Il fallait oser, et Gwenaël Morin ose toujours, avec plus ou moins de bonheur. Après Le Songe, Quichotte puis Les Perses, c’est avec Électre qu’il « démonte les remparts pour finir le pont », métaphore avignonnaise qu’il file depuis 4 ans dans le jardin de la rue de Mons. Un projet au long cours qui démonte les grands mythes littéraires et dramatiques, et construit effectivement des liens entre le répertoire et notre temps.
S’attaquer à Électre en choisissant l’adaptation d’O’ Neill, écrite dans les années 1930, superpose plus que jamais les époques et les esthétiques. Dans la tragédie antique – où Agamemnon revient de la guerre de Troie et se fait tuer par son épouse Clytemnestre et son amant Égisthe (fils d’Atrée, cousin d’Agamemnon) – les meurtriers (qui vengeaient Iphigénie sacrifiée par son père, le même Agamemnon) se font à leur tour tuer par Électre et Oreste, fille et fils de Clytemnestre et Agamemnon.
O’Neill déplace l’intrigue après la guerre de Sécession, dans une Amérique nostalgique de l’esclavage. Le père Mannon devient un juge et un officier sanguinaire, Christine/Clytemnestre une épouse forcée et amoureuse de son Adam (également cousin bâtard de son mari). Mais Lavinia/Électre en est, elle aussi, amoureuse, et Oreste est un fils aux élans incestueux jaloux de sa mère, puis de sa sœur : O’Neill écrit un théâtre psychologique très directement nourri de psychanalyse freudienne, qui se répand à son époque aux États-Unis.
Gwenaël Morin déplace encore, jouant des échos du texte avec l’Amérique trumpienne et sa nostalgie de l’esclavage, et faisant jouer le père, le fils et l’amant par le même comédien pour bien souligner les glissements oedipiens. L’époustouflant Grégoire Monsaingeon joue en particulier la scène du meurtre d’Adam/Égisthe par Oren/Oreste en assumant les deux personnages dans une pantomime hilarante, et pourtant tragique. Le texte est rendu sans costume et sans décor, presque à plat, avec une sonorisation minimale, des changements de rôles, des comédiens constamment à vue. Les didascalies précises, psychologiques, sont lues par un coryphée moderne, Julian Eggerickx, qui désosse les intentions et crée les espaces imaginaires.
Les corps alors, et les dialogues, suffisent : Virginie Colemyn de sa voix rauque fait rendre gorge à Christine/Clytemnestre, en prise avec son désir et malade de sa maternité non désirée. Barbara Jung, à l’Œdipe irrésolu, amoureuse éconduite de son cousin, matricide jalouse, venge son père fascisant, emportée par son désir. La tragédie des Atrides se rejoue dans un backlash de l’histoire, où les femmes ont accès à leur désir, mais pas au pouvoir. Meurtrières car dominées.
Chacune des trois pièces de la tragédie d’O’Neill se joue en moins d’une heure, à toute allure, superposant scènes conflictuelles et plaisir du jeu. Les spectateurices sont saisi·es à la fois par le rire et par l’effroi tragique, par l’histoire et par les coulisses du théâtre déployées à vue. Jubilatoire !
AGNÈS FRESCHEL
Le Deuil sied à Électre a été créé le 7 juillet
et se joue jusqu’au 23 juillet au jardin de Mons de la Maison Jean Vilar
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