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Des voix pour relier les rives

Pour ouvrir sa saison intitulée Voix de Méditerranée, Sciences Po Aix réunissait Anne-Claire Legendre et Thierry Fabre autour d’une Méditerranée pensée comme espace de circulation, de création et de dialogue

« Pourquoi étudier l’arabe quand on est bretonne ? » La question, posée par Angelina Rosselli Greco, étudiante à Sciences Po Aix, permet à Anne-Claire Legendre de revenir sur son propre parcours. Première femme à la tête de l’Institut du monde arabe depuis février 2026, la diplomate est issue d’une famille sans attache particulière avec le monde arabe et n’a pas pris l’avion avant ses vingt ans. Elle évoque d’abord un choc esthétique : celui de l’Alhambra. Puis viennent les questions posées par l’histoire coloniale, la littérature comparée, les poètes francophones libanais dont elle veut pouvoir lire aussi les textes en arabe. Le Caire, enfin. La littérature, raconte-t-elle, est « formidable pour comprendre le monde », mais ne lui suffit plus : Sciences Po Paris puis la diplomatie prolongeront ce premier déplacement vers l’autre rive.

Face à elle, Thierry Fabre raconte une autre enfance méditerranéenne. Né à Cannes, il grandit avec la mer pour horizon, mais aussi avec cette frontière mentale : de l’autre côté, « ce n’était pas nous, c’était eux ». Toute sa réflexion consistera précisément à interroger ce partage. Fondateur des Rencontres d’Averroès et auteur de Face aux empires, la voie méditerranéenne, il invite à penser ensemble les sociétés du Nord et du Sud, non comme deux blocs opposés mais comme les parties d’un même espace de circulation, de mémoire, de conflits et de création.

La langue comme passage

La question de l’arabe demeure au cœur de cette rencontre. Deuxième langue la plus parlée en France, elle reste pourtant très peu valorisée dans l’enseignement secondaire et supérieur. Anne-Claire Legendre insiste sur la nécessité d’en faire pleinement une langue de savoir, de culture mais aussi une compétence professionnelle reconnue.

Le partenariat signé le même jour entre Sciences Po Aix et l’Institut du monde arabe va dans ce sens : collaborations scientifiques et culturelles, mobilités étudiantes, accueil de stagiaires et création à Aix du premier centre agréé de l’académie pour le CIMA – certificat international de maîtrise en arabe. Autant de passerelles qui donnent un contenu très concret à l’ambition méditerranéenne de l’école.

Pour Anne-Claire Legendre, l’Institut du monde arabe doit lui aussi être davantage qu’une vitrine : un partenaire et une caisse de résonance de ce qui se crée aujourd’hui dans les sociétés arabes. La vitalité culturelle qui s’y déploie, à travers musées, festivals, artistes et nouveaux lieux de création, demeure encore insuffisamment considérée depuis l’Europe.

Regarder la modernité arabe

C’est peut-être là que la rencontre trouve sa plus belle ouverture : lorsqu’elle déplace le regard de l’héritage vers la modernité. Celle des mondes arabes reste largement périphérique dans le récit proposé par les grands musées occidentaux. Anne-Claire Legendre cite notamment Baya, immense peintre algérienne mise à l’honneur par l’Institut du Monde Arabe et les Musées e Marseille, dont l’œuvre oblige à repenser les catégories trop commodes entre art européen et art « d’ailleurs ».

Le dialogue entre Anne-Claire Legendre et Thierry Fabre, modéré par Roxana Nadim et Angelina Rosselli Greco, donne ainsi un ton particulièrement stimulant à Voix de Méditerranée. Pas une Méditerranée de carte postale, ni seulement un objet géopolitique, mais un espace vivant, traversé par les langues, les œuvres, les étudiants, les idées. Une Méditerranée que cette nouvelle saison entend précisément faire circuler, entendre et regarder autrement.

SUZANNE CANESSA

La rencontre s’est tenue le 1er octobre à Siences Po Aix

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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