De son propre aveu, Anne Godard n’était pas très à l’aise avec le « je » quand elle a commencé à rédiger. Après avoir aussi renoncé au « nous », elle a eu choisi le « on », ce pronom indéfini qui a l’avantage d’englober plusieurs personnes en même temps qu’il établit un flou indéterminé, donnant une dimension très particulière à son récit qui met en scène une famille ancestrale et nombreuse, bourgeoise, lettrée, catholique et nantie. Une sorte de grand corps aux membres multiples.
Toutes les générations habitent dans un grand immeuble du Ve arrondissement parisien : grands-parents en chefs de file, enfants, petits-enfants, cousines et cousins auxquels il convient d’ajouter les conjointes et conjoints. Tout ce monde partage les mêmes vêtements, lit les mêmes livres, fait les mêmes études supérieures dans les meilleures écoles. Pour les vacances, tout le monde part au Château, grande demeure fortifiée au sein d’une nature accueillante, dans une ambiance joyeuse. Une mécanique bien huilée qu’on n’imagine pas pouvoir changer.

Des rôles mal distribués
Pourtant le vernis et la patine se craquellent de façon insidieuse vers le troisième tiers du récit. Un grain de poussière s’est glissé dans le parcours des enfants, de leurs jeux. Les plus grands ont parfois des comportements de domination, les filles, moins robustes et résistantes,subissent leurs assauts, leur poids et n’ont pas les règles d’un jeu moins innocent qu’on voudrait le croire, mais non désignés par les parents, ni pris en charge par l’éducation. « On » ne parle pas de « ça ».
Mais le suicide non reconnu – désigné par le mot « accident » – du frère de la narratrice plonge les autres dans l’incompréhension et le trouble. Les mots manquent alors qui auraient pu « tout faire sauter ». Anne Godard maîtrise ce récit troublant avec une précision presque clinique, soupesant les mots, ciselant ses phrases courtes avec excellence. Surgit alors dans les dernières phrases le « je » qui revendique de « reconstituer quelque chose qui ressemble à la vérité » en même temps que le reste de la famille reste dans le déni.
Le livre très grave d’Anne Godard pose le problème de l’éveil de la sexualité des enfants et du rôle des parents, mis en cause car ils n’ont pas su répartir les rôles. Elle s’attache enfin à nommer et désigner les actes qui n’étaient pas des jeux.
CHRIS BOURGUE
Nous aussi d'Anne Godard
Actes Sud, 20 €
Paru le 19 août
Retrouvez nos articles Livres et Littérature ici






