jeudi 2 avril 2026
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OCCITANIE : Montpellier en mode Corée

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CelloGayageum © Nah Seung Yull

Depuis 2015, le festival Corée d’ici, accueilli par l’Opéra Orchestre National Montpellier propose au public d’aller à la rencontre des multiples facettes de la Corée à travers des événements pluridisciplinaires : musique, danse, cinéma, littérature, gastronomie, expositions, ateliers…  Le 10 octobre, The Gugak Jazz Society fera découvrir au public de nouveaux univers, dans lesquels la musique traditionnelle coréenne rencontre le jazz et la musique du monde. Le groupe, fondé en 2018, présentera une partie de Samulnori Fantasy : Season, album récemment sorti, qui explore des thèmes universels comme la passion, les rêves et les saisons changeantes de la vie. Le récit prend la forme du Pansori, art dramatique accompagné d’instruments de percussion comme le Jing, grand gong, ou le Janggu, tambour.

Combinaisons et alliances

Le 16 octobre, CelloGayageum avec Daniel Kim au violoncelle et Dayoung Yoon au gayageum (instrument traditionnel coréen) combine avec harmonie les deux cultures musicales de leurs instruments et le résultat est magnifique. Le duo s’est croisé la première fois à Berlin lors d’un concert organisé par le Centre culturel coréen. Attirés par leur curiosité mutuelle, ils se sont rapidement découvert une passion commune pour la création. Se comportant comme de véritables ambassadeurs culturels de leur pays, ils font voyager dans le monde la musique traditionnelle de Corée du Sud.Enfin le 20 octobre, place à Colours of sound, un ambitieux projet franco-coréen qui s’articule autour de l’interrogation suivante : comment les émotions du traditionnel coréen peuvent-elles créer une couleur unique en association à la palette musicale française ? Le groupe de musique du monde Doo-Mool (deux eaux en coréen) avec leurs rythmiques endiablées, les danseurs Kim Min-kyung et Choi Byung-gyu, les musiciens français Tom Pablo Gareil  et Maxime Dupuis (et le vidéaste Jeremias Alliu allieront leurs talents pour répondre à cette question. 

ANNE-MARIE THOMAZEAU

The Gugak Jazz Society
10 octobre

CelloGayageum
16 octobre

Colours of sound
20 octobre
Opéra Orchestre National Montpellier

DIASPORIK : Classe, race, place… les journalistes face aux assignations

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© S.C.

La table-ronde Les mots associés aux personnes racisées : l’exemple de la presse marseillaise., animée par le journaliste Iliès Hagoug voulait associer les directeurs de titres locaux, La Marseillaise, Marsactu, La Provence, ainsi que la sociologue Khadija Sahraoui-Chapuis afin de constater la part des journalistes concerné.e.s dans les rédactions, et plus largement et plus généralement s’interroger sur le traitement médiatique des quartiers populaires, trafics et autres assignations minoritaires dont sont la cible, les personnes racisé.e.s. L’absence inopinée de La Provence a réduit le champ, et empêché une mise en perspective historique de la presse locale. On sait le  rôle décisif de certains titres (Le Méridional) ou journaliste (Gabriel Domenech) sur l’explosion des crimes racistes dans les années 70 à Marseille. 

Représentation des racisés

Pour Benoit Gilles, journaliste à Marsactu, l’équipe actuelle est composée de personnes non racisées, c’est un fait, par « manque de candidatures de personnes racisées » aux offres d’emploi proposées par le média, argument qui ne prend pas en compte les biais de recrutement comme dans la plupart des titres. Concernant l’occurrence des termes et notamment celui de musulmans, sa présence dans le journal en ligne reste liée au traitement de l’actualité, en particulier autour de l’affaire de la mosquée des Bleuets et de l’imam Smaïn Bendjilali. 

Léo Purguette revient sur l’histoire de La Marseillaise, journal créée par les résistants après-guerre dont de nombreux militants communistes et FTP-MOI et qui constitue un socle essentiel. Avoir eu des contributeurs tels que Pape Diouf ou Jean-Claude Izzo, participe d’une représentativité importante. Ce constat ne suffit pas à ignorer combien « aujourd’hui, c’est le FN qui donne le La ! ». Il s’agit de s’interroger sur l’accès au récit dans les rédactions mais, au-delà, de comprendre la situation économique des médias et en particulier la presse locale. La Marseillaise a failli disparaitre et la concentration croissante des médias entre les mains de quelques grandes entreprises ou milliardaires pose des défis pour l’indépendance et le pluralisme de l’information. Les titres indépendants et les journalistes sont précarisés, et le monopole croissant interroge désormais le lien avec les partis politiques et les annonceurs. 

Pour le président de la Marseillaise, la recherche de contributions nouvelles, comme avec Zébuline, favorise la prise de parole d’une approche plurielle, valorisant les expressions minoritaires. 

Approfondir sans assigner

Pour la sociologue Khadija Sahraoui-Chapuis, le sujet de l’assignation est suffisamment grave pour ne pas être traité de façon sensationnaliste. Constat qui l’amène à rester à distance des médias, en tant que chercheuse, puisque les règles de déontologie sont, dans le journalisme, essentiellement déclaratives. Ainsi  la mention de l’origine réelle ou supposée des délinquants ou criminels, est systématique pour les uns, absente pour les autres, pour des crimes ou délits qualifiables de façon identique (trafic, viol…). 

Selon la sociologue, le vocabulaire mobilisé pa les journalistes pour traiter des « faits divers » devrait éviter de reproduire les dénominations policières, telles que Chouf, barbecue, caïds, DZ mafia… et choisir plutôt les termes plus contrôlés du judiciaire. Il devrait aussi intégrer une analyse documentée sur l’impact de l’école dans les trajectoires personnelles et les facteurs qui favorisent l’économie de la débrouille et des mécanismes qui mènent de nombreux jeunes à devenir captifs des réseaux. 

Les mots de clôture des coprésidents d’Ajar, Christelle Murhula et Arno Pedram invitent à poursuivre la mobilisation en soutenant notamment les journalistes racisé.e.s particulièrement cyberharcelés sur les réseaux sociaux. 

Samia Chabani

Le festival AJAR a eu lieu à la Friche la Belle de mai les 7 et 8 octobre

Les baskets de la liberté

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Dans les rues, les bureaux, les transports, toutes les femmes, jeunes ou vieilles, voilées ou mini-jupées, bourgeoises ou prolétaires, cadres ou employées, sont désormais en baskets. Plus ou moins chics, confortables et logotisées, les chaussures des femmes sont enfin confortables et leur permettent de courir, porter, marcher comme des hommes. Elles sont enfin libérées du talon, ce carcan séculaire qui voulait les rehausser et contraignait leurs mouvements avec l’aide des jupes longues ou courtes, les empêchant de s’asseoir, de chevaucher ou s’allonger tranquilles. 

Restent d’autres carcans, maquillage, lissage, épilation et faux cils, faux ongles infinis qui empêchent de pianoter ou de caresser sans risque. Mais la révolution de la basket semble définitive, profitant aussi aux hommes (et aux vaches) qui ne sont plus contraints à la rudesse du cuir.

Mais d’où vient cette avancée sociétale notable, sinon du hip-hop ? D’une culture mondialisée, populaire au sens où elle est née du peuple comme une contre-culture, en utilisant pourtant ses circuits publics et marchands. Un symbole des paradoxes de la notion de « populaire » en art. 

La pop, c’est populaire ? 

C’est ce que la Semaine de la pop philosophie, se propose d’explorer cette année. Une philosophie née du concept derridien selon lequel la pensée peut s’exercer à partir de référents populaires, et se passer d’Eschyle et de Bach pour se nourrir de pop art, pop musique, bédé et séries télé. Il s’agit d’en finir avec une notion descendante de la culture, celle d’une éducation populaire par ceux qui savent, et de considérer que le peuple produit des œuvres, qui permettent aussi des révolutions sociétales. Comme l’usage généralisé des baskets. 

Une analyse qui vient battre en brèche le concept de Vitez, cher à la culture publique, de « l’excellence pour tous », pour y substituer celui plus inclusif de l’excellence de tous·tes. Mais qui se heurte à l’absence de réflexion sur les forces de régulation exercées sur le « populaire » par le marché capitaliste.  

C’est pas le pied 

Car si le public se réunit en masse pour sauver des vies au concert de SOS Méditerranée, s’il sera demain nombreux la Fiesta pour célébrer les Suds, les têtes d’affiches de ces grandes manifestations doivent leur succès à leur talent, mais aussi au soutien d’un système médiatique et industriel qui les a rendus bankables

Sont-ils pour autant plus légitimes à défendre le peuple que les artistes des scènes publiques qui s’interrogent sur la justice, qui réhabilitent la dignité de la Traviata, dame aux camélias de traviole ? Qui concoctent de magnifiques spectacles pour enfants, qui dénoncent les abus séculaires et font sauter les carcans hérités pesant sur les corps et sur les mots ?

Sans intervention, ici et là, des principes de la culture publique, le hip-hop se serait réduit à celui que les majors, c’est à dire le capitalisme, avait intérêt à promouvoir : exclusivement masculin, séparant les communautés et les générations, et (auto)représentant la jeunesse populaire comme violemment ingérable et sans avenir. Loin de la révolution des baskets, que la culture publique n’a pas voulue, mais qui profite aujourd’hui autant à Nike® qu’aux pieds des femmes. 

AGNÈS FRESCHEL

Exils et vertiges

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Le récit s’ouvre sur le visage d’une réfugiée africaine en très gros plan. Elle raconte sa fuite devant des terroristes, le massacre des siens, la peur, la douleur. La voix de la traductrice relaie ses propos. Puis en rupture de cadre et d’échelle, nous voilà au-dessus d’une montagne abrupte et du vol circulaire des vautours avant que tout ne s’inverse et que nous nous trouvions au-dessous, au pied de la roche grise, les rapaces collés au ciel. Le préambule du récit est un renversement et annonce le vertige émotionnel qu’Isabel Coixet va nous faire vivre dans Un amor.

Natalia (Laia Costa) trentenaire célibataire était interprète dans une agence de médiation, au comité d’accueil des réfugiés. Elle déserte la souffrance distillée par les demandeurs d’asile, l’horreur de leurs récits, sa responsabilité dans l’instruction des dossiers, et s’installe loin de la ville dans un village montagnard, La Escapa, où elle ne fera plus que traduire documents et textes littéraires. Sans grand moyen, elle loue une vieille maison délabrée, sale, inhospitalière. L’eau du robinet coule noire, la douche fuit, le toit est troué. Les chiens aboient sans cesse. Son propriétaire fait irruption pour recevoir le loyer en billets froissés fourrés dans une enveloppe. Il est odieux, misogyne, menaçant, refuse d’assumer les réparations et lui impose d’adopter un chien hermaphrodite, balafré et traumatisé que Nat finira par aimer.

Dans le village, tout le monde sait tout sur tout le monde. Sous le calme apparent du lieu où tous l’affirment : « on est super bien ». Fermentent la suspicion, l’infamie, le non-dit. Sur le pays tournent l’orage et les oiseaux noirs. On pense au récent As bestas de Rodrigo Soroyen. Territoire délimité, dominé par les pics rocheux, dans lequel vit une communauté restreinte. Parmi elle vit Andréas, (Hovik KeuchKérian) surnommé l’Allemand, un ours solitaire, taiseux, bedonnant, fort comme un roc, qui vend ses légumes et réalise de menus travaux. C’est contre toute attente avec lui que Nat va nouer une relation. « La belle et la bête » dit la réalisatrice. Une relation initiée sur la base d’un deal aussi anti-romantique que possible : le sexe contre la réparation du toit. Puis sur l’addiction de Nat à ce corps puissant, à cet homme-montagne. Natalie et Andreas, deux outsiders, « étrangers » au village, personnages « coixétiens » par excellence dans leur opacité, et l’irréductibilité de leur solitude.

Deux corps

On retrouve dans ce film, des thèmes chers à la réalisatrice : la recherche d’un ailleurs, la fuite qui ne ramène qu’au point de départ, le déracinement (même dans son propre pays), les refuges illusoires – fussent-ils ceux des bras d’un homme désiré. Isabel Coixet excelle dans ces scènes d’amour – on se souvient encore de Sergi López et de Rinko Kikuchi dans Carte des Sons de Tokyo –, alliant la brutalité et le mystère du geste, le grognement bestial et l’imaginaire tellurique, le corps épais de l’un contre celui fragile de l’autre. La caméra ne quitte guère Nat qui parfois se dédouble pour se voir de l’extérieur. Se reconnaît-elle ? La reconnaissons-nous ? Projeter les gens ailleurs, spatialement et émotionnellement, serait un des buts d’un long métrage. Gageons ce pari réussi. « Mon ADN est dans chaque plan de ce film. Je l’ai réalisé pour de nombreuses raisons mais surtout parce que je ne pouvais pas ne pas le faire » dit la réalisatrice. Merci de l’avoir fait.

ÉLISE PADOVANI


En salle le 9 octobre

Présenté par CineHorizontes en Grande Compétition Fiction, le film a obtenu l'Horizon d'or 2024.

Projection le 31 mars 2025, dans le cadre du festival Hispanorama

Fantaisie en Turakie 

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© J.S.

Depuis quatre décennies à la tête du Turak Théâtre, le génial et fantasque Michel Laubu y peaufine son univers : la Turakie, une contrée lointaine jouxtant la banquise. Truffée de pingouins et de marionnettes hilares, ce petit théâtre d’objets, minutieux et irrésistible, se déploie dans des contextes toujours différents, d’explorations insulaires in situ à des opéras revisités, parfois en complicité avec le musicien Rodophe Burger. 

Mi-timbré, mythologique

Le week-end dernier, ses mystérieux personnages surgissaient le long de la bucolique Promenade de l’Arc pour un voyage lettré et espiègle en verdoyante périphérie aixoise, en compagnie de « paléontologues mais presque », sur les traces du facétieux M.Tokbar – une marionnette à gaine, animée avec grâce et bonhomie. Déambulant en petits groupes, les spectateurs y découvraient un duel entre le chevalier Lance-l’eau et le squelette d’un « Vélotyrex » – dinosaure ailé sur Solex – ; les us du « Dinosaurore», qui se sustente à l’aube ; ou encore la tragédie du « Robinosaure », dont les bras trop courts pour sécher ses larmes provoquèrent l’inondation de la vallée de la Durance… 

Autant d’images fugaces et poétiques réinventant les mythologies topologiques et cartographiques de la région, tramées autour d’une spécificité du coin : les oeufs de dinosaures ! Retrouvés notamment par centaines lors du chantier des Allées provençales (400 sous le seul GTP !), nous contait le passionnant et érudit Yves Dutour, complice conservateur du Muséum d’histoire naturelle local. Cet heureux mariage entre arts et sciences s’achevait sur un émouvant final : une inattendue « chorégraphie de l’attente » – à base de farandole et sauts de cabris de tentes igloo, animées comme des créatures à part entière. En ambassadeur toujours affûté de la Turakie, Michel Laubu en profitait pour déplorer avec malice que les termes « gouvernements » et « sociaux » ne puissent désormais jamais se rencontrer au sein d’une même phrase… 

JULIE BORDENAVE

Expédition en Turakie a été joué le samedi 28 septembre à Aix-en-Provence, dans le cadre de la Biennale.  

DIASPORIK : Identitarismes diasporiques et haine en ligne

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Avec la montée des extrêmes droites et des nationalismes en Europe, les diasporas postcoloniales sont confrontées aux préjugés et aux discriminations, dans le domaine de l’emploi, du logement,  de l’éducation. Cette perte d’opportunités affecte leur qualité de vie. Et leur surreprésentation dans des emplois précaires ainsi que la sous-représentation dans les instances politiques, limitent leur capacité à influencer les politiques publiques et à défendre leurs intérêts. 

Haine intercommunautaire

Ce contexte, hostile à l’immigration, crée un climat d’insécurité pour tous. Il favorise une concurrence généralisée et le renouvellement des identitarismes diasporiques. Les minorités sont arrivées à des dates différentes, et certaines assignent à d’autres communautés nationales ou ethniques les problèmes d’insécurité. Il ne reste qu’un seul gagnant, le rejet !

Aujourd’hui, la haine intercommunautaire connaît un regain régulier. Les questions de frontières issues des décolonisations n’étant pas réglées, les projets de développement démocratique et économique promus par les mouvements tels que le panafricanisme, n’ont aucune chance d’être développés. La résolution des conflits ne semble réaliste que dans la limite des États-nations, alors que les groupes ethniques ou de locuteurs se reconnaissent souvent, au-delà des délimitations héritées du colonialisme, sur plusieurs pays. 

L’ère de l’émotion radicale

Cette complexité n’est pas étonnante au regard de la diversité des peuples, de leur circulation et de leur interaction socio-historique. Mais à l’ère de la post-vérité, du fait de la montée en puissance des médias sociaux, l’espace de la pensée complexe et l’information vérifiée se restreint. Les débats s’orientent vers l’émotion, ignorant, consciemment ou non, les faits ainsi que la nécessité d’y soumettre leur argumentation. 

Dès lors, les formes de haine mobilisant les espaces d’appartenance intercommunautaires offrent un terrain de jeu sans limite. À chaque conflit (ré)activé, le trauma postcolonial délivre son lot « d’experts 2.0 », formés à une approche politique binaire, campiste, érigeant en « trahison » toute question et créant un climat délétère en matière d’esprit critique. 

Car en ligne, la radicalité permet de se rendre visible ! Le déchaînement de haine permet de gagner une forte visibilité à moindre effort. Entre haters nationalistes et suprémacistes de toutes origines, l’internationale de la haine s’exprime au sein des réseaux communautaires, aux deux sens du terme : communauté du web et communauté nationale, entièrement consacrées à la haine en ligne, dans une illusion d’autochtonie perdue voire de « race pure ». 

Ces comptes font référence à « l’Histoire » et mobilisent des qualificatifs, tels que janissaire, kouloughli, moorish pour identifier les « ennemis de la nation ». La tentative de rallier les jeunes binationaux des diasporas, en les soumettant à des fake news ou des interprétations biaisées pour grossir leurs rangs, est manifeste. 

Alors que les pays du Maghreb ont su s’unir dans la lutte contre la colonisation et en faveur de l’indépendance, certains membres des diasporas rejouent les influences et intrigues, important des conflits au service de la permanence des pouvoirs en place. Une montée des périls préoccupante.

La création de l’Union du Grand Maghreb avait suscité un immense espoir au sein des peuples de la région et l’histoire semblait s’écrire de la meilleure des manières. C’était sans compter les bouleversements politiques et technologiques. 

Nouveau fascisme

D’une guerre froide maghrébine à l’émergence de « patriotes digitaux autoproclamés », les conflits se sont déplacés sur les réseaux sociaux. À l’instar des mouvements identitaires et patriotes européens, ils relaient un nouveau fascisme, qui connaît un essor fulgurant. X (anciennement Twitter) a remplacé les tranchées et l’anonymat a libéré la violence des attaques entre les frontières sud-sud et nord-sud. Insultes et fake news s’échangent allégrement entre des ressortissants convaincus que chacun détient la vérité. La haine est attisée par le développement de faux comptes, la propagande multipliée via les réseaux sociaux. Chaque camp aiguise ses « arguments » pour clamer sa suprématie. Oubliées la solidarité, l’intégration économique et la fraternité, les réseaux communautaires traditionnels qui ont joué un rôle crucial dans le soutien au développement au Sud et de la cohésion sociale au Nord. Place à la haine ! 

Les seuls perdants sont les peuples, embarqués dans des conflits artificiels qui les dépassent et dont les gouvernants se servent pour asseoir leur pouvoir, souder des populations montées les unes contre les autres, sans perspective de paix ou d’espoir d’un avenir meilleur. 

SAMIA CHABANI 

Sur Brahms, un Couteau bien aiguisé

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Gefrroy Couteau © Jean-Baptiste Millot

Le récital de Geoffroy Couteau organisé par Marseille Concerts à l’Opéra de Marseille a confirmé ce que les amateurs de son intégrale, enregistrée depuis dix ans, savaient déjà : le pianiste compte aujourd’hui l’un des plus fins interprètes mondiaux de Brahms. Dès les premières mesures des Rhapsodies, op. 79, l’artiste s’impose avec une intensité rare : la fougue romantique a ici des accents davantage hongrois que germaniques, et on se croirait par endroits chez Liszt, tant l’énergie sait se faire dionysiaque.  

Le sens de la nuance et du contraste impressionne ici encore davantage que la virtuosité. Lorsque le récital se poursuit avec les Klavierstücke, op. 118, véritable condensé de l’univers brahmsien, la mélancolie se fait terrassante, tout particulièrement au contact de la – trompeuse – simplicité des Intermezzi. Leurs arpèges se délient dans une tendresse presque chuchotée, sur lesquels le pianiste fait montre d’une technique toujours mise au service de la passion et de l’introspection.

Interprétation désarmante

Le programme s’achève sur un feu d’artifice virtuose avec les Variations sur un thème de Paganini, op. 35. L’artiste manie ces redoutables pages avec une aisance déconcertante, rappelant que c’est chez Brahms l’instrument qui impose ses possibles au compositeur, et non l’inverse : même lorsqu’il érige des architectures vertigineuses, Brahms célèbre le piano sans jamais l’écraser. Le jeu de Geoffroy Couteau ne s’y trompe pas : on a rarement vu une émotion si simple, si désarmante et communicative, transparaître d’une interprétation pianistique. 

Le public, conquis, poursuit l’aventure brahmsienne à La Criée le lundi 30 septembre en compagnie de Geoffroy Couteau mais aussi de la mezzo Delphine Haidan, du Quatuor Van Kuijk et du violoniste Valeriy Sokolov, sur d’inoubliables pages chambristes.

SUZANNE CANESSA

Concert donné le 29 septembre à l’Opéra de Marseille sur une proposition de Marseille Concerts.

Vous êtes la beauté du monde 

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Le portrait dans tous ses états. Entraide et Abri. © A.F.

Avec Emmaüs et les associations du champ social, du secours populaire à ATD quart monde, C’est pas du luxe ! réunit des projets impliquant des personnes en grande précarité, affirmant que les droits culturels les concernent, et que nous avons besoin de leur regard. Un autre festival d’Avignon, devenu rapidement incontournable, soutenu par tous les acteurs culturels de Vaucluse. 

Dans la rue, une ouverture en fanfare, et tout au long du week-end des danses, des acrobates, une chorale de la cloche. Dans les théâtres et lieux d’expositions certaines propositions parlent directement de la pauvreté, d’autres, comme Nichoir 93 au Théâtre des Halles, sont plus sensibles : désirs d’envols, replis et embrassements y sont vécus par trois hommes, habitants précaires du Bois de Vincennes. Qu’est-ce qu’un maison, une porte, une fenêtre ? demandent ceux qui n’en ont pas. 

Savoir et beauté 

Qu’est-ce que le savoir ? Didier Ruiz a réuni aux Célestins des scientifiques et des experts pour un speed dating dispensant un très sérieux coq à l’âne, de l’apiculture urbaine à la mécanique des fluides. Parce que le droit à la culture c’est aussi l’accès aux savoirs, sans isolement ou désert numérique, par la conversation.

Qu’est ce que la beauté, et qui la voit ? Se demande-t-on à la Maison Jean Vilar. Sans doute le questionnement le plus bouleversant. Révéler la beauté expose les images et les textes de précaires qui aiment un papillon posé dans la boue, un regard bleu et tendre, une fleur de bitume, têtue. Le portrait dans tous ses états expose les photos auto-commentées des bénéficiaires d’Entraide et Abri. Dans des podcasts les apprentis du restaurant solidaire Graines de piment se confrontent à Bourdieu, mais aussi à la pensée de Jean Vilar sur le service public du théâtre, s’emparant avec émotion des textes de Laurent Gaudé ou Wajdi Mouawad. Découvrant, ou affirmant, l’importance des nourritures de l’esprit.

Dans le jardin de la Maison, la création d’Edith Amsellem (Cie Ed’O) a quatre fois fait vibrer La Beauté, en un défilé qui effeuillait 15 pensionnaires de Rosmerta, lieu d’accueil de mineurs isolés, autogéré, à Avignon. Comme dans une fashion week, avec trois passages par mannequin, pour 20 minutes de spectacles. 

Un premier passage en famille royale de ces treize jeune ivoiriens ou guinéens et de leurs deux éducatrices, déguisés en rois et princesses d’opérette, colorés, saturés et enrubannés ; un deuxième débarrassé de la première couche de vêtements, disant leurs rêves d’avenir, footballeur, scientifique, cuistot ou ministre de l’éducation populaire ; un dernier, disant d’où ils viennent touchant à l’exil, à la guerre, au racisme, à l’intime. À la beauté, révélée, de ceux que l’Europe s’escrime à renvoyer, dès leur majorité atteinte, vers un chez eux qui n’existe pas.

Agnès Freschel

C’est pas du luxe ! a eu lieu à Avignon du 27 au 29 septembre.

Quand désobéir laisse des traces

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© G.C.

La 5e édition du festival de sciences sociales Allez Savoir, porté par l’Ehess à Marseille, s’est déroulée du 26 au 29 septembre. Sur l’affiche, l’oeil résolu de Louise Michel, comme si la plus grande militante anarchiste du XIXe siècle observait, par une échancrure temporelle, notre déroutant (et par bien des aspects, affligeant) XXIe. Pour répondre au thème de la manifestation, Des obéissances, les Archives municipales organisaient une visite passionnante de leurs fonds. 

Emmenés par Isabelle Aillaud, chargée de l’action culturelle, et Emmanuel Saint-Fuscien, historien, une vingtaine d’heureux investigateurs – inscrits précocement – ont pu accéder aux salles de conservation de l’institution. Où l’on trouve de vrais trésors, tant il est vrai que si les classes populaires (sans même parler des femmes, bien-sûr) ont peu de place dans les récits dominants de l’Histoire, on peut, en creux, les voir apparaître dans les archives dites « de contrainte ». Celles de la police, ou l’armée. Qui a échappé à la conscription sous Napoléon, qui a frappé un officier royal ou une patronne abusive, qui s’est évadé d’un convoi destiné aux galères ? Ces suspects apparaissent dans des rapports parfois fort détaillés, ouvrant une perspective étonnamment riche sur chaque époque. Ailleurs, la trace de la désobéissance est plus subtile : ce peut-être un code, en bas de la lettre qu’un soldat de 1914-18 écrit à son épouse, lui suggérant de la chauffer pour voir apparaître le vrai message destiné à échapper à la censure. Les Archives conservent tout cela précieusement, chaque item étant consultable en salle de lecture par quiconque en fait la demande. « N’hésitez pas, si vous avez chez vous des éléments ayant trait à l’histoire de Marseille, à nous les amener, précise Isabelle Aillaud, nos fonds sont vivants, ils sont continuellement alimentés. »

GAËLLE CLOAREC

La visite des Archives municipales de Marseille a eu lieu le 26 septembre, dans le cadre du festival Allez savoir.

Le nouv.o.monde… quel cinéma ! 

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Everybody Loves Touda © Nabil Ayouch

Zebuline.Promouvoir un cinéma d’auteur exigeant, ouvert et accessible à un public large, créer des espaces d’échanges… c’est toujours la ligne artistique des Films du Delta ?
Sylvia Vaudano. Oui, toujours ! Renforcé avec de nouvelles idées, des ponts avec d’autres disciplines. On est dans une période où il faut garder ces lieux d’échanges et de réflexion autour du septième art.

« Avec le cinéma, on arrive à tout, on parle de tout », disait Godard. Alors de quoi va-t-on parler dans cette 13e édition de nouv.o.monde ?
On n’est jamais sur une thématique. On part des films qu’on a envie de programmer, des films qui parlent des transformations de notre monde. Cette année, se dégagent chez les jeunes cinéastes d’ici et d’ailleurs des films sur l’émancipation, la quête de la liberté, qui repoussent les frontières face à une société étriquée. On est conscient que le monde va mal. Le cinéma a cette force de témoigner. Il y a aussi bien sûr des films de genre : thriller, une comédie dramatique plus légère… Mais la magie du cinéma est de nous amener vers un désir de changer le monde, de le regarder autrement. D’ailleurs la séance de courts métrages est centrée autour des utopies : comment le court rêve le nouveau monde. 

Combien de films proposez-vous cette année ? Et issus de quels pays ?
Il y a treize films dont trois documentaires. Sept en avant-première, venus de treize pays dont le Maroc, la Roumanie, la Belgique, le Liban, l’Iran, l’Angleterre, les États-Unis… et la Provence (!) avec un thriller fantastique, Animale d’Emma Benestan. En ouverture, un film roumain qui va représenter son pays aux Oscars, Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde d’Emanuel Pârvu, entre suspense, drame, autour du thème de l’émancipation, avec un jeune acteur magnifique, dans une mise en scène solaire. Le réalisateur fera une petite présentation vidéo spécialement pour le public de Rousset. 

Comme chaque année, y aura-t-il des séances à Trets et Aix-en-Provence ?Pas de séances à Trets cette année faute de budget. On espère pouvoir y retourner l’an prochain. Mais on est toujours en partenariat avec Sciences-Po Aix et l’Université Aix-Marseille. À l’université on passe en avant première le documentaire de Cyril Aris, Danser sur un volcan [lire notre critique sur journalzebuline.fr]. Accompagnée de la cinéaste Mounia Akl, ils feront une masterclass en vidéo. Et au cinéma Le Mazarin, un autre documentaire autour du grand photographe sud-africain, le premier à exposer au monde entier les horreurs de l’apartheid : Ernest Cole, photographe de Raoul Peck, suivi d’une rencontre avec Rachel Joubert et les élèves en master 2 de Sciences Po Aix. Comme chaque année, il y a aussi une exposition photo avec les photographes d’Arc Images, autour de la pollution, y compris visuelle. Une autre expo : Making of du film qui nous montrera les coulisses de Sauvages,le nouveau film de Claude Barras, une ode à la liberté et à la nature. Et un ciné concert conférence qui met à l’honneur Alice Guy.

Quel est votre coup de cœur dans cette 13e édition ?
Question difficile ! Je dirais le film de Nabil Ayouch, Everybody Loves Touda. Le portrait d’une femme qui veut chanter du chant traditionnel, des textes de résistance, d’amour et d’émancipation, et se bat pour un avenir meilleur.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNIE GAVA

nouv.o.monde
Du 8 au 13 octobre
Divers lieux, Rousset et Aix-en-Provence
filmsdelta.com/nouv-o-monde