Zébuline. Pourquoi reprendre cette forme à l’Archevêché ?
Elle est encore au répertoire de nos tournées, et l’Archevêché appelle de très grandes formes, par sa taille et son architecture. La pièce a été créée à la Villette il y a 2 ans, l’idée me travaillait depuis longtemps. Il y a toujours ce truc avec le requiem, cette forme qui a quand même produit tant de chefs-d’œuvre, qui donne envie d’y aller. Mais après vous pensez à Mozart, qui est mort en écrivant le sien, et si vous êtes un peu superstitieux…
Pour moi, il y a trois ans, il était temps. Mes parents sont morts à 6 mois d’intervalle, je me suis dit tu attends quoi ? De toute façon à ce moment, je ne pouvais parler que de deuil, de perte, de souvenirs et de ce manque que l’on éprouve quand on devient orphelin.
La pièce, pourtant, ne parle pas que de ce deuil intime…
Non. Requiem(s) est au pluriel parce que les morts sont multiples. Parce qu’elles ne sont pas égales. Quand un homme de 95 ans meurt, la peine de son fils est immense, mais consolée quand même, atténuée, rendue plus douce par le fait qu’il a eu l’espace d’exister. Quand un gamin de 8 ans meurt à Gaza sous les bombes c’est atroce, révoltant, insupportable. Le deuil aussi à ses nuances, le requiem pour un génocide, pour une guerre, ce n’est pas pareil. Le trajet de Requiem(s) c’est de passer de l’intime à la notion d’humanité. De faire ressentir intimement, aussi, les deuils à grande échelle que nous sommes en train de vivre.
Le rituel de la mort fait de nous des humains. Durkheim a montré que le rituel de l’enterrement, ou tout autre rituel d’adieu aux morts, signait l’entrée dans une société humaine. Il est commun à toutes, sous des formes diverses. On n’abandonne pas ses morts au bord de la route.
Requiem(s) est aussi au pluriel parce que plusieurs musiques s’y succèdent…
Oui. On y entend du Mozart, mais aussi System of a Down, ce rock lyrique, violent, métal, puissant et révolté, quand il est question de torture et de génocide. Aussi du Messiaen, parce qu’un requiem est aussi une messe et que des images chrétiennes sont présentes dans notre perception de la mort. Et des chants médiévaux, liés à la grande peste noire, une histoire qui nous guette avec les menaces virales actuelles.
Après, mon travail, ce n’est pas le discours, mais comment le corps bouge sur ces réalités physiques-là, de la violence, de la mort, du deuil, du souvenir. Le poids des corps présents et absents, comment cela se rejoint, fait corps commun ou isole. Comment on retrouve la joie aussi, après le deuil, comme augmenté de quelque chose.
Vous travaillez à une nouvelle création Soulèvement. Est-ce toujours une question de poids, de trace, de ce que les idées font au corps ?
Bien sûr. Soulèvement c’est l’idée de travailler sur une énergie, celle de se regrouper pour affronter l’injustice. C’est un mouvement aussi consubstantiel à l’humanité que le deuil. Le spectacle sera traversé par nos soulèvements, la Révolution française, le Front populaire, mais aussi par celui du Népal en 2025, de cette génération de jeunes qui a mis fin à la dictature. Évidemment, le « regardeur » peut en avoir une vision politique, et c’est lui « qui fait l’œuvre » disait Duchamp. Mais moi, je travaille sur l’énergie des corps, pour savoir ce qui les lie…
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL
Requiem(s)
Du 28 au 30 juillet
Théâtre de l’Archevêché, Aix-en-Provence
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