samedi 14 février 2026
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De l’art de transcrire

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« Quel dommage de débuter le concert à vingt heures, les cigales couvrent le piano, déplorait l’artiste venu écouter le concert de Lucas Debargue la veille : plus tard, les insectes se taisent et le plein air est plus propice à l’écoute de l’instrument ». Repoussé d’une demi-heure, le début du concert se posait sur la toile de fond des stridulations des cigales. Pourtant, l’écoute n’en était pas moins belle. Les six pièces extraites de quatre des volumes des Romances sans paroles de Mendelssohn ouvraient la soirée. On a du mal à songer que le compositeur écrivait que « les pièces pour piano ne sont certainement pas ce que j’écris avec le plus de plaisir », tant ces camées délicatement ciselés offrent une impression de liberté. Chaque saynète construit l’appréhension d’un sentiment d’une émotion, installe ici un dialogue aux développements mutins ou semble préfigurer des moments du cinéma muet, là, met en évidence les remuements d’une âme, tristesse, passion, nostalgie, brosse des paysages, précédant les poèmes de Verlaine qui s’inspira du titre de Mendelssohn pour le recueil qu’il rédigea en prison. On y lit « Le piano que baise une main frêle / Luit dans le soir rose et gris, vaguement »…
Rien de frêle dans l’approche pianistique de l’artiste ! La légèreté de la main aborde parfois le clavier comme une harpe, sait approfondir les phrasés, leur donner une épaisseur à la lumineuse densité. Tout est contrôlé, dosé, mesuré afin d’atteindre l’idéal. Le piano sait se faire aérien dans la si preste Fileuse (opus 67 n° 4), se recentre, tourbillonne, ironise, songe…
La Ballade n° 3 en la bémol majeur opus 47 de Chopin apporte ses ruptures de ton : la douceur de l’introduction est balayée par les élans furieux des accords en fa mineur, les passages chromatiques s’exacerbent sous les amples accords, les octaves rompus, les séries de doubles croches se conjuguent en un foisonnement sensible. Lui répond le chant continu du Nocturne en ré bémol majeur opus 27 n° 2, et son indicible harmonie. La Ballade n°4 en fa mineur opus 52 conclut la première partie et ses clair-obscur, ses danses lentes qui empruntent à la valse et la mazurka, médaillon aux contre-points et contre-mélodies entrelaçant deux thèmes jusqu’à l’exubérance de la coda. 

À quatre mains ?

Préparée par le caractère épique de la fin du programme de la première partie, la seconde était dédiée à Wagner « vu par », d’abord Lugansky dans Quatre scènes de Götterdämmerung (Le Crépuscule des Dieux) puis Liszt, Mort d’Isolde, extrait de Tristan et Isolde dans sa transcription pour piano. L’élégance du jeu convie à une lecture personnelle des thèmes wagnériens. Plus qu’une transcription pour piano, il s’agit d’un dialogue par-delà les siècles entre deux musiciens. L’un expose son propos, l’autre le commente, l’orne de ses réflexions, de ses émotions, offre échos, lyrisme, emportements, songes, recompose les récits, nous bouleverse. L’assistance est suspendue à la magie qui se déploie là. Un orchestre entier vibre dans l’ossature du Steinway. Extases !

En bis, le pianiste revenait à Rachmaninov avec La Romance Opus 21 n° 5, Lilas et son Prélude opus 23 n° 7 en ut mineur avant de faire dialoguer Tchaïkovski et Rachmaninov dans la sublime Berceuse opus 16, n° 1… histoire de réconcilier la nuit et ses enchantements.

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné au Parc de Florans, La Roque d’Anthéron, le 28 juillet 2024

Comme le feu ou les illusions perdues

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Copyright Shellac/Tandem

Le film s’ouvre par une longue séquence qui n’est pas sans rappeler celle du Shining de Kubrick. Route déserte sans horizon. Une voiture file entre de hautes forêts. Musique lancinante, répétitive. Deux notes dont l’une se prolonge jusqu’au malaise. A l’intérieur du véhicule, sur la banquette arrière, une jeune fille encadrée par deux garçons. A l’avant, un chauffeur quinquagénaire et une cage à lapins.

Inspiré par une expérience vécue par son frère dans sa jeunesse, Philippe Lesage suit le jeune Jeff (Noah Parker) 17 ans, invité par son meilleur ami Max (Antoine Marchand-Gagnon) à passer des vacances en famille chez Blake Cadieux (Arieh Worthalter) un  ami de son père Albert (Paul Ahmarani ). Albert est scénariste. Blake cinéaste. Blake et Albert ont autrefois réalisé des films ensemble. Puis leurs routes se sont séparées. Le premier refusant le cinéma commercial et se tournant vers la vérité du documentaire. Le second se « compromettant » dans des projets télévisuels alimentaires. Blake est veuf, vit dans un chalet reculé au milieu des forêts et des lacs. On y arrive après un long voyage routier et un trajet en hydravion. Jeff admire Blake et veut devenir réalisateur comme lui. Il est amoureux de la sœur de Max, Aliocha (Aurélia Arandi-Longpré) dont le prénom est celui d’un des frères Karamazov. Elle rêve de devenir écrivaine.

Lutte d’egos

Les vacances, ponctuées de parties de chasse, de pêche, de canyoning et de bons repas bien arrosés tournent vite au règlement de comptes entre les deux anciens collaborateurs. Une vraie guerre larvée à coups de mauvaises blagues, de trahisons, de disputes qui créent au milieu même des moments festifs, gêne et trouble. Les repas en particulier, offrent le lieu privilégié où s’expriment, par une mise en scène virtuose, les conflits et les rancœurs. Le spectacle que Blake et Albert donnent aux jeunes gens, puis aux invités venus les rejoindre, est tout à la fois risible et pathétique. Blake imbu de lui même, en misanthrope méprisant, et artiste des bois, Albert tout aussi égocentrique que son hôte, aigri et jaloux. Le jeu sera d’humilier l’autre, de multiplier les petites et grandes cruautés. Rares sont les moments de sérénité. Une danse, des chansons partagées parfois, qui apaisent les choses.

On colle au point de vue de Jeff qui perd ses illusions une à une, et dont l’admiration pour le cinéaste respecté et reconnu se mue en haine. D’autant que celui qu’il considérait comme son mentor devient son rival en amour. Les excursions dans les paysages canadiens grandioses ne suffisent pas à faire contrepoint aux mesquineries humaines. La violence semble tapie. Là encore on pense à un autre film mythique : Délivrance de John Boorman

En dépit de son titre incandescent Comme le feu est aussi un film d’eau. D’une eau profonde et trouble -même lorsqu’elle bondit dans les rapides d’une rivière. Et d’un feu qui couve, consume, détruit, flambant par moment avant de se rendormir sous les cendres. Un film de tensions entre des éléments opposés, qui prend le temps d’installer les situations en les minant de l’intérieur.

ELISE PADOVANI

Sortie nationale : 31 juillet.

Jeune étoile

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Avec l’assurance tranquille d’une jeunesse qui ne cherche pas l’effet ni ne se targue de quoi que ce soit, Tsotne Zedginidze débutait son récital par l’une de ses propres compositions, un Impromptu époustouflant de maturité. Le tissage des accords, le travail des nuances, le caractère interrogatif de l’incipit, les résolutions qui empruntent à l’atonal puis se lovent dans la fluidité de thèmes aux multiples échos, placent d’emblée le jeune compositeur dans son siècle, réunissant les courants du XXème et leur apportant une sorte de conclusion qui les réconcilie. En regard de cette pièce, répondait l’Impromptu opus 90 n° 3 D.899 de Schubert, Andante mosso en sol bémol majeur, dont l’interprétation se pose délibérément sur un tempo lent, le terme « mosso » étant compris ici comme « ému » et non «mouvementé », comme si la musique apprivoisait le frémissement des cigales dans la moiteur de la fin de journée. La douceur des envols est sans doute liée à l’évocation de la princesse Rosamunde, surnom donné à cette partition, car son thème correspond à une variation de la musique de scène que Schubert utilisa pour la pièce éponyme…

S’inscrivant dans la tradition d’un Liszt, Tsotne Zedginidze se livre lui aussi à des variations sur les œuvres de ses prédécesseurs. Il présentait ainsi Dedication to Ravel and Debussy, subtil entrecroisement de thèmes célèbres des deux compositeurs, mêlé à ses propres réflexions. Une rêverie s’orchestre autour de musiques aimées, les reprend, les module, les traduit à l’aune de sa sensibilité. Le voyage se prolonge lors de Piece to Japan où sont brossés les paysages d’un univers fantasmé, pages d’un carnet de route qui se plaît aux errances… L’Improvisation sur L’Anneau du Nibelung de Wagner subjuguait par sa fermeté de composition et sa fantaisie virtuose.     

En deuxième partie, le jeune pianiste s’attachait au triptyque que Ravel composa sur les trois poèmes pour piano d’Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit. Là encore il s’agit d’une transposition : Ravel transcrit musicalement les mots du poète en une osmose qui laisse transparaître les ombres. Tour à tour émergent Ondine, cette nymphe qui tente de séduire un humain afin d’obtenir une âme immortelle, le Gibet et son pendu qui assiste à son dernier coucher de soleil, Scarbo, le petit gnome porteur de funestes présages. Le pianiste privilégie à la noirceur, la beauté des mélodies et les enrobe d’une douceur parfois malicieuse.

Ovationné par le public il offrira en bis son Prélude n° 2, condensé de finesse sur le velouté du Fazioli choisi pour le concert. Merveilles !

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 24 juillet, Parc de Florans, La Roque d’Anthéron

Retours

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Dès la dédicace, les lieux sont personnifiés : « À Tildette et ses sœurs. À la Corse protectrice ». Les premières pages, tel un prologue, nous invitent dans une maison de retraite sur le continent. Tildette, une très vieille dame, elle vient d’avoir quatre-vingt-quinze ans, monologue dans une entrée en demi-teinte, souvenirs sans regrets et un présent qui pèse. Le passage au discours direct d’un dialogue avec l’une de ses sœurs scelle le coup de théâtre : « elle nous a retrouvées ? /- Qui elle ?/- La Corse »…  

Le texte construit en trois parties, « Personne n’est à l’abri », « Il ne s’est rien passé tant qu’on ne l’a pas écrit », « Au cœur d’une île », se plaît aux échos, aux distorsions, aux faux parallèles, aux prénoms semblables à des années d’intervalle, aux souvenirs qui se chevauchent mais différent selon les mémoires familiales. Si les époques se répondent, les miroirs en sont biaisés et c’est dans ces interstices, ces fêlures que tout s’orchestre. La première est un burn-out qui conduit Léa, à se recentrer et à répondre positivement à la proposition de son amie d’enfance : reprendre sa librairie à Ajaccio. Était-ce parce que l’on ne part que pour mieux revenir ? La jeune femme y retrouve un équilibre. C’est là qu’elle rencontrera, au café, un vieux monsieur, Petru, qui lui demandera d’enquêter sur une famille juive, réfugiée en Corse durant la guerre et dont le souvenir a été transmis par ses parents. Voici Léa devenue malgré elle enquêtrice. 

Au-delà de l’anecdote fondatrice, il y a surtout dans ce texte l’abord simple et profond de grands thèmes : la tradition dans laquelle on s’enracine mais dont il n’est pas nécessaire d’être prisonnier sans la renier, le féminisme revendiqué par Matéa, et plus sobre chez Léa qui admire le courage de son amie d’enfance, la lutte contre les obscurantismes qui ont conduit aux exterminations du siècle dernier… La narratrice sourit aux côtés de Léna avec qui elle partage son café du vendredi : « Nous notre liberté, nous l’avons grâce à cette mer qui nous protège encore de ces nouveaux nazillons et de nos excès. Vous et moi, connaissons le prix à payer, les efforts à faire et les renoncements à accepter, pour savourer cette liberté tous les jours ». La Corse qui n’a pas dénoncé un seul juif durant la seconde guerre, qui les a protégés, a reçu le titre de Juste. « Nos parents, explique Léna, n’ont pas cherché à être Justes. Ils ont juste fait ce qu’ils devaient faire, ce qu’ils ont toujours fait. Elle est là la nuance ! Ils n’avaient pas le temps de s’interroger sur leurs actes, leurs décisions, leurs paroles. » Le temps présent se relit à l’aune du passé, les traces se recoupent, se découvrent.  

Hymne à la Corse, à sa complexité, sa beauté, sa force, son humanité, sans jamais tomber dans le cliché ou la description touristique, l’ouvrage est aussi un hommage aux livres. Chaque chapitre à partir de la deuxième partie du roman, moment où le personnage principal revient en Corse pour s’occuper de la librairie, est adorné d’une citation d’auteur en exergue et en semble le prolongement naturel. On passe de Cicéron à Quignard, de Cyrulnik à Joe Bousquet, de René Char à Montesquieu, de Danielle Casanova à Marcel Proust ; quelques proverbes corses s’invitent, « un Corse ne s’exile jamais, il s’absente »… L’amour de la littérature imprègne de ses références tout le texte, des poèmes se glissent au cœur du texte lorsque la prose plus cartésienne est impuissante à englober la puissance des émotions. 

On se laisse séduire par le récit, la véracité des personnages, la manière d’épingler les éléments de langage qui sclérosent les relations de travail et nient les êtres. 

« Ce livre est la trace écrite d’une promesse faite, il y a plus de sept ans » précise l’autrice dans les notes qu’elle livre à la fin de son texte. On attend les promesses à venir !

MARYVONNE COLOMBANI

Juste une îleDominique Pietri, éditions Scudo, 20€ 

Aux mille recours

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Malheureusement, Monsieur Arcadi Volodos est dans l’impossibilité de maintenir son concert de demain samedi 27 juillet pour des raisons de santé. Mais annuler un concert, c’est impossible ! Malgré les embarras actuels des transports, entre les difficultés ferroviaires et le blocage de l’espace aérien en raison de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, l’équipe quasi-olympique du Festival a trouvé une solution. Il n’est pas aisé de remplacer un immense pianiste, il en faut tout simplement un autre. Ce sera Lucas Debargue qui, au pied levé, remplacera le pianiste russe. Lauréat du prestigieux Concours Tchaïkovski (il obtint la quatrième place), ce fin littéraire aborde les œuvres du répertoire avec une intelligence et une verve qui les éclaire. Cette année il a enregistré l’intégrale de l’œuvre pour piano seul de Gabriel Fauré à l’occasion du centenaire de la mort du compositeur. 

Une belle occasion de retrouver ou découvrir ce grand artiste, pianiste et compositeur !

Les places achetées pour le concert du 27 sont reconduites pour ce concert, sinon, il suffit de téléphoner à la billetterie du festival (04 42 50 51 15) afin d’obtenir un remboursement.

M.C.

Concert du 27 juillet, Festival international de Piano de La Roque d’Anthéron, Parc de Florans (21H)

AVIGNON OFF : Un bad boy nommé Georges

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Le prof de Brassens © XDR

Lorsqu’en 1963, les textes de ses chansons entrent dans la collection Poètes d’aujourd’hui de Seghers, Brassens demande à Alphonse Bonnafé d’en écrire la préface. Bonnafé, c’est ce prof incandescent qui a révélé au jeune bagarreur les richesses de la poésie. Grâce à lui, Brassens brille désormais au panthéon du patrimoine de la chanson française. 

Olivier Hussenet s’est inspiré de cette transmission magique pour écrire Le Prof de Brassens. Il déroule le parcours chaotique d’un petit voyou sétois devenu une icône, avec son franc parler et son irrévérence. Il comprend les vertus de la rime, plaque ses accords de guitare sur des mots qui dérangent ou font rougir le petit bourgeois. Le monde de Brassens détruit les serrures de l’hypocrisie, de la connerie des bien-pensants. Georges appelle un chat un chat, une fille de joie une putain. Olivier Hussenet et Alban Losseroy, son complice au chant et à la guitare, se gardent bien  d’imiter le chanteur, mais livrent une kyrielle d’anecdotes ludiques et instructives sur la vie « en ces temps-là« , émaillées bien sûr, d’une douzaine de chansons du grand Georges. Ils en ont modifié les arrangements, adapté les tonalités à leurs propres voix. On les écoute en souriant tandis que la voix chaude et malicieuse de Brassens résonne dans notre mémoire.

JEAN-LOUIS CHÂLES

Le prof de Brassens A ÉTÉ DONNÉ les 6, 8, 10 et 12 juillet AU Théâtre de l’Arrache-Cœur, Avignon

Une ouverture concertante

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 Alors que les cigales se livrent à leurs harmonies dans les grands arbres du parc de Florans, les premières notes du festival mythique de La Roque d’Anthéron ouvrent le mois d’effervescences musicales de l’été. Ce n’est pas le piano qui résonne d’abord, il faut une préparation, « s’habiller le cœur » comme le disait le Renard au Petit Prince de Saint-Exupéry.  L’Orchestre de chambre de Paris dirigé de l’archet par le violoniste et soliste Gordan Nikolić interprétait d’abord le Concerto pour violon et orchestre n° 4 en ré majeur K. 218 de Mozart. La musique un peu lointaine, d’une grande qualité d’écriture mélodique, était servie avec une infinie douceur par l’orchestre et le soliste qui s’emporte avec une passion bondissante qui le suivra même assis dans les pièces suivantes.

Sublime simplicité 

Le temps d’un changement de configuration, le Steinway de concert était installé pour une autre œuvre de jeunesse de Mozart, le Concerto pour piano et orchestre n° 9 en mi bémol majeur K.271 « Jeune homme ». Attendue par une salle bondée, la mozartienne Maria João Pires lui réserva un moment suspendu : aucune recherche de démonstration virtuose, une approche précise de la partition, une lecture de l’œuvre qui la rend d’une évidence confondante. Tout s’articule en un lumineux dépouillement. « Rien de trop », tout est déjà là, puissant, coloré, nuancé. La soliste donne les premières mesures, vite rejointe par un orchestre galvanisé par sa présence. Rarement les artistes éblouissent de cette manière : pas besoin de détour par des acrobaties vertigineuses qui transportent les amateurs de rodéo pianistique ! La noblesse du ton, la souplesse du chant, la délicatesse du jeu, dialoguent avec élégance avec l’orchestre, servent les cadences avec brio. Juste parfaite ! La pianiste offrit à la salle enthousiaste l’andante de la Sonate pour piano n° 10 en do majeur de son cher Mozart, inventivité subtile, modulations aériennes… de l’émotion à l’état pur.

Petite symphonie

Après l’entracte, l’Orchestre de chambre de Paris proposait la courte (26 minutes) et ciselée Symphonie n° 8 en fa majeur opus 93 de Beethoven. On pouvait s’amuser à retrouver ici et là des accents propres à Mozart ou Haydn, hommage du compositeur à ses prédécesseurs ? Quittant les cors naturels pour les cors d’harmonie comme afin de célébrer une entrée de plain-pied dans un autre siècle, la couleur de l’orchestre s’en voyait changée, les instruments brillants gagnent alors en netteté dans leurs phrasés. La beauté rigoureuse de l’œuvre, sa forme condensée, sont magnifiées par une interprétation flamboyante qui sait aussi bien se glisser dans les échos de la Pastorale que dans un finale pyrotechnique.  Le public en redemande, et l’Andante de l’Orfeo et Euridice de Gluck, sublime, referme la soirée.

MARYVONNE COLOMBANI

Le 20 juillet Parc de Florans, La Roque d’Anthéron

La musique et l’universalité

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 « Il y a 26 ans, j’étais ici, à l’Hôtel Maynier d’Oppède. Je faisais partie alors des jeunes de la Méditerranée en 1998 », explique le génial clarinettiste Kinan Azmed au public auquel il apportera des précisions historiques, personnelles, poétiques et humanistes pour chaque pièce. Se conjuguent alors la technique instrumentale sans failles des musiciens à la beauté des tissages mélodiques et le sens. Les morceaux joués ce soir-là permettaient d’arpenter les créations du compositeur au fil des années, retours en arrière, mises en lumière de certains thèmes à l’aune du présent qui les colore parfois tragiquement. Ce sont les abricotiers plantés à Jisreen où Kinan Azmeh allait en vacances chez ses grands-parents, l’évocation de mois d’été heureux, désormais disparus sous les bombes. La dépossession des lieux du souvenir, de ce qui restait « la maison » dans l’imaginaire, se traduit avec délicatesse dans les volutes d’une clarinette sensible, profonde, délicatement onirique, qui se joue des rythmes impairs orientaux et les fait se frotter aux occidentaux. Les ornementations se mêlent, empruntent aux musiques tsiganes, klezmer, slaves, arméniennes, au jazz, aux phrasés « classiques », se lancent dans des effets de glissando, de growl, virtuosités multiples, jamais gratuites, au service d’un propos qui s’exacerbe, se déploie, nuancé, coloré, brillant. En résultent des compositions d’une élégante nostalgie teintée de sourires et de fêtes.   

Partages

En ouverture, le premier morceau écrit pour une pièce de théâtre sortie en 2022 et un film qui n’est jamais sorti, The Queen commanded him to forget, prélude de son refus à oublier. Suit Dance, que le clarinettiste créa avec le violoncelliste YoYo Ma, véritable fresque aux ruptures rythmiques éloquentes, hommage à Jisreen. La ligne mélodique subtilement prenante enveloppe l’auditoire de sa poésie, se pose sur les ostinatos de la guitare de Kyle Sanna, les notes lourdes de la basse de Josh Myers, les percussions et batterie de John Hadfield. Les trois musiciens apportent leur univers au fil des morceaux, les improvisations de Kyle Sanna qui surprennent parfois même ses complices, avec ses phrases inachevées, ses inspirations déroutantes et fines, la souple rigueur de Josh Myers qui équilibre savamment les mondes en une esthétique en épure, l’inventivité époustouflante de John Hadfield qui offrira un solo éblouissant. S’il est des voyages retour impossibles, il y a des refondations : c’est lors d’une fête de Thanksgiving, que le musicien se sentira curieusement chez lui, enfin, aux États-Unis. « Sentiment étrange à la fois joyeux, car je me sentais pour la première fois depuis longtemps à la maison, et coupable, car ce n’était pas, ce ne pouvait être le « chez moi » de mon enfance, détruit par la guerre », explique Kinan Azmeh avant l’envoûtant Galileo Galilei rêvé à Padoue, université du savant qui apporta tant à nos représentations du monde… Chaque pièce donne lieu à une histoire. On sera séduits par la fougue débridée de Wedding et l’humour de la clarinette qui mime un épuisement festif avant de se replonger dans un final ébouriffant. En bis théâtral, Airports est dédié « à tous ceux qui sont collés à l’arrière des aéroports en raison de leur couleur de peau, de leurs croyances ou de leurs passeports ». Un plaidoyer enflammé pour un monde d’acceptation et de compréhension de l’autre, le thème sera repris en chœur par le public… Seule la musique peut le faire ? Exceptionnel !

MARYVONNE COLOMBANI

Le 19 juillet, hôtel Maynier d’Oppède, Aix-en-Provence, Festival d’Aix 

Beautés commerciales

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Robin Koni, Unicorn Princess, 1988. © MGL

Très actif au sein du Miam, Musée International des Arts Modestes qu’il considère comme son grand-œuvre, cofondé en 2000 avec l’artiste Bernard Belluc, Hervé Di Rosa, n’en finit pas d’interroger la hiérarchie des catégories esthétiques établies par les institutions officielles de l’art, pour promouvoir des productions existant à contrario des avis officiels autorisés. Un art populaire libéré, laissant libre cours à ses projets et pulsions plastiques, sans s’encombrer du qu’en-dira-t-on institutionnel. Beaubadugly, sous-titrée « L’autre histoire de la peinture », montre donc « sans complexe les peintures originales de ces artistes à la marge de l’imaginaire et du goût commun, qui ont parfois vendu des reproductions de leurs œuvres par milliers en supermarché et dont les posters nous sont familiers ». Question : des artistes qui vendent « par milliers de reproductions de leurs œuvres en supermarché » sont-ils vraiment « à la marge du goût et de l’imaginaire commun » ? 

Dans l’ombre de l’histoire 

Les cimaises du Miam accueillent donc des images encadrées d’enfants qui pleurent, des Poulbots aux joues rouges, des clowns de Bernard Buffet, des pin-up, des vahinés, des paysages exotiques, images essentiellement véhiculées par les institutions de la société de consommation : supermarché, espaces touristiques, médias de masse, etc. L’exposition est organisée en deux parties, chacune divisée en sections : dans la partie historique (commissariat Hervé di Rosa et Jean-Baptiste Carobolante) : le peintre star, les représentations d’enfants, les représentations féminines, les paysages exotiques, la peinture fantastique. Réalisées par « des artistes au succès jamais démenti, pourtant relégués dans l’ombre de l’histoire » selon les commissaires, une vingtaine exposé·e·s, dont Vladimir Tretchikoff (premier artiste à exposer et vendre ses peintures dans les supermarchés), Bernard Buffet, Margaret Keane (Tim Burton lui a consacré un film : Big Eyes), Michel Thomas ( peintre des « Petits Poulbots »). Dans la partie contemporaine au 1er étage (commissaires associées : Nina Childress et Colette Barbier), les sections sont : « le peintre ce héros », « s’approprier la peinture au couteau », « Peindre coûte que c(r)oûte », « Leurre du Kitsch ». Là aussi une vingtaine d’artistes, parmi lesquels on trouve Pierre Ardouvin, Nina Childress, Gérard Gasiorowski, Philippe Katerine, Pierre & Gilles.  

Bouse de recherche

Beaubadugly se présente donc comme « un panorama de la peinture commerciale, médiatique et populaire ». Une exposition issue de la première bourse de recherche du Miam, financée en intégralité par la Fondation Antoine de Galbert et encadrée par l’Inha (Institut national d’histoire de l’art) dont Jean-Baptiste Carobolante, co-commissaire de Beaubadugly a été le lauréat en 2021. Entreprenant depuis cette date une recherche sur la peinture marchande, dont cette exposition est le premier événement, avant la publication à venir d’un ouvrage.

MARC VOIRY

Beaubadugly - L’autre histoire de la peinture
Jusqu’au 9 mars 2025
Miam, Sète 

Explosives créatures

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Friche l'Escampette, Germaine Richier, L'eau, 1953 © X-DR

Du 1er juillet au 1er septembre et tous les week-ends du mois de septembre, la Friche de l’Escalette propose des visites guidées.  

Au programme : promenade caillouteuse (escarpins à éviter), jalonnée par les œuvres permanentes héritées des précédentes expositions (dont les cités fantastiques en cérastone de Jean Amado, les jarres baroques de Traquandi, une cabane perchée de Marjolaine Dégrémont, les totems de François Stalhy…). Pause au bungalow du Cameroun de Jean Prouvé et découverte de la nouvelle proposition : cet été, c’est au tour de Germaine Richier, « la Méditerranéenne » de faire escale dans ce repli minéral du Parc National des Calanques.

Usine de plomb

L’histoire est connue de cette usine de plomb installée là, au milieu du 19e siècle pour limiter la pollution en ville, son développement organique dans la caillasse, ses étranges cheminées rampantes sur la colline, son déclin rapide, sa longue notoriété de royaume des ferrailleurs, de cimetière automobile, et puis son acquisition par le galeriste Eric Touchaleaume, au début des années 2010. Un (très) gros nettoyage, la préservation scrupuleuse de la végétation, une mise en sécurité réglementaire. Et le site se transforme peu à peu, au fil des aménagements des espaces clos et des mises en valeur minimalistes des traces du bâti historique résiduel, en lieu d’exposition de sculptures contemporaines et d’architecture légères du XXème siècle.

Golems

Les 13 créatures de Germaine Richier ne sont pas exposées au cœur de cette nature maritime tourmentée, comme l’aurait sans doute souhaité l’artiste provençale. Mais elles y ont été opportunément photographiées, et tout visiteur pourra en garder le souvenir grâce à l’élégant fascicule mis à la disposition par l’organisateur. Les œuvres sont présentées pour la plupart dans un ensemble bâti clos et couvert, lui-même très découpé, très segmenté, sans régularité, sans homogénéité. Sur leurs socles de bois brut, chacune de ces sculptures a son propre espace, ses propres perspectives et résonances, au gré des dimensions toujours diverses, et éclairages aléatoires. 

Des œuvres noires, écorchées, hirsutes, golems brutalement extraits. Richier et Giacometti, son illustre contemporain, traitent pareillement la matière. Mais quand les personnages de celui-ci semblent plus souvent inviter à la méditation, au mystère et à la lenteur, ceux de Richier, pas toujours identifiables, humains ou hybrides, mythologiques, puissants et dégingandés, préfèrent de loin l’explosivité et l’expressivité. On s’arrache en gesticulant de la lave en fusion et c’est joyeux !

MAURICE PADOVANI

Germaine Richier : La Méditerranéenne
Jusqu’au 29 septembre
Friche de l’Escalette, Marseille