L’auteur bruxellois, star de la maison d’édition gardoise, s’y connait en physique quantique, mais il n’avait jamais autant fondé un roman sur ce savoir scientifique. Il est pourtant le fils du cosmologue Edgar Gunzig qui a théorisé l’inflation cosmique, le vide quantique et le Bootstrap – soit l’idée que des « plurivers », semblables à notre univers, existent, à divers stades de développement. Ce savoir permet à l’écrivain d’entrainer le lecteur dans une aventure d’exploration cosmique haletante, en rendant compréhensibles, et poétiques, les fractales, la relativité temporelle et les changements de dimension. On entre ainsi, aisément, dans la pensée d’une scientifique, héroïne d’un roman, amoureuse des équations et avide de comprendre le fonctionnement physique du monde.
Spectres réussit brillamment l’alliage de cet imaginaire scientifique pointu, et d’une critique politique, anticapitaliste, qui fonde le développement fictionnel. La narration est structurée autour d’un suspense : la disparition d’une enfant, Lou, née dans une dimension secondaire, fille miraculeuse de la physicienne, Léa, qui a ouvert les portes de cet univers parallèle, avec son époux Tom, papa poule qui répare. La narration est fluide, haletante, très construite, avec des retours en arrière, des points de vue narratifs qui se complètent, de courtes incursions dans des temps et des espaces – ce qui est la même chose – parallèles à notre univers. Cet univers de départ est quant à lui légèrement dystopique : notre cauchemar, avec la disparition du vivant et les catastrophes climatiques, s’y est généralisé, et installé.

Découvrir pour exploiter
L’idée d’exploiter les ressources du l’univers parallèle surgit dès que les portes dimensionnelles sont ouvertes par Léa. Un richissime entrepreneur épris d’interstellaire, pourtant moins caricatural qu’Elon Musk, prend la main sur l’expédition, et pratique un extractivisme qui déclenche assez rapidement des attitudes de résistance, joliment mêlées de questionnements à la fois prosaïques et poétiques sur la parentalité, l’héritage, la mémoire, la mort. Et ce qui reste après, dans un plurivers ou cet « après » n’a plus grand sens.
C’est sans doute à cet endroit que la fable est un peu discutable : depuis Frankenstein les personnages de scientifiques qui manipulent la matière et la vie sont associés au Mal, à des apprentis sorciers irresponsables qui mettent l’humanité en danger en la soustrayant à l’ordre naturel, ou divin. La question de l’éternité des âmes qui dépasse, ou outrepasse, la matière, est un bel objet romanesque, poétique. Mais c’est le capitalisme extractiviste et colonialiste qui détruit notre planète et nos vies, et non le progrès scientifique et technique, pour peu qu’il respecte le vivant.
AGNÈS FRESCHEL
Spectres, de Thomas Gunzig
Aux éditions Au diable vauvert
Paru le 20 août
Retrouvez nos articles Littérature ici





