mercredi 3 juin 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
AccueilScènesDon Juan est un sale type 

Don Juan est un sale type 

À La Criée du 4 au 7 juin, Macha Makeïeff met en scène un Dom Juan post #meetoo sadique et détestable. Une relecture acerbe mais très fidèle au texte, servi par de grands acteurs

Depuis le déboulonnage en règle de David Bobée, le Don Juan de Molière a perdu les derniers restes de son aura de héros, déjà bien entamée par Antoine Vitez. Si jusque-là ce seigneur libertin, c’est à dire athée au XVIIe siècle, ce noble courageux, c’est à dire qui défend son honneur par l’épée, conservait des qualités, aujourd’hui il n’apparaît plus que comme un lâche dominant, un décadent sexiste, méprisant et méprisable. 

Macha Makeïeff s’inscrit, en femme féministe, dans cette démarche de démystification du « grand seigneur/méchant homme ». Comme Bobée, elle fait remplacer « tabac » par « théâtre » dans le monologue d’ouverture de Sganarelle (formidable Vincent Winterhalter) qui bégaye et plastronne, campant le personnage du valet, à la fois complice et réprobateur, dès les premières minutes. Mais elle poursuit la métaphore du théâtre, et les personnages ne sont jamais dans le réel : ils surgissent du décor à double fond où ils semblent tous épier, pour le détruire, la bête malfaisante que tous réprouvent. Sganarelle navigue d’un espace à l’autre, intercesseur entre la scène et le public, comme le faisait sans doute Molière, qui jouait le valet.

Enfermé au boudoir

Théâtre dans le théâtre, Dom Juan devient aussi un huis clos : le libertinage du prédateur n’apparaît plus comme la libre-pensée du XVIIe siècle, mais comme une « liberté » abusive que Macha Makeïeff transpose, pour mieux la dénoncer, dans une ambiance sadienne : une alcôve, un boudoir, des portes dérobées. Dans un XVIIIe siècle qui, comme le souhaitait la metteuse en scène, répand comme une « odeur de lit défait ».

Là, Don juan, enrubanné mais aussi négligé, apparaît sous les traits d’un stupéfiant Xavier Gallais, qui parvient à n’être, à aucun moment, grandiose ou désirable. Il joue avec une abnégation dont peu d’acteurs sont capables un personnage totalement détestable, faible, sans panache, et clairement sadique. Violentant les femmes, et son valet. 

Ainsi Makeïeff démine un à un tous les préjugés qui parcourent le texte : Piarrot le paysan manie une langue claire et belle, les proverbes enfilés de Sganarelle prennent sens, et le mépris linguistique de Don Juan est le signe d’une malsaine domination de classe. Et de genre : Charlotte et Mathurine, les paysannes si souvent raillées dans les mises en scène de Don Juan, deviennent des comédiennes jamais dupes de leur séducteur, qui ne les séduit pas. Quant à Elvire, même sous emprise, elle dit « non ». 

Le patriarcat signe là son arrêt de mort : le commandeur est une femme trompée et non l’incarnation virile du courroux céleste. Et Don Luis, le père de Don Juan qui incarne dans le texte l’honneur de la noblesse, il apparaît sur scène comme un pervers ridicule et crédule. Le symbole d’un patriarcat sans bienveillance qui génère des monstres.

Don Juan est mort « et voilà par sa mort un chacun satisfait », conclut le valet. Même s’il ressurgit, toujours, sous d’autres formes, au moins n’est-il plus possible de le glorifier.

AGNÈS FRESCHEL

Dom Juan a été créé au Théâtre Liberté, Toulon, en décembre 2024.

Du 4 au 7 juin
La Criée, Centre dramatique national de Marseille

Retrouvez nos articles Scènes ici

ARTICLES PROCHES
- Plus d'infos, cliquez ici -spot_img

L’absent(e)

La compagnie Begat Theater propose une nouvelle version de son spectacle déambulatoire. Le principe : pendant une semaine, un·e auteur·ice créé·e une histoire...

Waku Doki

En japonais, waku doki désigne la montée d’adrénaline avant de réaliser quelque chose d'excitant. Le prolifique danseur et chorégraphe niçois Éric Oberdorff et sa...