Il s’agissait, dans un premier temps, de passer Le réel sous le crible de la fiction.
Dans l’Amphithéâtre de la Manufacture, une étrange proximité se noue entre Arno Bertina et Héloïse Brezillon. Chez Brezillon, la science-fiction est un moyen de desserrer l’emprise du réel sans céder à la dystopie. L’autrice s’en méfie : trop souvent, dit-elle, elle produit de la paralysie là où la littérature devrait remettre du mouvement. Devant un public largement étudiant, notamment venu de l’IUT Métiers du livre, les deux écritures se répondent de façon inattendue.
Celle de Brezillon, très poétique, entend « chercher une langue impossible pour dire le réel autrement ». Habituée à la performance, l’autrice en donne une lecture qui captive la salle. Chez Bertina, l’artificiel contamine moins les temporalités que les corps. Naïma, jeune femme dont la beauté paraît évidente à tous sauf à elle-même, tente de remodeler son visage par la chirurgie esthétique. De gagner en relief. De passer d’une supposée fadeur à la grâce d’un corps « de traviole ». Une autre manière d’interroger les récits que l’on fabrique sur soi, et ceux que les injonctions sociales imposent aux femmes. La révolte n’est jamais loin chez un auteur qui, dans L’âge de la première passe, donnait déjà à entendre les récits de victimes de prostitution forcée au Congo.
Changer aussi les lecteurs
La suite de la matinée déplace la question : à qui ces récits sont-ils destinés ? Lorraine Selle-Delavaud, fondatrice des éditions La Meute, reprend une formule de Giulia Foïs : elle aime concevoir des livres « pour féministes fatiguées ». Autrement dit, des ouvrages sur les féminismes, les questions LGBTQIA+ ou les rapports de domination qui ne présupposent ni militantisme ni maîtrise préalable du vocabulaire.
Face à elle, Anouk Aubert raconte l’aventure de la librairie Les Parleuses. De la manifestation organisée contre Gérald Darmanin, qui fit connaître la librairie niçoise bien au-delà de son quartier, à son installation récente à Vaison-la-Romaine, elle déroule son histoire avec un sens délicieux du récit. Désormais, explique-t-elle, il faut parfois accueillir aussi « des femmes qui veulent acheter le dernier Sarah Knafo ». Toute la difficulté est là : ne pas prêcher les convaincues, ne pas céder pour autant au pinkwashing, ouvrir plutôt que clôturer. La générosité de son propos arrache quelques larmes dans la salle.
Une rencontre consacrée aux réseaux sociaux poursuit cette traversée des habitudes de lecture : BookTok, Bookstagram et autres formes de prescription littéraire imposent désormais leurs propres circuits, leurs rythmes, leurs communautés.
Lilith, enfin
Puis vient Chloé Delaume. La guitare électrique de Benoist Esté accompagne le texte de Lilith & Cie, il compose en direct un paysage sonore ample et nerveux pour le public réuni à l’Archevêché.
« Au commencement était le verbe assujettir. » Lilith scande cette maxime fondatrice de la condition féminine. Delaume enchaîne les formules qui frappent juste : « Les dieux des vaincus deviendront les démons des vainqueurs. » Et celles qui font éclater de rire la salle : « Nos activités avec Adam étaient très limitées », ou encore « D’autant qu’Adam voulait toujours tout m’expliquer. »
Mais l’humour ne tient jamais très loin de la blessure. « Comment se faire entendre quand on a la parole en petits morceaux ? » Chez Delaume, la drôlerie reste voisine de la douleur et le mythe se conjugue au présent. Lilith a le dernier mot. Les nouveaux récits s’écrivent décidément au féminin.
SUZANNE CANESSA
Les Promesses de l’aube se sont tenues du 1er au 4 octobre à Aix-en-Provence
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