse contre un mur inévitable (par exemple, ici, j’aurais dû trouver une métaphore moins désespérante et inéluctable). Est-ce que je dois, vraiment, continuer à relayer avec tant de gravité les images, d’une société qui s’enfonce dans la misère, le fascisme et la guerre ?
On pourrait relativiser : Trump ne durera pas toujours, l’élection de Bardella n’est pas certaine, la région Sud ne basculera pas forcément à l’extrême droite un an après, et la culture pourra peut-être survivre dans un monde d’extrême-centre qui lui coupe les vivres. Peut-être même que la gauche va se réveiller ? Et les extrêmes-riches cesser de croire qu’ils peuvent, sans conséquence, affamer le peuple pour quelques dividendes de plus ?
Cela peut advenir. Même la prise de conscience de certains extrêmes-riches. Nous espérons de toutes nos forces, de tous nos imaginaires suggestifs, que cela adviendra. Mais nos pages reflètent la réalité du monde. Soit, en ruralité vauclusienne, la nécessité de repenser l’économie agroalimentaire. À Arles, l’influence d’une héritière milliardaire sur l’art contemporain. Dans les Rotatives de la Marseillaise, le rappel des corps décharnés par la barbarie nazie.
Gare Alloncle
Nous tiendrons, autant que nous le pourrons. Autant que le système de distribution de la presse et ses financements n’auront pas implosé face aux assauts combinés d’un monde capitaliste qui veut concentrer les profits, et d’une extrême-droite qui achète les réseaux et les titres pour faire définitivement main basse sur l’opinion.
Les journalistes tiendront, tant que le pays résistera à l’idée que l’opinion prime sur les faits, que l’audiovisuel public est trop cher et doit laisser place à des chaînes d’opinion d’extrême-droite.
Nous tiendrons, tant que les forces démocratiques de la Nation résisteront aux assauts antidémocratiques en leur sein. Le rapport Alloncle sur l’audiovisuel public français, qui « coûte » 2,5 fois moins cher que l’audiovisuel public anglais et 3 fois moins cher que l’audiovisuel public allemand, a été publié par une Assemblée nationale qui reconnait pourtant l’ineptie de ses conclusions, et le scandale des présupposés et des questions posées durant les débats.
Il faut dire que les gouvernements successifs ont permis cette main basse sur l’opinion, qui a commencé en appauvrissant la culture, la presse, l’édition, la recherche et l’université, puis en dénonçant leurs déficits, leurs gabegies et leur islamo-gauchisme. Il suffit aujourd’hui de proposer des alternatives privées, portées par des fondations plus ou moins caritatives aux mains de capitalistes plus ou moins fascisants, pour accaparer définitivement ces biens publics.
Relisons Marx…
Pourtant, et c’est une leçon de base du marxisme que toute la gauche devrait connaitre : ceux qui veulent opposer une résistance au capital doivent s’emparer des outils de production. Un principe pas si révolutionnaire : il n’est pas question de s’en emparer par les armes ou par confiscation, mais simplement de remettre en cause les systèmes de reproduction sociale, d’augmentation des profits et de redistribution des dividendes, et d’inégalité devant l’impôt.
En se désintéressant des mécanismes économiques la gauche s’est laissé confisquer les seuls outils capables de maitriser l’opinion, presse et édition indépendantes, culture et audiovisuel public, université et recherche. La fondation Cartier s’installe au Palais royal, la fondation Vuitton fait monter la côte des artistes de la collection de Bernard Arnault, mais plus personne à gauche ne comprend que ces questions sont au cœur de la fabrique de l’opinion.
…et Alexis de Tocqueville
« La presse libre est, pour ainsi dire, la seule compensation de la démocratie », écrivait Tocqueville, effrayé par le poids de « l’opinion publique » dans le système démocratique américain. Il semble que Lagardère, Stérin, Arnault et Bolloré ont lu De la démocratie en Amérique, mais que les partis démocratiques français ont échappé à la leçon, négligeant de financer les seules forces indépendantes auxquelles ils doivent, aujourd’hui, leur survie.
AGNÈS FRESCHEL
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