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Les secrets d’une valise bleue

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Membre du collectif Inculte affilié aux Editions Actes sud, Nicolas Richard, connu pour ses traductions de textes de langue anglaise, trouve néanmoins le temps d’écrire des romans. Le sixième vient de sortir et présente la particularité troublante de mélanger une imagination débordante à une réalité qui lui est proche puisqu’il met en scène sa propre grand-mère dont il a recueilli les souvenir stupéfiants. Jugez-en : à plus de quatre-vingts ans, sur la demande de sa demi-sœur, Jeanne se met à consigner dans un cahier la vie de ses parents qui n’avaient vécu que quelques semaines ensemble, et celle d’Emma, rencontrée quand elle avait 10 ans, et qui avait épousé son père, Jean, en troisième noce. Mariage qui ne dura pas plus de temps que les deux précédents d’Emma qui, de vendeuse de rubans, s’était retrouvée propriétaire d’un cabaret, chanteuse et vedette ! Ces trois mariages terminés tragiquement dans des circonstances douteuses les deux sœurs se sont posé des questions sur la véritable personnalité de la séduisante Emma. Ensorceleuse ? Meurtrière ? Jeanne était née en 1916 lorsque son père se battait pour la France. Sa mère, Marie, avait quitté la France en 1918 pour refaire sa vie en Uruguay laissant sa fille aux soins de ses grands-parents. Tout cela ne constitue que le début de l’histoire ! 

« Rafistoler » le passé

D’autres événements, d’autres amours, et des voyages de Montevideo à Buenos-Aires, de Paris à Tombouctou, de Dakar à Toulouse pimentent le récit de Jeanne qui puise dans une valise bleue des photos, des extraits de presse, des lettres, qui lui servent à reconstruire l’histoire. L’univers de paillettes et d’illusions du cabaret, celui de la cocaïne dans lesquels beaucoup s’étaient perdus, tranchent sur celui très douloureux d’une compagnie d’exploitation du coton en Afrique dans laquelle Jean exerça comme médecin sans pouvoir. Si vous aimez les intrigues, ce roman est fait pour vous.

CHRIS BOURGUE

La chanteuse aux 3 maris de Nicolas Richard
Inculte, 21,50 €

Rocky, épopée contemporaine  

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Rocky, paru chez Rouge Profond en 2023, navigue entre les écritures : le premier chapitre est composé d’un florilège de photographies extraites du film Rocky, moments-clés dont les sous-titres seront les têtes de chapitre. Enveloppant les propos, deux parties de monologue ouvrent et referment le texte. Mots en italique plongés dans les pleurs de l’enfant qui voit sa mère sauter d’une voiture en marche et ceux de la fin qui, peut-être, se transforme en réconciliation avec soi : l’adhésion inconditionnelle d’« I love you »… les mots qu’Adrienne (version française d’Adrian) lance à Rocky alors qu’il lui demande où elle a mis son chapeau. Le sublime voisine l’incongru et le mythe universel peut se mettre en place : la tragédie fait le grand écart entre la fange et les étoiles.  

Rocky Balboa sur le divan

Les réflexions qu’inspire le film à François-Xavier Renucci sont mises en scène. Le discours est dialogué ou rapporté sous forme d’un journal destiné au psychiatre fasciné par le cas de ce personnage, Jacques C., venu spontanément le consulter. À travers les références au film de Stallone, se dessine la vie du patient et s’élabore une manière d’appréhender le monde, fine, foisonnante, aiguisant sa perception des choses par des raisonnements à sauts et à gambades, selon la formule de Montaigne, célébrant à la fois la liberté du style et de la pensée et son rythme parfaitement codifié. 

Débute alors un « commentaire vagabond » qui, chapitre après chapitre, va se nourrir des vingt clichés choisis aux premières pages de l’ouvrage. L’intrigue s’éclaire de références multiples, on croise le Caravage dans le clair-obscur du premier plan ; les lumières qui orchestrent le tableau en arrière-plan du personnage de Rocky sont celles qui sont utilisées pour l’ensemble de la scène. Le film de culture populaire se moire peu à peu d’un faisceau de repères qui convoquent l’histoire du cinéma, la grande histoire, la littérature, la musique. Le film est scruté dans ses moindres détails. Une cage aux oiseaux, et voici Adrienne et Rocky « oiseaux volants dans la nuit des rues de Philadelphie ». Les noms des animaux sont forcément littéraires : le poisson rouge surnommé Moby Dick renvoie au « monstre blanc symbolique, (…), l’océan devenu animal, traversant les mers du globe ». Les rapprochements les plus acrobatiques s’effectuent, danse légère sur les réminiscences filmiques et littéraires. Tout fait sens, emporté dans le flux puissant de l’épopée. Car il s’agit bien de cela, trouver au cœur de l’œuvre un souffle épique : les dieux antiques veillent, Apollon transparaît tandis que la lune, Phoebe, décline ses énigmes nocturnes. On franchit les océans, Christophe Colomb débarque sur les terres qu’il découvre et ne porteront pas son nom, la bataille de Philadelphie s’étire encore durant des mois avant d’être gagnée par le jeune peuple américain contre les Britanniques pendant la guerre d’indépendance. On s’enflamme aux confins du monde puis on retourne au trivial, nécessaire contrepoint de l’héroïsation. Il y a les fesses de Rocky, le clou dans le gant de boxe, la Ventoline de Tony Gazzo, le caïd de quartier, le « who cares ? » de Rocky désabusé. Il faut tenir les quinze rounds du match de boxe contre le champion invaincu, peu importe de perdre. C’est au bout d’une nuit de lutte que la petite chèvre de monsieur Seguin meurt sous les coups du loup, mais elle a réussi à résister toute une nuit…

Les géographies de l’écriture

Dix séances et neuf lettres circulent autour du film et de sa lecture par Jacques Casanova (y a-t-il un nom qui ne soit pas anodin dans ce livre ?). On renoue avec les techniques du cinéma, grâce est rendue aux monteurs, les vrais artisans du film. Sont évoqués les premiers essais de cinéma, pas L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat (qui sera cependant utilisé en clin d’œil), film projeté en 1895, mais les Monkeyshines de 1889 ou 1890 de William K.L. Dikson et William Heise, représentant un personnage très flou dont la silhouette qui s’agite rappelle au narrateur celle de Rocky. 

L’écriture trouve des écrins, la chambre d’hôpital puis une petite maison à Pléneuf Val-André. Est-ce un hasard ? Ce fut le lieu de villégiature du poète Jean Richepin, il y est d’ailleurs enterré. L’une de ses premières œuvres, La Chanson des gueux, lui valut un mois de prison et 500 francs d’amende, scellant sa réputation de Villon des temps modernes… Une autre figure rebelle à convoquer ? 

L’artifice géographies littéraires s’amuse jusqu’à la fin du livre où sont donnés les lieux d’écriture de l’écrivain, Isseuges, en Auvergne et Aix-en-Provence… en exergue déjà l’auteur glisse une pointe d’humour avec le célèbre « Dignity ! Always dignity ! » de Gene Kelly dans Singin’in the Rain.

L’analyse filmique découvre des symétries qui articulent aussi le cheminement du livre. L’imaginaire collectif se love dans les œuvres du cinéma. Tout revient à l’écriture, le film s’inscrit dans la littérature qui nous a forgés. On sourit aux exigences de la ponctuation invoquées par Jacques alors qu’il écrit à son médecin : « vous me l’aviez bien dit : maîtrisez votre ortho-syntaxe ! La ponctuation est le fondement de la civilisation ». Exigence vite remise en cause : la respiration de chacun est le seul critère de la musique des pages. Celles-ci dissimulent aussi un flipbook dessiné par Olivier Mariotti, hommage au héros campé par Stallone. 

L’œuvre n’est en rien solitaire, mais la conjugaison de nos souvenirs, de notre culture, de notre sensibilité. En cela elle est unique et multiple tout à la fois. Le livre de François-Xavier Renucci est passionné, passionnant, érudit avec légèreté, profond dans l’analyse de notre relation aux œuvres.

MARYVONNE COLOMBANI

RockyFrançois-Xavier Renucci, éditions Rouge Profond, 22€

Vendredi 2 février, la bibliothèque de la Halle aux Grains accueillera François-Xavier Renucci pour une rencontre à partir de 18heures : « Rocky Balboa sur le divan : psychanalyse d’un chef-d’œuvre » 

Si tous les enfants du monde…

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Le théorème du pissenlit © Christophe Raynaud De Lage

En mettant en scène Le Théorème du Pissenlit, Olivier Letellier, directeur des Tréteaux de France, se met une nouvelle fois à hauteur d’enfants. Y compris lorsqu’ils sont esclaves et se révoltent. La traduction en direct, interprétée par Vincent Bexiga, et les gilets vibrants disponibles, permettront aussi aux malentendants de profiter du spectacle, simple et efficace dans son message comme dans son traitement.

La pièce de Yann Verburgh fait alterner les scènes chez un enfant français qui se fait offrir un jouet, dont il découvre qu’il est fabriqué par une petite esclave… et l’histoire de cette Li-Na et de son ami Tao :  sans misérabilisme et avec une vraie force poétique elle décrit l’esclavage industriel des enfants, à l’autre bout des chemins des cargos marchands.

Les cinq acteurs, dont un qui lance un diabolo jaune pissenlit dans les airs, se passent les rôles, enchaînent les univers, alternent narration et dialogue avec une aisance et une souplesse souvent drôlatiques, et parfois émouvantes. Le décor, fait de casiers à bouteille combinés comme les mots et les rôles, est lui aussi efficace et anonyme, tels les bleus de travail des comédiens, qui prennent quelques couleurs et s’individualisent durant les scènes en Europe.

Reste que ce spectacle, qui s’adresse directement aux enfants, confiant dans leur capacité de solidarité et dans la force des ouragans et des fleurs, fait le constat d’une incapacité totale des adultes à prendre le relais de leur combat et de leur révolte face au capitalisme globalisé. Le père, drôle, se défile, les marchands sont complices, les journalistes achetés, les politiques démissionnaires, l’instit à peine impliquée, tous incapables de solidarité. Doit-on attendre la révolte des enfants et faire le constat de notre incapacité à les protéger ?

Agnès Freschel

Le Théorème du Pissenlit a été joué le 17 février au Théâtre des Salins à Martigues
À venir
Les 22 et 23 février
La Criée, Marseille
En co-accueil avec le Théâtre Massalia

Entre jamais et toujours

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Rien d’édulcoré ni de « gnangnan » dans le programme donné au GTP ce soir de Saint-Valentin! La fadeur ne fait pas partie du vocabulaire des musiciens en présence. Le Cercle de l’Harmonie sous la houlette de Jérémie Rhorer joue « à la maison » au Grand Théâtre où il est orchestre en résidence.
En préambule il reprenait l’Ouverture des Noces de Figarode Mozart dont il avait joué l’opéra au Théâtre des Champs Élysées en 2019 pour la première mise en scène du cinéaste James Gray. La clarté de la direction met en évidence tous les pupitres, donne à écouter l’orchestre dans la multiplicité de ses voix en un tempo soutenu et un sens subtil des nuances. L’orchestre raconte, respire. Les instruments solistes ajoutent à la finesse de l’ensemble, flûte aérienne de la Danse des esprits bienheureux de Gluck, violon solo éblouissant de la Méditation de Thaïs (Jules Massenet) accompagné par une harpe aux intonations déliées… 

Victoire de la musique 2023, mais déjà appréciée follement à plusieurs reprises au Festival international de musique de chambre de Provence, Marina Viotti, délaissant pupitre et partitions, joue les extraits d’opéras qu’elle interprète. Elle sera vive et mutine dans le Voi che sapete, air de Chérubin des Noces de Figaro, où le jeune homme déclare son amour à toutes les femmes, englué délicieusement dans le vague des passions naissantes. Dans les extraits d’Orphée et Eurydice de Gluck, elle incarnera d’abord la joie du poète dans Qu’entends-je ?… Amour vient rendre à mon âme, puis, bouleversante, elle dira les larmes qui scellent la perte de l’aimée, condamnée à rester dans les Enfers, J’ai perdu mon Eurydice. Vocalises étendues, ornementations étonnantes d’inventivité, chromatismes périlleux, sont exécutés avec une aisance confondante…
Émouvante dans l’évocation du sacrifice d’Alceste qui demande à mourir à la place de son époux, Marina Viotti choisit de conserver la pureté de la déclaration d’amour de Dalida, Mon cœur s’ouvre à ta voix, (Samson et Dalida, Camille Saint-Saëns), préférant de son propre aveu préserver le sentiment amoureux sans la perversité de la jeune femme qui séduit Samson pour lui couper les cheveux et lui enlever toute force.
Rareté aussi lors de ce concert, la diva présente le programme en donne les lignes directrices, apporte la fraîcheur de ses commentaires. Piquante dans la ritournelle de Carmen (Bizet) Près des remparts de Séville (passage qui sera repris en bis), elle se glisse dans « l’ascenseur émotionnel » de la grande scène du III de La Favorite de Donizetti avec un phrasé d’une bouleversante limpidité.
En bis elle offrira aussi, Saint-Valentin oblige, le Rondo final de la Cenerentola de Rossini. Sa finesse espiègle ne laisse pas croire à une Cendrillon qui attend robe, carrosse et prince charmant ! On termine par Carmen, indomptable. Non, la Saint-Valentin n’est pas en guimauve !

MARYVONNE COLOMBANI

Le 14 février, GTP, Aix-en-Provence

Derniers tours de piste aux Élancées 

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Tea Time © Artechange

C’est à domicile qu’officiait samedi matin Marguerite Salvy, enseignante au conservatoire de Port-Saint-Louis. Avec Tea Time, la chorégraphe explore une délicieuse idée : danser en compagnie de sa fille Juliette, 9 ans. Ambiance chaleureuse dans la salle de l’Espace Gérard Philipe, à l’issue de trois jours d’ateliers avec les scolaires, pour accueillir ce tour de danse plein de grâce et d’espièglerie. Une ravissante communion mère fille, chacune virevoltant dans sa robe rouge, sur la musique enlevée d’Anna Idatte jouée live. Pour toute scénographie, un service à thé et trois cubes gigogne se métamorphosant à l’envi en meubles, puzzle ou cabane, permettent de mieux explorer le panel de jeux de la petite enfance, entre mimétisme et désir d’émancipation. Comme source d’inspiration, le quotidien de cette attachante famille : des séances de rangement mises à mal, une dégustation de thé comme soupape au milieu du tumulte quotidien… 

Plus tard dans l’après-midi, l’élégant mini chapiteau de Bêtes de foire cueillait les spectateurs au cœur du centre équestre istréen Le Deven. Dix ans après leur première création commune, Elsa de Witte et Laurent Cabrol combinent une nouvelle fois leur appétit pour les machineries de fortune et jonglage d’accessoires – ici les chapeaux – toujours portés par une méticulosité et un amour des personnages muets haut en couleurs, inquiétants parfois, saisissants toujours, régnant sur un véritable capharnaüm organisé. 

Forain revisité 

Luminaires, instruments, vestes de costumes et chapeaux haut de forme y pendent de toutes parts : Décrochez-moi ça, c’est bien le credo autour duquel s’articulent les saynètes du spectacle. Sur un plateau tournant, une redingote s’enfile comme une demande en mariage, les costumes abandonnés gisent telles des mues, symbolisant tour à tour des corps absents ou saillants… Épaulés par un homme orchestre et un régisseur à vue, les hôtes des lieux, yeux fiévreux plantés dans ceux des spectateurs, animent ce cabinet de curiosités en mouvement autour d’une scie musicale, d’un chien taquin, de facétieuses marionnettes qui prennent vie puis s’évaporent, menant vers un final époustouflant baigné d’onirisme, de miroirs et de fumée.

JULIE BORDENAVE

À venir
D’autres pépites à glaner : des propositions chorégraphiques singulières explorant corps entremêlés (La boule le 21 février à Fos-sur-Mer) ou états de tension (Bounce Back le 23 février à Grans), mais aussi plusieurs temps forts disséminés sous chapiteaux : contorsions d’Alice Rende (Passages le 24 février à Istres), funambulisme immersif des Colporteurs (Coeurs sauvages, du 23 au 25 février au Deven) ou encore collapsologie roublarde des acrobates de Circus Baobab (Yé !,les 24 et 25 février à l’Usine).

Jusqu’au 25 février
Istres et alentour
scenesetcines.fr 

Protéger le rapport au vivant

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19 février 2024 : les agriculteurs en colère, tendance FNSEA, envahissent l’esplanade du Mucem, avant d’aller déverser du fumier devant la DREAL. Le soir venu, le musée accueille Alessandro Pignocchi, auteur de bandes dessinées et membre des Soulèvements de la Terre, et Irène Bellier, anthropologue, pour parler d’Écologie et cultures traditionnelles. Le premier rêve « d’un monde où le Mucem leur aurait ouvert ses portes pour nouer un dialogue ». 

Dans une société où la fascisation augmente, avec le durcissement du capitalisme, « il va y avoir de plus en plus d’alliances improbables » pour conserver un avenir désirable, prédit-il. La seconde opine : « La dépendance au marché s’étend partout. Et quand il se retire, la terre est morte, les rivières et les forêts meurent. » 

Les luttes des peuples autochtones, pour défendre leurs territoires, sont cruciales. Comme le rappelait l’animatrice de ce Procès du siècle, Paloma Moritz, ils représentent 6,2 % de la population mondiale, mais protègent 82 % de la biodiversité, dont l’hémorragie menace l’ensemble de nos sociétés et, au-delà, les conditions de la vie sur Terre. Pour Irène Bellier, qui a travaillé en Amazonie, avant de se pencher sur… les énarques, les autochtones sont porteur d’une mémoire, d’une adaptation au monde incroyablement riche. « Ils ne protègent pas que la matérialité, mais le rapport au vivant, et travaillent pour l’humanité entière », précise-t-elle.

Zads partout

Pendant ce temps les nantis, largement responsables de ces catastrophes, « essaient de maintenir leur domination, pour subir les effets des crises environnementales un peu plus tard que les autres » estime Alessandro Pignocchi. Dans ce contexte, apprendre à vivre en bonne entente avec les non-humains donne une perspective aux luttes. Il relève des traces d’un équilibre perdurant dans notre culture occidentale : « n’importe quel éleveur a un rapport animiste avec ses bêtes ; il n’apprend à les traiter comme des objets que pris dans la contrainte économique ». S’appuyer sur ces rapports non-marchands, alors que les enjeux se sont dramatisés, lui semble maintenir un espoir. 

Tout comme la multiplication des Zad, en premier lieu celle de Notre-Dame-des-Landes, à laquelle il a consacré un nombre considérable de planches brûlantes, peuplées de mésanges révolutionnaires. Des alternatives locales à l’agro-industrie et au béton, qui s’appuient sur un lien fort aux lieux de vie, ne sont pas une façon de se retirer du monde : elles permettent d’ouvrir le champ des possibles, des aspirations et des imaginaires, comme « l’histoire, l’anthropologie et l’archéologie le favorisent aussi ». Reste à ne pas se contenter du « dérangement intellectuel » en restant dans le discours !

GAËLLE CLOAREC 

« Ce sont les fauteurs de guerre qui veulent tout compliquer »

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De gauche à droite. Vincent Lemire, Jean-Pierre Filiu et Thomas Legrand © R.G.

« Depuis le 7 octobre, il est très difficile de parler de la question palestinienne », observe l’historien Vincent Lemire. Au Mucem, ce spécialiste du conflit israélo-palestinien et son confrère Jean-Pierre Filiu essayent de prendre du recul par rapport à cette date de l’attaque du Hamas contre Israël, car l’histoire n’a pas commencé là, loin s’en faut. Le journaliste modérateur de la soirée Thomas Legrand propose aux invités de dégager eux-mêmes leurs dates, de signifier ce qu’ils considèrent comme le début de la problématique israélo-palestinienne.  

Quelles clés ? 

Pour Jean-Pierre Filiu, un commencement peut être daté en 1917 avec la Déclaration de Balfour. Cette promesse de « foyer national » pour les Juifs qu’établit l’ex-ministre des Affaires étrangères britannique est en effet très déterminante pour la suite des événements. Elle préfigure l’établissement du mandat britannique sur la Palestine, la création de l’Etat d’Israël en 1947 par l’ONU. 

Vincent Lemire remonte quant à lui beaucoup plus loin dans le temps, en s’intéressant à la genèse du sionisme chrétien. Celui-ci explique en partie le soutien inconditionnel des Etats-Unis à Israël, à l’image de Truman qui au-delà d’avoir grandement aidé à la création d’Israël, se prenait réellement pour Cyrus, le roi perse qui permit le retour de la population juive à Jérusalem en 539 ! Aujourd’hui, comme le rappelle Vincent Lemire, 95% des armes israéliennes sont fournies par les Etats-Unis. 

Parmi les autres dates et événements marquants mentionnés, on retrouve bien sûr la Nakba, cet exode palestinien de 1948 qui voit entre 700000 et 750000 arabes chassés de leurs terres. Face au discours de certains qui regrettent que les Palestiniens n’aient pas accepté le plan de partage de la Palestine de 1947, Vincent Lemire répond : « les acteurs ne peuvent faire qu’avec l’équation qu’ils ont sous les yeux ! ». En effet, avec notre regard actuel, il est facile de regretter qu’un accord n’ait pas été trouvé, or le plan était au désavantage des Palestiniens. Là est toute l’utilité du discours de l’historien qui rappelle que les acteurs s’inscrivent dans le présent et font des paris. 

La solution sera politique ou ne sera pas 

Dans l’enclave palestinienne de Gaza où les guerres et les massacres s’enchaînent, peut-on encore croire à une issue ? « Peut-on rester optimiste quand il y a deux messianismes politiques qui se font face ? », demande Thomas Legrand aux deux historiens. Au-delà du pessimisme ou de l’optimisme, Jean-Pierre Filiu s’en remet au politique. « Quels que soient les torrents de sang qui couleront, la solution sera politique » indique-t-il. A propos de la question israélo-palestinienne il ajoute à la surprise générale : « c’est compliqué mais c’est relativement simple, ce sont les fauteurs de guerre qui veulent tout compliquer ». Selon Vincent Lemire, la solution doit venir de la communauté internationale. « C’est elle qui a paramétré ce conflit, c’est elle qui doit s’interposer et le résoudre », juge-t-il. 

Des vœux qui ne semblent malheureusement pas prêts d’être exaucés, à l’heure où Rafah se fait écraser dans un silence assourdissant. 

RENAUD GUISSANI 

La conférence Face à la guerre : Israël / Palestine s’est tenue le 15 février au Mucem, Marseille
Pour aller plus loin : 
Lire Comment la Palestine fut perdue. Et pourquoi Israël n'a pas gagné. Histoire d'un conflit (XIXe-XXIe siècle) Jean-Pierre Filiu, Seuil, 2024

Promoteurs de misère 

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Le Pion du général © Destiny Films

Une réplique sèche tombant en couperet dans un échange aimable, une main qui se pose sur un corps et dont on ne sait jamais si elle va frapper ou caresser, des silences étirés, lourds de menaces… Le Pion du général, premier long métrage de Makbul Mubarak, est un thriller psychologique et politique. Inspiré par sa propre histoire – le titre original du film est Autobiography –, le réalisateur indonésien de 34 ans fait le portrait d’un jeune homme dans un pays marqué corps et âme par trente ans de dictature. 

Le film s’ouvre sur un retour. Celui d’un général à la retraite dans le vaste manoir familial des Purna, que le jeune Rakib (Kevin Ardiloa) garde et entretient en l’absence du Maître. Le général Purna (Arswendy Bening Swara) appartient à la dynastie des notables, craints, respectés, intouchables depuis longtemps. Rakib à celui des serviteurs, des pions dont on se sert et que l’on peut éventuellement sacrifier. Soutenu par les promoteurs d’un barrage hydroélectrique qui apporterait l’énergie dans cette région rurale mais exproprierait les paysans, le général a décidé de devenir maire du village. Entre le vieux militaire et le jeune homme vont se nouer des relations ambiguës. Une partie d’échecs, d’abord dominée par le Général. Figure du pater familias – que les dictatures ont toujours mis en avant, il se substitue au père de Kib, emprisonné pour le sabotage des bulldozers destructeurs d’exploitations agricoles.

Infusion de violence

Le film met en scène l’emprise de Purna sur Rakib, dressé à la loyauté depuis toujours. Le garçon sera son serviteur fidèle, dévoué jusque dans les basses besognes. Fier de son choix de ne pas émigrer à Singapour comme son frère, de conduire un gros 4/4 luxueux, croyant naïvement être du côté du bien. Le spectateur, placé de son point de vue, ressent la pression sournoise, constante, qui s’exerce sur lui, puis ses doutes quand le dilemme moral finit par se poser, entre obéir à la loi d’un monstre ou faire ce qui est juste. Jeux de miroirs, d’ombres, de reflets, l’angoisse se diffracte par le travail du chef opérateur Wojciech Staron, créant une atmosphère délétère. La violence restera hors-champ mais sera de tous les plans, infusant tous les échanges. Makbul Mubarak a demandé à ses acteurs de jouer en se disant : « maintenant je suis le prédateur, maintenant je suis la proie. »

Les femmes sont quasiment absentes. Celle du Général, restée à la Ville avec ses filles, ne semble pas pressée de le rejoindre. Un monde d’hommes, oppressif, oppressant. Et le tableau sombre d’un fascisme intériorisé.

ÉLISE PADOVANI

Le Pion du général, de Makbul Mubarak
Sorti le 21 février

La fable crépusculaire d’Ana Vaz

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Il fait nuit en Amérique, d’Ana Vaz © The Dark

Aussi conceptuel que charnel, avec un souci constant de la matière, de la lumière, des sons. Dramatisé par une savante orchestration qui rappelle les symphonies urbaines du cinéma muet. Tourné en 16 mm sur des pellicules périmées récupérées, baigné par la « nuit américaine » – qui fait croire à la nuit en plein jour – la fable poético-politique d’Ana Vaz semble se dérouler dans un crépuscule permanent. 

Les animaux malades de l’homme

Jacques Cheuiche, grand chef opérateur brésilien, a su restituer cette idée d’une fin du jour semblable à une fin du monde. Le bleu dominant, traversé parfois par les fulgurances rouges du ciel et des phares, n’est en rien celui de la sérénité. On est à Brasilia, où la réalisatrice a vécu, utopie moderniste d’Oscar Niemeyer qui la rêvait universelle, tolérante, ouverte à tous, construite dans le désintérêt écologique de l’époque. Terrassements écocides, colonisation de territoires par expropriation des animaux, création d’un zoo, de parcs- réserves. Aujourd’hui, des animaux malades de l’homme – tamanoirs, renards, loups à crinière, singes, chouettes, moufettes, serpents – s’échappent des zones où ils ont été relégués. Cherchent refuge dans une urbanité qui les tue, souvent incapables de revenir à leur milieu naturel. Les patrouilles de la police environnementale les récupèrent. Les vétérinaires les soignent – quand c’est possible. 

À l’origine de ce film, le désir de rendre hommage à un bébé fourmilier trouvé par la réalisatrice au bord d’une route et l’essai de la philosophe Julia Fausto sur La Cosmopolitique des Animaux.

Le piège se referme

La caméra, dans de longues séquences, balaie la skyline hérissée de la capitale brésilienne : gratte-ciel, barres d’immeubles, pylônes électriques géants défiant les montagnes alentour. Dans un sens puis dans l’autre. Elle pivote, s’attarde, repart, accélère, suit les axes routiers qui crucifient Brasilia. L’image, devenue abstraite, se floute sur les lumières de la ville. Les hommes sont saisis de loin ou de trop près dans le détail d’une main gantée ou de la manche d’un uniforme. Les conversations téléphoniques des sauveteurs se font en off. Pour les rares fois où les visages apparaissent, ils sont masqués en raison de la pandémie. La nudité de la face des bêtes n’en est que plus saisissante. Série de portraits en très gros plans, annulant toute idée d’échelle. Zoom tremblé jusqu’à 600 mm, sur leurs poils, plumes, becs, truffes, yeux inquiets ou interrogatifs qui nous fixent. Résonnant avec le cinéma de l’Eco-terreur qui met en scène « une Nature enragée » – intitulé de l’exposition du Jeu de Paume en 2021, où Ana Vaz intervenait –  Il fait nuit en Amérique s’en démarque toutefois. Les animaux dans leur errance, ne sont ni monstrueux, ni menaçants. Les frontières deviennent poreuses, et c’est bien le piège qui se referme sur l’humanité qui est terrifiant. Comme sorti d’une vidéo de Bill Viola, le film s’achève sur le plan hypnotique d’une puissante chute d’eau dont on ne sait si elle est de vie ou de mort.

ÉLISE PADOVANI 

Il fait nuit en Amérique, d’Ana Vaz
Sorti le 21 février

Témoigner, ou comment faire usage de nos munitions symboliques

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En mars 2023 Ariane Mnouchkine et ses comédiens sont partis vers le froid et les bombardements de Kyiv, pour délivrer les « munitions artistiques » de la Cartoucherie de Vincennes. Une manière de rester vivants, debout, et de construire leur nation future, pour les 100 comédiens ukrainiens réunis pendant 12 jours pour un stage d’improvisation, et d’« amour » comme le confiera une participante. Une leçon de vie, qui dit aussi les ponts bombardés, les sirènes des attaques, les nuits d’insomnie, les douleurs des familles et des couples déchirés. 

Le documentaire que le Théâtre du Soleil y a tourné, et qui proclame la force et la nécessité du théâtre en temps de guerre, a été diffusé sur France Télévision le jour de l’assassinat d’Alexeï Nalvany. La force du théâtre, la construction des représentations et des émotions, peuvent-elle aujourd’hui constituer un contrefeu à cette guerre d’annexion qui n’en finit pas, à la volonté impériale de Poutine qui menace les démocraties européennes ? « Ce n’est pas un hasard si les dictatures s’en prennent toujours aux artistes », répond Mnouchkine.

Les journalistes ne se tairont pas

Ils ne sont pas les seuls. Les journalistes aussi, qui témoignent, font des assassinés de choix. Le crime politique est devenu une pratique courante en Russie, et celui de Paul Klebnikov (2004) il y a 20 ans ne fut que le premier d’une longue série de censure par le meurtre. Natalia Estemirova (2009), Anastassia Babourova (2009), Anna Politkovskaïa (2006), Pavel Cheremet (2016), Dmitry Popkov (2017)… ont été muselés de la plus radicale des façons pour leur position sur la guerre en Tchéchénie ou en Crimée. Et depuis deux ans 17 journalistes sont morts en couvrant les combats en Ukraine.

Mais c’est aujourd’hui Israël qui détient le record des journalistes morts en exerçant leur métier. Interdits de présence à Gaza et dans les territoires occupés ceux qui y vivent – les journalistes palestiniens – et ceux qui prennent le risque de s’y rendre, meurent en masse depuis le 7 octobre : tués par des drones israéliens comme Hamza Al-Dahdouh et Mustafa Thuraya en janvier, tués en zone de combat, dans les écoles et les hôpitaux bombardés, pour 85 journalistes venus rendre compte de la réalité du conflit pour les civils. 

A Gaza, les artistes ne peuvent plus s’exprimer. C’est ici, dans un pays où la parole est encore libre, que nous pouvons tenter de recueillir les échos du massacre en cours : il n’est pire acte de tyrannie que d’assassiner les témoins.

Agnès Freschel