En terrain familier
Deux travaux en cours ouvrent la soirée du 10 octobre. Avec Cher Renzo Piano, Élise Courcol-Rozès, formée aux arts visuels et aux sciences sociales, reprend le discours d’inauguration du Tribunal de Paris prononcé par Édouard Philippe. La langue de bois alterne avec des paroles entendues, perçues, pensées, et l’égalité proclamée se heurte à la réalité des faits, jusque dans une architecture qui n’a rien d’hospitalier. Le dispositif vise juste, avec une ironie encore feutrée.
Dans O Fauno, Stanley Menthor et Lucas Resende s’emparent de la figure mi-humaine, mi-animale du faune pour interroger les identités et leur dimension performative. Les deux interprètes insufflent à cette première esquisse de belles idées et de beaux moments. Formé au chant lyrique comme à la danse, Stanley Menthor chante superbement, même au sol, même lorsque le mouvement malmène son corps.
L’animal et le regard
L’animalité travaille décidément cette édition. Avec Sweet Spot, le chorégraphe norvégo-jamaïcain Harald Beharie invente tout un monde, tout un langage. En croisant les danses traditionnelles norvégiennes et des imaginaires aux accents queers, il compose une proposition radicale qui déjoue les attentes : les corps ne nous entraînent ni vers le sexuel ni vers le scabreux. Rien non plus d’une célébration ingénue de l’état de nature ou d’une fétichisation de la sauvagerie. L’étrangeté demeure entière, mais la musique d’ Ester Thunander mêle airs traditionnels norvégiens, compositions originales et chants : ce folklore, travaillé par la distorsion, ouvre des moments de grâce dans l’étrangeté des corps. Reste la question du regard, insistante : qui regarde quoi ? Que voit-on ? Où se trouve-t-on dans ce monde ? La fascination n’abolit pas cette incertitude sur la place que le spectacle nous donne.
Une tendre bataille
Avec SHOUT TWICE, Katerina Andreou retrouve Mélissa Guex, déjà interprète de Bless This Mess. On reconnaît la gestique si marquée par l’électro qui emportait How Romantic : l’élan, la collusion, cette manière d’aller chercher dans l’autre de quoi repartir. Le duo prend des airs d’open mic sans paroles, de battle tendre. L’échange avance par rebonds, sans se figer dans une opposition dialectique : les deux interprètes s’alimentent mutuellement, échangent perruques, casquettes et tenues de danse qui ressemblent surtout à des tenues de combat. La musique percutante de Cristian Sotomayor donne à ces échanges leur force de frappe. L’énergie circule, la tendresse aussi, sans que l’une émousse l’autre.
SUZANNE CANESSA
actoral s’est clôturé le 10 octobre à la Friche la Belle de Mai à Marseille
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