lundi 31 août 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour en savoir plusspot_img
Cliquez sur l'image pour vous abonnerspot_img
AccueilÀ la UneRetour aux sources

Retour aux sources

Dans Un corps indocile, Osvalde Lewat décrit l’errance d’un couturier parisien originaire d’un pays africain imaginaire, où il revient soigner sa douleur

Dans Les Aquatiques, son précédent roman, l’autrice franco-camerounaise s’intéressait déjà à la virilité africaine, dans un Zambuena fictif où l’homosexualité est interdite, et réprimée. Un corps indocile, coédité par la maison parisienne Philippe Rey et la sénégalaise Jimsaan, s’attache à la soudaine douleur qui terrasse Dieunemort Deffo Deffo, et l’empêche d’avoir des relations sexuelles avec Merveille, qu’il adore, malgré, ou en raison, de sa peau assez claire, et de son statut social de grande bourgeoise enrichie par Mobutu.

Lui est un créateur qui assemble, découpe, habille, avec talent, les corps de femmes et d’enfants, surtout africains. Sa réussite professionnelle, relative, se heurte à son « indocilité », qui le pousse à créer des modèles uniques et à s’extraire de l’industrie de la mode pour demeurer un artisan. Mais sans cette douleur à l’aine qui l’empêche de bander, Deffo continuerait son parcours d’immigré africain célibataire, qui aime sa tante banlieusarde chauffeuse de taxi et ses riches clientes dont l’africanité est surtout une question de style. Sans sa douleur à l’aine Deffo – personne, sauf ses parents, ne l’appelle Dieunemort – ne partirait pas vers son pays natal en quête de remèdes, de racines, et d’explications. 

On sait dès la première page que tout cela va mal finir : les chapitres sont précédés de courts passages en italiques qui apprennent au lecteur que Deffo a tué un homme, et ne sait pas quoi faire de son cadavre. Aucune illusion donc, sur la réussite de son retour aux sources. Pourtant…

Une impuissance multiple

L’impuissance de Deffo ne se heurte pas qu’aux corps des femmes. À Paris, les diasporas africaines comprennent mal son art, les anciens complices de Mobutu le trouvent trop noir, trop peuple, pour Merveille (prénommée en fait Anne-Gabrielle). Au Zambuena il se heurtera à une bourgeoisie parvenue et profiteuse et aux nouveaux exploiteurs néocoloniaux chinois. De régression en régression, il retournera aussi chez ses parents endettés, escrocs plus ordinaires… Il cherchera surtout un remède à ses souffrances dans la transe, la croyance bwiti et l’hallucination rituelle. Il s’alliera aussi, mais incomplètement, avec des syndicalistes qui luttent contre l’esclavage chinois dans les usines textiles… 

Impuissant partout, cherchant à disparaître, puis retrouvant pourtant sa force, il finira « condamné à vivre ». Dieunemort n’a-t-il pas été renommé Ruñandi, « celui qui ouvre le chemin », un « être de sable, de sang et de pluie », comme il l’a entrevu lors de sa transe bwiti ?

Le roman ne dit pas comment s’écrira la suite, mais affirme la nécessité d’un autre avenir africain. Sans force néocoloniale française ou chinoise, sans catholicisme importé, sans dictateur ni néo-bourgeoisie françafricaine. Peut-être un couturier qui sait assembler des tissus colorés et inventer des vêtements uniques, sans manches et sans modèle, pourra-t-il, entre Paris et l’Afrique, avec sa Merveille, parvenir à ouvrir une voie ?

 AGNÈS FRESCHEL

Un corps indocile, de Osvalde Lewat 
Éditions Philippe Rey / Jimsaan
Paru le 20 août

Retrouvez nos articles littérature ici

ARTICLES PROCHES

Rentrée littéraire : « Spectres », la matière littéraire de Thomas Gunzig

L’auteur bruxellois, star de la maison d’édition gardoise, s’y connait en physique quantique, mais il n’avait jamais autant fondé un roman sur ce savoir scientifique....

Rentrée littéraire : « Parle-moi de chez nous », l’île natale de Jeanine Cummins

En 2020, Jeanine Cummins était accusée d’inauthenticité et d’appropriation culturelle : en tant qu’autrice blanche, elle ne pouvait écrire avec justesse sur le parcours migratoire...