jeudi 3 avril 2025
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Piers Faccini  : « Un concert, c’est une autre façon de raconter une histoire »

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Piers Faccini © Julien Mignot

Zébuline. Dans Shapes of the fall, vous abordez la crise écologique à travers le mythe de la perte du jardin d’Éden, et pourtant il en émane une énergie tellement positive !

Piers Faccini. Le premier morceau de l’album s’intitule They will gather no seed : c’est la complainte du vivant, comme si toutes les formes du vivant chantaient ces mots du refrain « rendez-moi ma maison», « bring me my home back ». C’est aussi un clin d’œil au mythe de l’expulsion du jardin d’Éden. De là, on tente de remonter la pente. Tout au long de l’album, j’ai essayé de trouver un équilibre entre le clair et l’obscur, entre la complainte, et l’opposé de la complainte qui est la danse, une forme de transe qui nous amène de l’obscurité vers la lumière. Je ne souhaitais pas faire quelque chose de trop sombre sans pour autant détourner le regard de l’urgence. Je me suis inspiré de modes musicaux et de rythmes liés à des contextes où la musique est synonyme de nourriture pour l’âme ou quand elle est utilisée pour la guérison dans des cérémonies de transe. C’est le cas de la tarentelle et d’une autre musique venue de l’autre côté de la Méditerranée, au Maghreb, où il y a également une grande tradition de musique de transe. C’est un peu comme si on appelait les anciens à l’aide !

Des exemples de ces rythmes guérisseurs ? 

Il y a le morceau All aboard, dans lequel je suis accompagné au chant par Ben Harper et Abdelkebir Merchane, un maître gnawa du Maroc. On peut entendre le rythme de la tarentelle dans la deuxième partie de la chanson Lay low to lie. Ce sont des aspects qui sont davantage mis en avant dans les concerts. Écouter un album a une dimension très intime. Un concert, c’est une autre énergie, une autre façon de raconter une histoire. En live, il y a des moments plus rythmiques, pendant lesquels on sent encore plus la transe.

Vous parlez souvent de l’aspect chamanique de la voix ?

Avant même notre naissance, on entend la voix de notre mère et le rythme du battement de son cœur. La voix, pour moi c’est le premier instrument. Il se passe quelque chose de très mystérieux quand on chante. La voix a ce rôle, elle porte un message que l’on pourrait appeler énergétique, que l’on ne peut pas réduire à des mots. C’est quelque chose qui nous fait du bien, qui nous rappelle que nous sommes des êtres émotionnels, que nous avons besoin de sentir pour vivre en empathie. C’est pour ça que je parle de l’aspect chamanique de la musique, mais évidemment à aucun moment je ne me dis chamane !

Cet album est encore une fois une exploration des traditions musicales d’hier et d’aujourd’hui, notamment méditerranéennes. Quelle richesse !

Je me vois comme un archéologue de la chanson, j’aime remonter le temps et observer que le cheminement harmonique que l’on retrouve dans les chansons d’aujourd’hui est relié à une époque où les musiques étaient modales en Europe. Même si les technologies et les instruments évoluent, beaucoup a été déjà fait depuis très longtemps. Et je ne parle pas des années 1960-70. Quand on écoute les musiques traditionnelles de partout dans le monde, on réalise que c’est extrêmement riche. Si on enlève l’habillage de surface et qu’on regarde la structure, la morphologie de la chanson, peu de choses ont évolué. Ce qui change c’est le langage, ce qu’on raconte et comment on le raconte.

Beating drum, votre label indépendant, fête cette année ses années ses dix ans. C’est une belle réussite !

C’est une belle aventure, celle du libre-choix artistique, au cœur même de la décision de monter ce label : pouvoir être vraiment indépendant artistiquement, et que la ligne artistique ne soit jamais un compromis. 

Si officiellement j’ai sorti sept albums, en réalité j’en ai fait beaucoup plus. J’ai édité deux livres-disques, Songs I Love et No One’s here, ce dernier étant un disque instrumental accompagné par un livre de poésie. J’ai aussi fait énormément d’éditions limitées en vinyle. Ce label, c’est la liberté de m’exprimer quand je sens que j’ai quelque chose à dire et partager ça avec la communauté de gens qui me suit et qui aime ce que je fais. Aujourd’hui, un disque se défend beaucoup en streaming, les CD on en vend de moins en moins, comme toutes les maisons de disques. Ce qui compte c’est que les salles soient pleines en concert ! Je me réjouis de finir la tournée en quintet à Saint-Jean-de-Védas, après avoir fait plus de cent concerts en deux ans et demi.

Un nouvel album à venir ? 

J’écris régulièrement, j’ai toujours pas mal de chansons dans mes tiroirs. J’ai la chance de pouvoir beaucoup tourner, alors je ne me sens pas dans le besoin de me précipiter sur un autre album. J’ai encore quelques mois de concert devant moi. Quand je me sentirai prêt à raconter une autre histoire, je sortirai tout du tiroir et je regarderai ce que j’ai à dire.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ALICE ROLLAND

Piers Faccini © X-DR

Un poète au diapason de la nature 

Pour les Montpelliérains et les Nîmois, il est un voisin. Pour le reste du monde, c’est un auteur-compositeur-interprète anglais – aux origines italiennes par son père – qui vit quelque part dans le Sud de la France. Déjà presque vingt ans que Piers Faccini a fait des Cévennes son nid de création et de vie, puisqu’il y habite avec sa femme et ses deux enfants. Révélé par l’album Leave no Trace en 2004, Piers Faccini s’est très vite fait une place bien à lui sur la scène musicale avec une folk rock épurée et une voix aussi feutrée que mélodique. Depuis, à travers six autres albums et de nombreuses collaborations (Vincent Segal, Ballaké Sissoko, Ben Harper…), il a tracé son sillon singulier marqué par une curiosité pour les sonorités folkloriques d’Afrique, d’Orient et d’Europe tout comme les musiques anciennes venues d’un autre âge, célébrant la différence et le métissage. Sorti en 2021, son septième dernier album Shapes of the Fall a été récompensé en France d’une Victoire du jazz « Album musique du monde » mérité. En 2013, il a créé son propre label indépendant Beating drum avec lequel il produit d’autres artistes et réalise de nombreux disques objets inédits (vinyles, livres-disques), mettant à profit ses talents de peintre et plasticien. Il organise depuis 2011 La route de la Voix : de petits concerts intimistes dans les petites chapelles romanes des Cévennes pour desquels il invite ses amis musiciens à jouer avec lui en acoustique. Récemment il a évoqué en interview son envie de créer un « lieu de partage » de la culture, entre culture artistique et culture des plantes, dans le petit coin du Parc national des Cévennes où il retape une maison ancienne. A.R.

Piers Faccini 
(Et le trio Zephyr en première partie)
13 avril 
Chai du Terral, Saint-Jean-de-Védas

Et si déjà le monde n’était plus qu’une légende ?

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Légende © Agnès Mellon

La création 2021 du chorégraphe et directeur du Klap, Michel Kelemenis, Légende, s’adresse aux enfants, mais aussi aux grands par son universalité. Certes, à l’instar des livres pour enfants, pas de grandiloquence ni de recherche indigeste, mais un condensé d’inventivité, de délicatesse, d’humour, qui nous amène à réfléchir, passés les premiers émerveillements et les premiers rires. Le point de départ s’ancre dans une dystopie à laquelle bien des signes actuels semblent prédisposer notre avenir : les animaux ont disparu de la Terre, seuls restent les êtres humains.

Ils sont quatre sur scène, les survivants de l’apocalypse, Claire Indaburu, Hannah Le Mesle, Maxime Gomard, Anthony Roques, comme surpris d’exister encore alors que tout s’est dissipé. Subsiste comme animal de compagnie un très spirituel petit robot (un projecteur qui s’anime et dont les « yeux » bougent et changent de couleur en fonction de ses émotions), digne héritier de Wall-E (le petit héros mécanique du film éponyme d’Andrew Stanton). Pas d’apitoiement ni de lamento sur le temps passé. Les interprètes font revivre par leur danse la faune absente, réinventent les démarches, les attitudes, les tenues, et déploient une fresque drôle voire potache, où leurs souvenirs nimbés d’une imagination fertile ou l’inverse peu importe, reconstituent l’idée des éléphants, des cygnes, des hémiones, les poules…

Détours insolites

La musique du Carnaval des animaux de Saint-Saëns permet de décrypter ce qui pourrait être obscur dans l’identification des spécimens représentés. Des séquences dues aux créations électro d’Angelos Liaros-Copola viennent ajouter un autre dynamisme et ancrent le propos dans l’hypothétique futur qu’il décrit. La danse s’orchestre en tableautins expressifs au cœur desquels les danseurs deviennent les acteurs de leur propre mythologie, émouvants, drôles, architectes d’une histoire rêvée. Les corps sont des idées dont la mouvante géométrie se développe avec une élégante vivacité. La précision des gestes, le sens toujours présent dans le moindre pas, l’intelligence espiègle d’une narration qui ose les détours les plus insolites et fonde un bestiaire qui tient tout autant de celui que nous connaissons que de celui d’un Brueghel, associant à l’observation du réel les ajouts les plus incongrus, créant une arche de Noé fantastique où des êtres mirifiques s’envolent, d’autres plongent dans les eaux calmes d’une mer onirique, d’autres encore arpentent la terre, s’y cachent, trouvent des arbres improbables, des nids étranges. L’acrobatie s’immisce dans la grammaire de la danse, apporte l’élan de ses pirouettes à la volonté de sauver un monde perdu… celui de notre humanité aussi nimbée des superbes lumières de Bertrand Blayo.

MARYVONNE COLOMBANI

Légende a été donné le 25 mars au Pavillon Noir, Aix-en-Provence.

« Miss Viborg », un conte danois

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Totem Films

C’est un mardi de printemps. Otant son respirateur, une dame d’un certain âge, bien en chair, écoute Radio Viborg, pioche dans son pilulier, prend son petit déjeuner puis sort son chien dans une cité de la petite ville de Viborg, au son d’Everybody Loves Somebody, musique qui rythme le film. C’est ainsi que débute la journée de Solvej (Ragnhild Kaasgaard) et le premier long métrage de la cinéaste danoise, Marianne Blicher, Miss Viborg.

Ce film au scénario assez étonnant raconte l’amitié improbable entre une femme, peu aimable, souvent bougonne, boulimique et obèse et une adolescente, Kate (Isabella Møller Hansen)sa voisine de palier, un peu rebelle. Solvej qui vend clandestinement les médicaments qu’on lui prescrit pour se payer un voyage à Malaga, a refusé de lui en céder (« Je n’en vends pas aux gosses », lui a-t-elle répondu.) Kate entre par la fenêtre, lui en dérobe, provoquant la chute de la vieille dame qui se foule la cheville. Se trainant sur le sol, Solvej trouve le téléphone que le voleur a laissé tomber. Après quelques essais pour le débloquer, assez drôles, elle comprend que sa voisine est son voleur…

Objectif Malaga

Toutes deux, par la force des choses, vont se côtoyer puis peu à peu se rapprocher. D’abord complices : Kate accepte d’accompagner Solvej, moyennant 50% des recettes du trafic. On les voit parcourir la petite ville sur le scooter à mobilité réduite de Solvej, accompagnées du chien qui ne quitte jamais sa patronne et qui porte le nom d’un acteur des années 1950, Poul Reichhardt ! Solvej vit dans le passé et n’a plus qu’un but dans la vie, partir à Malaga où sa vie s’est arrêtée un jour. La présence de Kate va l’ouvrir au monde et aux autres. Sa carapace se fendille peu à peu et une amitié se construit, chacune ayant pour l’autre des attentions et des surprises : une fête d’anniversaire pour Kate, pour Solvej, un rendez-vous inattendu avec un conducteur de camion, le doux Preben (Kristian Halken). Un « cadeau » que Solvej, écorchée vive par la vie, rejette d’abord …

On rit, on est ému parfois devant ce film très coloré et très bien interprété. « Dès le départ, mon directeur de la photographie Martin Munch et moi-même voulions faire en sorte que le film ressemble à un conte de fées dans le ghetto, avec beaucoup de couleurs et de profondeur, symbolisant l’espoir. Il fallait donc que ce soit un film d’été, sinon le gris aurait été la couleur dominante, avec les immeubles en béton et la météo au Danemark. »

ANNIE GAVA

Miss Viborg, de Marianne Blicher
Sortie en France non communiquée.

Film présenté en compétition au Festival international Music & Cinema Marseille.

« Putain », un regard au scalpel

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Théâtre des Ateliers

Dernier volet du triptyque de l’année, « trois autrices, trois comédiennes, une parole limite », Putain de Nelly Arcan était porté sur le plateau du théâtre des Ateliers dans une mise en scène d’Alain Simon qui expliquait après la représentation combien la lecture de cette autofiction avait été une « claque » pour lui : « un style dépouillé jusqu’à l’os, et quelle approche décapante ! ».

Putain, paru en 2001, valut à son auteure, Isabelle Fortier, alias Nelly Arcan, une sélection pour les prix Médicis et Femina. La presse mais aussi le monde universitaire s’empara très vite de ce texte, « œuvre polysémique qui dit plusieurs choses sur plusieurs couches, (…) et oscille entre l’émancipation et l’aliénation » explique Catherine Parent, chargée du cours « Nelly Arcan, héritagesreprésentations et filiation » à l’Université Laval (Canada). 

Seule sur scène, assise sur un canapé dans sa petite robe rouge, devant une psyché située face à elle, la jeune actrice, Nina Sikora, attend le public, absorbée par son image. Le temps de la pièce, elle sera Cynthia, le personnage de Nelly Arcan, jeune étudiante qui se prostitue, non parce qu’elle aurait été, selon la plupart des clichés victime de violences, mais plutôt parce qu’elle se complaît dans une satisfaction narcissique de la beauté. Au cours de son soliloque adressé sans doute à un psychanalyste muet, elle explique son choix de se prostituer : il s’agit d’échapper à l’abandon et à la répétition de celui de sa mère dont le corps se défait, s’enlisant dans le flasque des chairs, délaissée par un père amateur probablement de jeunes femmes prostituées. L’obsession du diktat de la beauté traverse tout le récit. La blondeur et les formes fermes et « bien placées » sont le garant du regard des autres, leur perte est aussi synonyme d’invisibilité… La haine pour la mère qui n’a pas gardé son corps de jeune fille se double du fantasme de l’inceste. Le schéma individuel prend des allures cosmiques. La multiplication des « clients » annihile les individus et universalise le propos. « Elle », un « elle » durassien, devient objet d’observation, établissant une distanciation à la fois littéraire et politique entre le « je » et l’être. Cynthia est « toutes les femmes », comme ses clients, gros, gras, vieillissants, laids, « tous les hommes » censés, tous, convoiter leurs propres filles. L’individu se perd dans la masse, se transforme en abstraction sur laquelle peuvent se poser des schémas généralisants.  

Narcissisme et défiance

La chair, objet de convoitise, entre dans un modèle économique consumériste qui efface les personnes en une généralisation où elles se perdent. « Le sexe n’est plus un tabou, mais une obsession collective. La société de consommation exige que l’on ne se prive de rien, pas davantage de l’orgasme que du reste. » Il est cependant difficile de classer ce texte coup de poing dans la littérature féministe, tant la défiance envers les autres femmes est grande (les autres femmes sont des rivales, même l’enfant qu’elle aurait pu avoir). Le narcissisme du personnage l’empêche de porter sa réflexion sur la condition féminine même lorsqu’il affirme « mon corps est un lieu de résonance, et les sons qui sortent de ma bouche ne sont pas les miens, je le sais, car ils répondent à une attente ». 

L’auteure se suicida à trente-six ans, incapable d’accepter le vieillissement, considéré comme une perte de soi, du désir que le corps jeune peut susciter. Le système patriarcal est dénoncé avec force ainsi que les rapports de domination qu’il instaure. Nina Sikora porte avec une énergie et une justesse bouleversantes ce texte puissant à la langue novatrice, articule les extraits choisis par le metteur en scène par un jeu en épure, varie les rythmes, passe du ton de la conteuse à celui de la performeuse, assène les passages les plus incisifs ou les plus crus puis prend le ton de la confidence. Le public endosse le rôle du miroir, qui renvoie à la narratrice son image, universelle théâtralisation du monde…

MARYVONNE COLOMBANI

Spectacle donné du 29 mars au 2 avril au théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence.

Dans le grand bleu

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Le petit recueil à quatre mains concocté par Richard Tabbi et Patrick Jouanneau s’intitule tout simplement Bleu, adjectif écrit en lettres blanches sur le fond uniforme bleu de sa jaquette. Les deux auteurs se connaissent depuis longtemps, ont créé Blues & Polar (lecture d’extraits de Moi & ce diable de blues de Richard Tabbi et Ludovic Lavaissière paru en 2012), fondé Parisatori dans le but de mêler leurs talents en un tissage serré de la musique et du texte avec en écrin les salles enfumées des clubs de jazz et l’esprit de Charles Bukowski qu’ils citent : « ma phrase s’est affûtée jusqu’à pouvoir déchirer la page. » 

Unis par l’amour des mots, des rythmes, de la musique, les deux artistes épris de blues conjuguent la blue note dans cet ouvrage aux textes croisés (si intimement qu’il est parfois difficile de savoir qui a écrit quoi lorsque les signatures sont volontairement effacées, livrant le lecteur aux méandres des énigmes et des reconnaissances). Sans doute il y a quelque chose de leur disque commun, La fiancée d’Uranus, où les immensités glaciales d’Uranus accueillent des âmes exilées et des machines qui dialoguent à l’ombre de cathédrales de lumières, dans les personnages qui apparaissent dans l’univers psychédélique des poèmes de Bleu, femmes montées sur des talons vertigineux en plexiglass, des clients finissent leur dernier verre, des « musiques qui suintent des murs », des masques de carnaval, des rognures d’ongles, des blocs de béton et l’asphalte de New York, « mondes engloutis », « vaisseau fantôme » et urnes toltèques… les vieux polars émergent, suivis de près par les aventures issues d’univers de science-fiction. Planent les fantômes de Bukowski, de Blaise Cendras auquel un poème est dédié. 

Écrivains voyageurs

Le batteur, chanteur, compositeur, auteur, multiinstrumentiste, Patrick Jouanneau et l’auteur de polars, et performeur vocal, Richard Tabbi, trouvent dans la liberté des phrasés, la pulsation des mots qui ne cherchent pas de fard pour dissimuler ce qu’ils recouvrent, mais tentent de traduire au plus près la vérité de la matière, pensée incarnée. Une note suffit à faire image, un détail révèle un état d’esprit, ou le début d’une épopée nouvelle, ainsi la braise de la cigarette de Blaise Cendrars sur le bateau qui le mène à New York qui attend de lui le poème Les Pâques à New York, fondateur de la poésie contemporaine… La vie se dessine au revers des mots qui s’enchaînent, fluides, vecteurs d’une imagination vivante où le réel et le rêve se nouent, indissociables. Les amours se déclinent comme dans un film en technicolor, la route se dévide sur le modèle de celle de Kerouac, offrant « Après chaque virage / L’inconnu », l’histoire tragique du siècle dernier s’impose dans un Théâtre d’ombres échinées aux « ombres en gare de triage », les rêves de la nuit se confrontent à la réalité du jour, l’inspiration créatrice ourle les lendemains de soirées trop alcoolisées, « les notes arrivent parfois par bouffées éparses, si violentes que je me perds dans leur écriture. Comment arriver à domestiquer mes émotions, toutes celles que j’éprouve encore pour toi »… 

Un poème du tout jeune fils de Patrick Jouanneau s’insère tout naturellement au cœur de ce volume qui est à la fois un parcours de vie et un art poétique. Certains passages livrent leur puissante beauté, charriés dans le flux animé des notes du quotidien, des souvenirs de lectures, de cinémas, de tableaux, de musiques, d’êtres aimés, suivis, laissés… Un texte foisonnant de strates à l’instar de l’existence, avec ses « gammes en beauté majeure »…  

MARYVONNE COLOMBANI

Bleu, de Richard Tabbi et Patrick Jouanneau

Éditeur Patrick Jouanneau – 10,55€

Sœurs à jamais

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Nous voici à la suite de la romancière anglaise Virginia Woolf et de sa sœur Vanessa, de deux ans son aînée. Une sœur dans l’ombre, peintre classée dans le courant post impressionniste et oubliée du public. Laura Ulonati restitue dans Double V leur enfance dans l’Angleterre victorienne. L’éducation stricte, la famille « décomposée » – mère et père étant veufs et déjà parents de trois enfants chacun. Fusionnelles, les deux sœurs s’inventent un univers de rêves et de jeux, appréciant les vacances d’été dans une nature sauvage et accueillante, écrivant et dessinant déjà, puis cherchant par tous les moyens à s’instruire puisqu’elles n’ont pas accès aux grandes écoles comme leurs frères. Ne doivent-elles pas devenir de bonnes épouses, de bonnes mères et savoir servir le Earl Grey avec élégance ? 

Une jalousie inavouée

Atmosphère étouffante des quartiers chics de Londres qui cache les assauts incestueux des demi-frères. Après le décès de leurs parents, elles sont enfin libres de choisir leur destin. À 22 et 24 ans, elles tiennent salon et forment le groupe Bloomsbery, fréquenté par des artistes et de jeunes homosexuels. De santé mentale fragile, Virginia mettra du temps à publier son premier roman tandis que Vanessa exposera plus tôt, en 1905. Puis Vanessa se consacrera à ses enfants tout en peignant de multiples portraits de sa sœur, tandis que Virginie accèdera à un grand succès. Parfois en position de rivalité, de jalousie inavouée tant par rapport à leurs créations qu’à leurs amours. Mais toujours proches et fidèles.

En faisant revivre les deux artistes, Laura Ulonati réussit un récit passionnant, non linéaire. Elle utilise un double « je », celui de Vanessa, mais aussi le sien. Le « je » de son expérience, de sa relation avec sa propre sœur, plus jeune. Elle raconte d’ailleurs la découverte de l’œuvre de Vanessa Bell en compagnie de sa sœur lors d’une exposition à Beaubourg sur les peintres femmes oubliées. Son texte est aussi le récit du prix de la conquête de la liberté et de la sensualité, des interrogations sur la mort, souvent présente, et des aléas de l’aventure créatrice.

CHRIS BOURGUE

Double V, de Laura Ulonati
Actes Sud - 20 €

Benjamin Quartz : les fables d’un hibou

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L’auteur-compositeur marseillais, Benjamin Quartz signe avec son premier album, Myope, un florilège de dix titres aux mélodies et orchestrations issues de la pop indé/folk/psyché/rock anglo-saxon. Le tout composé parfois à la manière des surréalistes, en écriture automatique, ou dans la tradition de la chanson, multipliant anecdotes et fables qui se refuseraient à une morale. 

Chaque morceau est tissé sur un style particulier, avec des accords, des rythmes qui nous convient à un voyage dans l’histoire de la pop, ici un accord qui pourrait rappeler Genesis, là un autre proche d’une intonation de Gainsbourg… le jeu des échos n’a pas de fin ! L’amour des mots et de leurs jeux se retrouve dès le titre de l’album, Myope, que son auteur propose aussi sous la forme « MyHope ». L’ironie se porte même sur son nom que l’on découvre en miettes dans les grains de sable d’une plage de quartz, quand il ne se voit pas « compatible » avec celle qui aurait pu être une compagne, « je suis “Mac”, tu es “PC” »… le vocabulaire informatique dévoile en même temps qu’il dissimule un sens entre gras et politique. 

Douceur potache

Le rire ne se cache plus dans Vie antérieure : « je suis sûr qu’on s’est déjà vus dans une autre vie, autrefois» est prononcé avec une voix de comédie hilarante. Les poncifs sont balayés par un jeu qui s’appuie sur les motifs musicaux parfois éculés et des expressions toutes faites cousues ensemble, comme dans Avant (« C’était mieux avant… ») sur une musique à la Joe Dassin. On collecte « les naufrages », on constate qu’ « Élisabeth n’habite plus à Sète », que « ne restent de toi que des idées », tandis que le chanteur se décrit avec une « tête de hibou », « rapace déconfiné » qui jongle avec les titres : « un hibou sur le toit »… Les sonorités jouent avec les paronymes, « je me suis mis K.O. à Goa », alors que volent les « goélands de Goa ». La légèreté prime, portée avec douceur et esprit potache, superbement servie par la batterie de Duc Louco et la basse de Sylvain Terminiello qui accompagnent Benjamin Quartz (voix, guitare, claviers, dont mellotron). 

MARYVONNE COLOMBANI

Myope, de Benjamin Quartz
Pion Noir Production
Sortie digitale de l’album le 14 avril
Release party le 27 avril au Cri du Port, Marseille 

Fondation Vasarely : Abstractions immersives

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Photo Gisèle Donon © Fondation Vasarely

Cherchant à stimuler la réflexion sur les formes, les couleurs et les espaces, dans le droit fil du chemin tracé par sa figure tutélaire, Victor Vasarely (fondateur du mouvement Op Art), la Fondation Vasarely d’Aix-en-Provence présente des expositions d’artistes dont les œuvres souhaitent proposer aux visiteurs une expérience sensorielle immersive. C’est ainsi qu’elle a eu l’idée de réunir pour la première fois les œuvres de deux artistes. Celles de Miriam Prantl, qui œuvre en peinture du côté de l’abstraction géométrique et des installations de « light painting ». Et celles du sculpteur Stefan Faas, dont une grande partie du travail est consacré à la création de volumes abstraits en acier miroir hautement poli. C’est d’ailleurs deux de ses sculptures réfléchissantes, l’une installée sur la pelouse, l’autre sur le plan d’eau devant la Fondation, qui accueillent les visiteurs avant leur entrée dans le bâtiment de la Fondation.

Rythmes et couleurs

Sculptures miroitantes dont on découvre une trentaine d’autres exemplaires dans les trois salles d’exposition du rez-de-chaussée de la Fondation, en compagnie des tableaux de Miriam Prantl : composés par des bandes d’aplats de couleurs horizontales et verticales plus ou moins larges, se croisant, formant divers rectangles, donnant naissance à des espaces picturaux abstraits, aux rythmes plus ou moins serrés. Se prolongeant souvent jusque sur les côtés du tableau, certains ayant une épaisseur d’une petite dizaine de centimètres. Souvent présentés en diptyques ou triptyques, mettant en présence des variations minimes dans leurs compositions et/ou dans leurs couleurs, ils peuvent donner une impression de mouvement, et une analogie avec les effets de variations discrètes à l’œuvre dans les boucles de musiques répétitives. 

Miriam Prantl déclare d’ailleurs à propos de son travail et de son lien à la musique : « La couleur et la musique sont des vibrations qui s’harmonisent et sont en cohérence les unes avec les autres. Puisque les sens se superposent lorsqu’une vibration de couleur évoque une tonalité en même temps, cela confirme la complexité de nos possibilités perceptives ». On est d’ailleurs accueilli dans la deuxième salle par une musique planante, des nappes de synthétiseur sur lesquelles s’inscrivent parfois quelques notes de pianos, de violons, des sons de gouttes d’eau, ou un battement cardiaque. Elle accompagne la projection d’une vidéo abstraite de la peintre, qui fait se succéder des espaces-surfaces colorés, des formes entrelacées à la surface de l’eau, des halos de lumière, des ronds de couleurs scintillants, qui se touchent, se mélangent. 

Fond. Vasarely, expo Espace 2023 ©Fabrice Lepeltier

Miroirs déformants

Rythmant également de leurs présences le parcours de l’exposition, les sculptures abstraites de Stefan Faas se présentent souvent en deux éléments. L’un placé en vis-à-vis de l’autre, ou intégrés dans le même volume, jouant d’effets de symétries ou de di-symétries, posées directement au sol ou sur des socles noirs de dimensions variables. La plupart se dressent à la verticale, aux alentours de deux mètres de haut. Des présences métalliques et réfléchissantes qui rentrent directement en interaction avec le corps du visiteur, et auxquelles le sculpteur donne un aspect légèrement ondulant, à travers les courbures discrètes de ses surfaces et de ses arrêtes, sur lesquelles jouent les divers reflets et lumières de l’environnement immédiat. La troisième salle de l’exposition présente d’ailleurs une installation de huit de ces « totems » disposés en cercle dans une semi-obscurité autour du pilier central de la salle. Accompagnés également d’une musique planante, réfléchissant les lumières des œuvres en néons de couleurs de Miriam Prantl disposées autour. 

Noir et blanc

Quant à l’exposition Photographies de Gisèle Donon, on la trouve au premier étage de la fondation : une trentaine de photographies en noir et blanc argentique de l’artiste, présentées par la Fondation Vasarely comme « explorant les limites entre la réalité et l’abstraction à travers des compositions graphiques épurées ». Pour la plupart, il s’agit de photographies de l’architecture de la Fondation, prise dans son ensemble ou à travers des détails, aux parti-pris de composition très graphiques, et notamment une série autour de l’œuvre de Vera Röhm, Rhythmus 800, un ensemble de 25 stèles de huit mètres de haut en aluminium anodisé et plexiglas, installée à l’extérieur de la Fondation.

MARC VOIRY

Espace/Lumière/Reflexion
Jusqu’au 10 mai 
Photographies
jusqu’au 12 avril 
Fondation Vasarely, Aix-en-Provence

Impulsion remet Aubagne à flow 

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Benjamin Epps © Kamvul

Défendre et partager les valeurs originelles de la culture hip-hop. Celles de cohésion sociale, d’égalité et du mieux vivre ensemble. Voilà le mantra que défend Impulsion depuis déjà sept éditions. Du 15 au 23 avril, le festival porté par la compagnie En Phase est de retour dans plusieurs lieux du centre-ville aubagnais : théâtre Comoedia, l’Espace des Libertés, le cinéma Le Pagnol, ou en encore l’Espace Art & Jeunesse. Une grosse semaine où stages, spectacles, projections, mettront en lumière l’incroyable diversité et la transdisciplinarité de cette culture urbaine, née il y a quarante ans. 

En ouverture le 15 avril, le festival accueille la compagnie Yeah Yellow. Sous la houlette des chorégraphes Kami et Bee D, elle propose depuis 2012 une palette bigarrée des danses hip-hop : bboying, le popping, le freestyle et le tutting. Le lendemain, la danse est encore à l’honneur. Cette fois à destination des plus petits, avec un atelier Baby hip-hop, lui-même suivi de la masterclass attendue de BgirlKami, athlète qui défendra les couleurs françaises lors des prochains Jeux olympiques dans la discipline du breaking – une première !

Benjamin Epps à l’affiche
Le reste de la semaine est ponctué de stages, qui couvrent toutes les disciplines de la culture hip-hop. Du rap avec K-méléon, du beatbox avec Micflow, du graff avec Gamo et de la danse avec Miguel Nosibor – chorégraphe à la tête de la compagnie hôte du rendez-vous. Des stages qui donneront lieu à une restitution le jeudi 20 avril à 20 heures. Il ne faut pas louper également la soirée du 17 avril où huit rappeurs·euses sélectionné·e·s sur les réseaux sociaux viennent présenter leurs derniers morceaux. 

Le dernier week-end est sans nul doute le principal temps fort du rendez-vous. D’abord avec le concert de Benjamin Epps. Né à Libreville, la capitale du Gabon, il y a vingt-six ans, sa voix haut perchée et son style old-school new-yorkais font de lui l’un des rappeurs francophones les plus en vus du moment. Avant lui, l’Espace des Libertés accueille deux jeunes artistes reconnus de la scène marseillaise. D’abord avec Amalia, qui s’est fait connaître pas ses freestyles sur Instagram, au point d’être invitée dans la sacro-sainte émission Planète Rap de Skyrock. Puis Dirlo, dont l’art de la punchline et sa vision très personnelle du rap a souvent agité les soirées marseillaises, depuis les open-mic jusqu’à la scène de Marsatac, en passant par l’émission Nouvelle École. La suite du week-end va voir passer la compagnie Accropap du chorégraphe Kader Attou et son spectacle Prélude. Avant de clôturer les festivités avec un grand battle de break’n down le dimanche à 15 heures, où les meilleurs danseurs·euses hip-hop de la région viennent affronter les représentants des autres villes françaises. De quoi chahuter la tranquillité dominicale aubagnaise.

NICOLAS SANTUCCI

Impulsion
Du 15 au 23 avril
Divers lieux, Aubagne

Le Mac fête son retour 

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[mac] © Ville de Marseille

Après quatre ans de rénovation et une importante campagne de rénovation, l’institution marseillaise rouvre enfin au public le 7 avril. On y découvrira de nombreux changements : entre autres, un nouveau hall d’accueil, surélevé, un parcours de visite repensé et augmenté, un jardin paysagé orné de sculptures, et des salles d’expositions plus vastes et lumineuses, ainsi qu’un toit-terrasse avec vue panoramique sur toute la ville. Mené avec le soutien financier du département, le projet, pensé par les architectes associés du Bureau Architecture Méditerranée Maxime Repaux et Frédéric Roustan, visait à transformer le musée en « lieu de vie », accessible à tous les publics, ouvert sur son parc et la nature environnante.

Annette Messager, Le couteau-baiser, 1984, [mac] C.85.20 © Adagp, Paris 2023, photo Chipault-Soligny, Ville de Marseille

Une collection ambitieuse
Un parcours permanent y siégera désormais : baptisé « Parade », il permettra de découvrir des œuvres des Marseillais César et Richard Baquié, mais aussi d’Yves Klein, Niki de Saint-Phalle, Jean-Michel Basquiat, Annette Messager, Daniel Buren ou encore Robert Rauschenberg… de quoi se souvenir que cette collection compte parmi les plus fournies de France, notamment pour les illustres représentants du Nouveau Réalisme.

Enrichie de dépôts et de prêts du Centre Georges Pompidou ou encore du Frac Paca, cette collection rassemblant 130 œuvres sur un espace de 3000 m2 entend faire du Mac le lieu de premier plan qu’il ambitionnait d’être dès son inauguration, en 1994, et asseoir sa place au sein de la scène contemporaine française et européenne. De quoi redorer le blason des musées marseillais, ternis jusqu’alors par des politiques timides et court-termistes. Forts de 19 sites patrimoniaux, dont sept monuments historiques majeurs, et de douze musées labellisés « musée de France », et rassemblant 120 000 œuvres, mais encore pointés du doigt récemment par la chambre régionale des comptes, ces musées visent avant tout à clarifier leurs projets et à augmenter leur fréquentation.

Ouverture(s)
Mais c’est avant tout à la création contemporaine que le Mac entend ouvrir ses portes. Et qui de mieux, pour ouvrir le bal, que l’artiste italienne Paola Pivi, connue, entre autres, pour son exploration du vivant et des sujets environnementaux. Son exposition au titre éloquent, It’s not my job / it’s your job s’annonce tout aussi engagée que les 25,000 Covid Jokes (It’s not a joke) installées dans la Chapelle du Centre de la Vieille Charité en 2021. Le parcours collectif Free Land Scape ouvrira également un espace inédit au sein du Mac, qui fera la part belle à la participation du public.

SUZANNE CANESSA

[mac], musée d’art contemporain de Marseille
Réouverture depuis le 7 avril
It’s not my job / it’s your job, de Paola Pivi
Jusqu’au 6 août
musees.marseille.fr