Quel plaisir de retrouver Lawrence Foster à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille ! Dès l’ouverture, les grandes envolées de cordes imposent leur majesté ; les cuivres donnent à la partition son poids, ses couleurs, ses brusques changements d’humeur. L’intelligence portée à la partition et à sa richesse demeure reine, côté fosse comme côté plateau ; peu importe, alors, que l’entente entre les deux semble par endroits perfectible.
Le privilège de séduire
Dario Solari compose un Don Giovanni théâtralement idéal pour l’incarnation dont rêve Agnès Jaoui : agressif, allègre, jamais prompt au moindre élan de repentance. Vocalement tout aussi impeccable, très installé dans les graves, il se révèle presque effrayant en entonnant les aigus et la fragilité feinte de la sérénade. La mandoline solo de Vincent Beer-Demander se greffe à ses élans avec une grâce merveilleuse. Tout au long de l’opéra, les instrumentistes appelés par la partition gagnent aussi le plateau : ces moments où les personnages écoutent, jouent ou font jouer la musique prennent ainsi tout leur relief.
C’est peut-être là que réside ce que l’on aime tant chez Jaoui : sa capacité à réellement comprendre une œuvre avant de chercher à la commenter. Don Giovanni bifurque, change d’humeur et de direction presque toutes les deux minutes ; la mise en scène en épouse chaque mouvement et tout semble pourtant aller de soi. Jaoui met la partition en lumière, littéralement, grâce au superbe travail de Bertrand Couderc ; en espace, par une direction d’acteurs remarquable ; en perspective enfin avec Éric Ruf, jusqu’à se jouer de toute son iconographie. Collerettes, tenues sévillanes, murs et colonnades andalouses, Commandeur surgissant dans la fumée : plutôt que de débarrasser l’œuvre de ces images, ils les assument jusqu’à la jubilation.
Rentrer dans les rangs
Cette fidélité aiguise les rapports entre les personnages. Salome Jicia donne à la douleur de Donna Anna une évidence absolue. Dès la première scène, la mort du Commandeur de Mischa Schelomianski, vieil homme tenant à peine debout, bouleverse : stupeur et souffrance sont immédiates. Père et fille paraissent terriblement peu armés face au si respectable Don Giovanni.
Magnifique vocalement, Cyrille Dubois laisse affleurer chez Don Ottavio une veulerie troublante : le malheur de Donna Anna semble moins l’occuper que son désir de l’épouser. À Margaux Poguet revient une Donna Elvira aristocratique, hautaine et narcissique, moins amoureuse que désireuse de gagner et de sauver la face. Elle malmène ses gens et ne rejoint la cause de Donna Anna que lorsque son intérêt l’y conduit. Floriane Hasler, Zerlina solaire plutôt que légère, appartient à un autre monde : éblouie, certes, mais jamais effacée. Elle aussi est agressée ; elle aussi veut se venger. Excellent également, Louis Morvan donne à Masetto toute sa présence, tandis que Marc Barrard campe avec justesse un Leporello pris dans le sillage de son maître sans jamais s’y dissoudre.
Le finale l’affirme avec une noirceur tranquille. Mozart punit Don Giovanni ; Jaoui paraît croire beaucoup moins à une véritable redistribution des rôles. Le tyran renversé reviendra sous d’autres formes. Les puissants restent assis à table.
D’un Don Juan à l’autre
Don Juan reviendra bientôt sous une tout autre forme. Le 18 octobre, Orages et passion fera entendre le poème symphonique Don Juan de Richard Strauss, inspiré du héros de Nikolaus Lenau, aux côtés de Wagner et Mahler, sous la direction de Michele Spotti. Rien à voir, cette fois, avec le libertin puni de Mozart : chez Strauss, Don Juan devient une figure romantique, lancée dans une quête sans fin du désir et de l’idéal, moins jugée pour ses fautes qu’emportée par l’impossibilité de trouver ce qu’elle cherche. Le 10 octobre, Impressions romantiques réunira auparavant Ravel, Debussy et Thuille au Foyer de l’Opéra.
SUZANNE CANESSA
Don Giovanni est donné à l’Opéra de Marseille jusqu’au 11 octobre.






