Le dispositif est minimal, le comédien burkinabé dit un montage de textes, d’abord de Sony Labou Tansi, puis d’Édouard Glissant. La performance tient autant du stand-up que du conte africain, de la palabre que de la conférence, du théâtre que du concert. Car l’apparente simplicité du dispositif construit un cheminement dans des pensées complexes qui se rejoignent et qui, au bout de 2h30, ouvrent une voie jusqu’alors cachée, un moyen de sortir de la caverne platonicienne pour découvrir le vrai soleil.
Sur la tombe de Glissant, la célèbre épitaphe « Rien n’est vrai, tout est vivant », rappelle, ironie pour la pierre tombale d’un philosophe, que le monde se comprend dans la relation, l’évolution, et l’émerveillement. En commençant son spectacle par un montage des textes de Sony Labou Tansi, Étienne Minoungou part de la critique politique, celle du capitalisme, du colonialisme, de l’impérialisme. Un constat d’échec civilisationnel, et de nécessité d’emprunter d’autres voies, de construire d’autres relations. Empreint de la pensée de Glissant, Labou Tansi décrit les douleurs de l’Afrique, de la Palestine, de la pauvreté, dans un discours marxiste qui fustige les relations néocoloniales, mais n’oublie pas L’Intraitable beauté du monde.
C’est après être descendu dans le public, après avoir partagé de l’eau, des mots, des sourires avec des spectateurices accablé·es par la canicule, après avoir chanté avec ses musicien·nes, que le comédien reprend le spectacle, quittant son micro sur pied pour occuper davantage la scène, s’assoir sur une chaise, laisser place aux belles mélodies du saxophone de Katrine Suwalski et des flûtes, au rythme de la kora et des percussions de Simon Winsé.
Le monde est pluriversel
Malgré la nuit et le silence des cigales les problèmes de son, de visibilité de la scène, s’accentuent : le dispositif scénique du jardin du Musée Calvet est prévu pour des lectures et débats, pas pour des spectacles. Mais le public, avec qui une relation de proximité s’est installée, reste et écoute. La cale négrière, l’intraitable traite, les plantations, l’origine traumatique de la société capitaliste, fondée sur l’innommable, le crime, l’esclavage. 250 années de traite humaine.
Mais un lien s’est tissé. Entre le public, le conteur et les musiciens, entre l’Afrique et la Caraïbe, entre les luttes et les traumatismes. Et surgit, intacte, la beauté du monde et du vivant. La possibilité de créoliser, de s’emparer des langues disparues, des langues de l’exil, des langues du colon et de l’esclavagiste, pour modeler des relations nouvelles, hospitalières, réparatrices, évolutives, vivantes.
La possibilité d’un avenir apparait comme une évidence. Comme l’expliquent Glissant, Chamoiseau, Minoungou, c’est l’Afrique qui le porte. Non le continent, mais l’histoire vivante de peuples déportés, exploités, abandonnés (Labou Taznsi est mort du Sida en 1995 faute d’accès aux soins), qui savent que le capitalisme doit finir, pour qu’advienne une mondialité de la relation.
AGNÈS FRESCHEL
L’Intraitable beauté du monde a été créé au Jardin du Musée Calvet du 16 au 19 juillet dans le délicieux jardin du musée Calvet
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