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AccueilÀ la UneL’heure de dérégler les machines 

L’heure de dérégler les machines 

Retour sur quelques propositions présentées dans les deux expositions collectives organisées par la cinquième Biennale des imaginaires numériques à la Friche la Belle de Mai : Désobéir à l’ère numérique et Cartographie sensible et mémoires recomposées

La Biennale des imaginaires numériques créée en 2018 et organisée par l’association Chroniques interroge la façon dont les technologies numériques transforment la société, l’art et les relations humaines, à travers une thématique à chaque nouvelle édition. Après La Nuit en 2022 et Le Plaisir en 2024, cette cinquième édition est consacrée aux Résistances et se déploie à travers 13 expositions réparties sur sept villes (Marseille, Aix-en-Provence, Avignon, Arles, Istres, Port-de-Bouc, Châteauneuf-le-Rouge) en mêlant performances et installations. À Marseille, trois expositions sont présentées entre la Vieille Charité [lire page suivante], et la Friche la Belle Mai, qui accueille Désobéir à l’ère du numérique et Cartographie sensible et mémoires recomposées. 

Mosaïque ou pixels ? 

À l’entrée de Désobéir à l’ère numérique (14 installations exposées), on est accueilli par Marmelade du Colombien Paolo Almario, réfugié au Canada : une grande table, des chaises, quelques assiettes, tranches de pain et marmelade, le tout entouré de sept grands portraits à l’air digne de personnalités du système judiciaire et politique colombien. Le titre renvoie à une expression colombienne désignant la distribution clientéliste du pouvoir : une confiture partagée entre quelques-uns. L’œuvre fait écho à l’histoire familiale de l’artiste, prise dans un engrenage de violence politique et judiciaire depuis une quinzaine d’années. Les portraits des hommes qu’Almario dénonce sont réalisés en mosaïque, à partir de milliers d’étiquettes de marmelade colombienne, tels des pixels. Des machines robotisées, placées à l’arrière, vont, pendant toute la durée de l’exposition, les réduire lentement en miettes. 

Travail invisible

I See It So You Don’t Have To est une tenture murale de deux mètres sur trois de la Danoise Cecilie Waagner Falkenstrøm, dont l’image a été générée par IA et la fabrication réalisée sur un métier Jacquard, jalon majeur de l’histoire de l’automatisation industrielle. Une jeune femme poing levé et une licorne dressée sur ses pattes arrière de part et d’autre d’un écran d’ordinateur au-dessus duquel apparaissent cinq têtes aux cerveaux lumineux. Une façon pour l’artiste d’évoquer et de rendre hommage aux milliers de travailleurs invisibles qui, à travers le monde, préparent les données des contenus utilisés par les systèmes d’intelligence artificielle : la machine n’abolit pas le travail humain mais le déplace, le fragmente et le rend moins visible.

La question du travail est aussi abordée dans Don’t feed the troll, vidéo du français Olivier Bémer, qui prend appui sur son expérience d’intérimaire dans un entrepôt logistique d’Amazon. L’artiste a filmé discrètement son travail à l’aide d’une caméra cachée tout en fabriquant, clandestinement, de petites figures hybrides, qu’il met en scène, à partir de matériaux liés à son travail. Une pratique de la « perruque ouvrière », par laquelle les travailleurs utilisent les moyens de l’entreprise pour produire quelque chose qui lui échappe.

Tromper la machine

L’Allemand Simon Weckert, sous le titre Digital Camouflage, propose des chemises (en vente) dont le motif graphique, abstrait et très coloré a été conçu pour perturber les systèmes d’intelligence artificielle capables de détecter les silhouettes humaines. Son installation permet de passer soi-même la chemise et de constater sur un écran l’efficacité de son motif. 

Son projet antérieur Google Maps Hacks avait consisté à transporter 99 smartphones dans une petite charrette à travers Berlin. Connectés à Google Maps, les appareils faisait apparaître un embouteillage virtuel sur des rues pourtant peu fréquentées, déplaçant la circulation ailleurs. 

Usure du regard 

Un peu plus loin, le Tunisien Dhia Dhibi a suspendu une vingtaine de tissus brodés de composants électroniques, sur lesquels sont reproduites des captures d’écran collectées par l’artiste depuis le 7 octobre 2023 : publications Instagram, notifications, fils d’actualité et images de guerre à Gaza. Le titre de l’œuvre Desensitizing Consent renvoie au livre Manufacturing Consent, publié en 1988 par Noam Chomsky et Edward S. Herman, qui analyse la manière dont les médias façonnent le consentement du public. Avec ces tissus brodés, l’artiste cherche à arrêter ces flux incessants d’images, en les matérialisant, et à déplacer cette interrogation : le consentement peut aussi s’installer par l’usure du regard. 

Cartographier autrement

Au Panorama, l’exposition Cartographie sensible et mémoires recomposées réunit cinq installations d’Amer Albarzawi, Mounir Ayache, Valentina Berthelon, Saïd Afifi et Amir Youssef. Dans un accrochage qui explore les angles morts des cartes, des images numériques et des récits historiques. 

Le Syrien Amer Albarzawi propose notamment avec Hybrid Memory une installation constituée d’un tapis étendu au sol aux motifs évoquant les différentes étapes de son exil, depuis son départ de Damas en 2010. Au bout, sur une cimaise, une petite boite hermétique transparente, à l’intérieur de laquelle sont diffusées des projections floues, fragmentaires, instables, des appels vidéo familiaux. La spatio-temporalité contrainte d’une famille dispersée, aux existences séparées.

La Chilienne Valentina Berthelon présente elle Haunted Landscapes, installation qui s’appuie sur les images du soulèvement chilien de 2019-2020, contre des décennies de politiques néolibérales héritées de la dictature de Pinochet. À Santiago, la place Baquedano devient l’épicentre du mouvement antinéolibéral, autochtone, féministe et LGBTQ+ et prend, dans la bouche des manifestants, le nom de Plaza de la Dignidad. Les traces de ce soulèvement disparaissent petit à petit sur cette place, l’artiste a donc décidé, à partir d’images partagées en ligne par des citoyens, d’en faire une reconstitution numérique, qui devient un lieu de mémoire. Une vidéo présentée en compagnie de trois grandes photographies et quatre bustes posés sur un empilement de parpaing, représentant des figures encapuchonnées, à la fois fantômes, monstres et cyborgs. 

MARC VOIRY

Biennale des Imaginaires Numériques
Jusqu’au 13 décembre
Friche la Belle de Mai, Marseille

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