Le festival de la photographie à Arles est événement international qui dure 4 mois et s’appelle les Rencontres. Un drôle de titre, historique, pour une manifestation qui se décline essentiellement en expositions et non en débats. Mais ces Rencontres de la photographie ouvrent toutes les portes du monde, donnent à voir les voix des peuples, éclairent aussi les combats intimes, secrets et douloureux, des gens. Dans leurs différences historiques, civilisationnelles, géographiques, saisis par des regards d’artistes, les gens apparaissent dans leur humanité commune.
Là est le paradoxe de la rencontre photographique : l’objectif reste profondément subjectif, le cadre donne conscience du hors champ, l’instant figé de l’épaisseur du temps. Celui qui regarde peut alors, vraiment, rencontrer ce qui surgit. L’autre humain, l’étonnante altérité animale, les paysages comme autant d’horizons à habiter, à évoquer, à reconstruire.
Dans un monde campiste, binaire, qui ne cherche qu’à opposer, confronter et vaincre ces rencontres n’ont pas de prix. Elles empruntent un chemin aujourd’hui négligé, celui de la dialectique qui dépasse les oppositions et qui, sans les nier, construit une troisième voie.
Foules, fous, folles… Foot !
La photographie peut saisir l’inopiné. L’illustration, comme celle de notre collaboratrice Mona Lobert, peut aussi concentrer le réel, le confronter, comme le font nos cerveaux lorsqu’ils rapprochent des images mentales. Ou comme l’a fait le hasard, le 4 juillet. Non pas à Arles, ou la question du genre et des homophobies sont peu présentes cette année, mais à Marseille, qui a vécu une belle Rencontre.
La Pride est une fête où les différences se déclinent en initiales qui loin de s’affronter se complètent et s’augmentent. Chaque Pride est une intense rencontre avec soi-même et l’alter ego, que ne peuvent comprendre vraiment celleux qui ne se confrontent pas au regard désapprobateur de l’autre. Ou à l’incompréhension. Ou encore, plus facile mais toujours agaçant, à la surprise. Les LGBTQIA+ savent que ces regards ne sont jamais loin de la gifle, du rejet brutal, que certain·es vivent encore jusque dans leurs familles.
Or samedi 4 juillet toustes les queers de la cité phocéenne se sont retrouvé·es face à une foule heureuse fêtant la victoire de l’équipe du Maroc. On aurait pu imaginer sinon une confrontation, du moins une hostilité ou un évitement : l’homosexualité est interdite et punie d’emprisonnement au Maroc, le milieu du foot reste homophobe et sexiste, et la séparation en genre est la règle de base du sport– il s’agit, d’ailleurs de la Coupe de Monde de football masculin, ce que personne ne précise jamais.
Typologie de la fête
Or une véritable rencontre a eu lieu. Peut-être parce que les queers, profondément antiracistes, étaient visiblement content·es de la victoire et de la joie des marocain·es. Peut-être parce que les drapeaux colorés, surtout lorsqu’ y figurent des étoiles, rapprochent celleux qui les brandissent ou s’en couvrent les épaules. Plus probablement parce que toustes étaient en quête de fierté, cette pride si particulière qu’éprouvent les discriminé·es lorsqu’iels ne rasent plus les murs, et prennent un peu la rue.
Sur les quais du Vieux Port toustes sont allé·es ensemble, après la victoire marocaine, ou après le show de Mami Watta et Ruby, supporter le match très masculin France Paraguay. Les échanges de coups bas ont été sifflés d’un même élan patriotique, et personne n’a empêché la communion de toustes ces francaise·s binationaux·ales, bisexuel·les ou bizarres.
Il ne s’agissait plus d’un tête-à-tête avec un alter ego, mais bien d’une rencontre du troisième type. Celui qu’on comprend mal, cet alien aliéné venu d’un autre monde en soucoupe volante. Avec qui on peut chanter.
AGNÈS FRESCHEL
Retrouvez nos articles Société ici





