Le 20 juin au Mucem, SOS Méditerranée n’a pas « célébré » ses 10 ans. Pourtant en dix ans d’existence l’ONG a sauvé 43 418 vies. Soit l’équivalent de la population de Martigues, d’un stade Vélodrome au trois-quarts plein, d’un tiers de la ville d’Aix, d’un arrondissement de Marseille. 43 418 personnes à qui les sauveteurs ont tendu la main pour que, une par une, elles montent à bord et ne finissent pas noyé·es au fond de notre mer amère. Des missions de sauvetage presque artisanales dans les moyens mis en œuvre, mais au résultat massif. Et désespérant.
Triste record
La Méditerranée vient de vivre en silence ses semaines les plus meurtrières. Le nombre de disparus sur la route de la Méditerranée centrale est sans précédent. En cause, le harcèlement judiciaire que connaissent les navires de sauvetage, qui sont immobilisés ou empêchés d’accoster. Qui subissent des tirs. Chaque jour d’immobilisation tue des hommes, des femmes, des enfants (1/4 des naufragés) qui se noient faute de secours.
Depuis 10 ans SOS Méditerranée sauve des vies parce que les États côtiers et l’Europe ont illégalement abandonné leurs missions de sauvetage. L’UE finance les garde-côtes libyens pour empêcher les migrants sub-sahariens de franchir la mer. En 10 ans, si 43 418 vies ont été sauvées, ce sont officiellement 35 000 personnes qui ont disparu en mer, et plus 192 000 qui ont été intercepté·es par les garde-côtes libyens, et renvoyé·es dans des prisons où les femmes, et certains hommes, sont systématiquement violé·es. Où tous sont racketté·es et exploité·es comme esclaves.
Les ONG de sauvetage pallient les manquements des États européens démissionnaires. SOS Méditerranée, depuis 10 ans, travaille les consciences, éduque, communique, organise des formations, des évènements artistiques de soutien. Prudemment, sans prendre part à la vie politique française, considérant que le sauvetage des vies humaines devrait parler à tous les décideurs publics.
L’asphyxie des ONG, l’asphyxie du peuple
Mais aujourd’hui les dons privés et publics diminuent. Parce que le secteur associatif s’est massivement appauvri et que tous font appel aux dons pour survivre. Parce que chacun·e croise chaque jour des dizaines de pauvres qui demandent de quoi manger, parce que chacun·e a peur pour son propre avenir. Parce que les médias, qui sont pour une bonne part aux mains de l’extrême-droite en France, ne remettent pas en cause les défaillances de l’État, attisant au contraire la peur des « migrants ». Parce que les politiques d’immigration désignent des boucs émissaires et contaminent les esprits, les discours, et les lois nationales. Non contre la pauvreté, mais contre les pauvres.
Aujourd’hui il ne s’agit plus, pour les ONG de sauvetage, de faire seulement appel aux dons. Le droit maritime international doit être appliqué, l’Europe doit cesser de financer les garde-côtes libyens et les États côtiers doivent rétablir des mesures de sauvetage à la mesure du désastre humain. Fondées non sur la compassion, ponctuelle et variable, mais sur le droit international. Le droit des peuples.
La main tendue, le poing levé
Tendre la main à ceux qui sombrent, lever le poing contre ceux qui nous abusent. Il ne suffit plus aujourd’hui de faire appel à la solidarité d’un peuple qui s’appauvrit, et moins encore au mécénat d’entreprises capitalistes qui s’enrichissent et spéculent sur l’art, notre santé, notre climat et la guerre. Le sang futur de nos enfants.
Le secteur culturel, les médias indépendants, les associations humanitaires et sociales, les collectivités mises à l’amende par l’État français au profit des grands groupes capitalistes, peuvent reprendre la main sur ce qui leur est dû, comme le secours est dû à ceux qui viennent ici chercher refuge.
Car un autre triste record a été battu au premier trimestre 2026. Celui des bénéfices de TOTAL. Grâce à la guerre, le second trimestre sera certainement plus lucratif encore. Ce bénéfice trimestriel net (4,9 milliards d’euros) a bondi de 51% pendant le blocage du détroit d’Ormüz. Cette somme, engrangée sur trois mois, est l’équivalent d’une fois et demie le budget annuel de la Région Sud (3,2 milliards d’euros). Et près d’une fois et demie celui du ministère de la Culture (3,7 milliards d’euros).
AGNÈS FRESCHEL
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