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AccueilÀ la UneReconnaître l’antisémitisme, dé-fantasmer le juif

Reconnaître l’antisémitisme, dé-fantasmer le juif

Les chercheurs Bruno Quélennec et Salima Naït Ahmed, auteurs de Penser l’antisémitisme contemporain, seront le 10 novembre à La Marseillaise pour quelques travaux pratiques sur « l’antisémitisme secondaire ». Une rencontre importante dans le contexte politique actuel

Zébuline. Pourquoi, aujourd’hui, publier une anthologie de textes allemands et autrichiens écrits de 1979 à 2022, soit avant le 7-Octobre, sur l’antisémitisme contemporain ? 

Bruno Quélennec. Parce que la recherche allemande est bien plus avancée que la recherche française. C’est un champ d’études officiel, le ZfA [Zentrum für Antisemitismusforschung, Centre de recherches sur l’antisémitisme de Berlin, ndlr] est consacré depuis 1982 à la recherche historique, sociologique, scientifique sur l’antisémitisme. À l’étude comparée avec le racisme. En France, il y a beaucoup de discussions autour de l’antisémitisme, beaucoup d’essais polémiques, mais très peu de travaux scientifiques, universitaires. Il y a un manque à combler, il est très important de comprendre les concepts…

Dont, tout simplement, celui de l’antisémitisme ? 

Oui. Il est difficile de parler sereinement des spécificités de l’antisémitisme. Les controverses sont nombreuses, y compris à l’université. Mais les chercheurs s’accordent à définir l’antisémitisme contemporain, différent de l’antisémitisme médiéval ou antique : c’est un phénomène qui naît à la fin du XVIIIe siècle un peu partout en Europe comme une réaction à la modernité et à la citoyenneté, après la Révolution. Au début du XIXe siècle on voit la création de partis antisémites qui rejettent les juifs comme symbole de la société moderne, du capitalisme, du libéralisme, de la presse… Les juifs sont associés avec la puissance et la domination. Ils sont aussi représentés comme un groupe parasite qui vit de « nos » productions. Cela correspond avec l’élaboration d’un collectif national, d’un « nous » nation, dont les juifs ne feraient pas partie, et qu’ils détruisent pourtant de l’intérieur.  

Cette opinion est publique, légale, jusqu’en 1945. Elle n’est pas spécifiquement française, ou allemande : le juif n’est pas perçu comme un étranger, un migrant. Il est perçu comme un « tiers », à la fois présent et exclu de toutes les communautés nationales. N’appartenant à aucune, et parasite de toutes.

Cela change après la Shoah…

Oui, dans l’espace public. Il n’est plus légitime, plus légal, d’être antisémite. Mais cela ne modifie pas, fondamentalement, les préjugés antisémites, qui continuent à circuler dans la sphère privée. L’idée que les juifs sont puissants reste très partagée, ainsi que celle qu’ils sont des « tiers » dans la république. C’est ce qu’on appelle « l’antisémitisme secondaire », Bernd Marin, dans son essai de 1979 qui ouvre l’anthologie, parle d’un « antisémitisme sans antisémite ». Lorsqu’il surgit dans la sphère publique il se manifeste essentiellement de deux façons : par un refus ou une atténuation de la mémoire de la Shoah ; par une remise en cause de la légitimité de l’existence de l’État d’Israël. 

Ce qui amène une question, qui doit vous être souvent posée : peut-on critiquer Israël sans être antisémite ?

Oui, la question est posée sans cesse ! Le débat universitaire est ouvert à ce sujet, non sur le fait qu’on peut critiquer la politique d’Israël, son gouvernement, le génocide, ce qui est évidemment reconnu comme légitime par tous. Mais sur le moment où cette critique légitime devient un antisionisme qui peut être taxé d’antisémitisme. L’IHRA [alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, ndlr], donnait des exemples concrets en 2016, que la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme [signée par 200 chercheurs internationaux ndlr] a remis en question en 2021.

Par exemple ? 

On travaillera sur ces exemples le 10 novembre lors de la présentation de l’ouvrage à Marseille. Par exemple, le slogan palestinien « From the river to the sea » est clairement antisémite pour l’IHRA, puisqu’il impliquerait qu’Israël doit devenir un État palestinien, les juifs d’Israël être privés de leur droit à l’autodétermination, et possiblement persécutés et exterminés. On [les signataires de la Déclaration de Jérusalem] considère plutôt que ce slogan est une réponse au suprémacisme israélien, à son nettoyage ethnique. Que ce slogan émane, même s’il est aussi repris par des antisémites, d’une population opprimée qui a le droit, elle aussi, à l’autodétermination.

Quand le soutien à la cause palestinienne dérive-t-il concrètement vers cet antisémitisme contemporain que vous décrivez ? 

Ce qu’on peut affirmer, c’est qu’établir une analogie entre sionisme et colonisation relève d’un point de vue sous-informé historiquement. De la méconnaissance. Des sionistes militent pour l’existence de la Palestine, le retrait des colonies, certains pour la solution à deux États, d’autres pour un état binational. Ils sont sionistes, et contre le mouvement colonial raciste, contre le génocide en cours. Quand un sujet est mal travaillé, et l’antisémitisme est très mal travaillé en France, il ressurgit avec brutalité, sans les nuances qui permettraient de le comprendre.

Dans la figure du juif qui serait un « superblanc » par exemple, comme le décrit l’article de Judith Coppey et Vivien Laumann sur les féministes ?

Oui. Les études intersectionnelles, féministes et antiracistes, sont un champ très important de la recherche actuelle qui théorise les discriminations sociales. Comme les Juifs sont globalement considérés – même si cela est très discutable dans le détail – comme assimilés socialement, dans le schème qui oppose dominants et dominés les juifs sont perçus comme des dominants. Des « super-blancs ». C’est oublier qu’ils ne sont pas tous blancs, d’une part, et surtout c’est renouer avec le fantasme antisémite du juif diabolique et surpuissant. Prendre conscience que l’universalisme a été construit en excluant les femmes, les arabes et les noirs est important, mais la spécificité de la condition juive ne fonctionne pas dans ce schéma-là. 

Il est question aussi, dans nombre d’articles, de la nécessaire construction d’une articulation entre racisme et antisémitisme. De travaux communs de la recherche.

C’est indispensable, et là encore il s’agit d’une question complexe. L’antisémitisme n’est pas exactement un racisme, il échappe la pensée binaire, campiste, justement parce que les juifs sont ce « tiers » fantasmé comme puissant et tirant les ficelles. Pour exemple, dans le fantasme du grand remplacement, les noirs et les arabes sont ceux qui envahissent et font beaucoup d’enfants. Les juifs sont les passeurs, les « élites cosmopolites », ceux qui en profitent, l’ennemi de tous. Cet antisémitisme-là, d’extrême droite, s’analyse facilement, on en a l’habitude. Mais le fantasme du juif puissant traverse la société française bien au-delà. Il est important aujourd’hui de penser cet antisémitisme contemporain et d’articuler les luttes contre le racisme et l’antisémitisme. De permettre aux chercheurs de s’emparer de ces questions, et de former les citoyens à comprendre comment l’antisémitisme reste à l’œuvre dans nos sociétés. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL

Penser l’antisémitisme contemporain
Anthologie critique 
Préface de Michel Wieviorka
Éditions de l’Aube - 28 euros

Rencontre avec Bruno Quélennec et Salima Naït Ahmed
Le 10 novembre à 18h30
Salle des Rotatives, La Marseillaise, Marseille
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