mercredi 30 septembre 2026
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Effervescence Marseillaise

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Roberto Fonseca. Marseille Jazz des 5 continents ©XDR

C’est une soirée particulièrement généreuse qui s’est offerte aux Marseillais en cette veille de fête nationale. De la Plaine, où s’est tenu un concert solidaire des artistes en exil, au Vieux Port qui accueillait la grande Véronique Sanson dans le cadre de L’Été Marseillais, les occasions de découvrir en plein air des concerts qui feront date étaient nombreuses !

Cuba virtuose

Mais c’est peut-être au Palais Longchamp que la soirée la plus emblématique de la vie estivale phocéenne s’est déroulée, dans ce parc qui a vu se succéder depuis 25 ans des artistes précieux. Donné en conclusion de cette belle série, le set de Roberto Fonseca incarnait déjà à lui seul l’esprit d’un festival abolissant d’inutiles frontières entre jazz et musiques du monde. Heureux de revenir dans cette ville qui a « toujours su accueillir et comprendre sa musique », le pianiste cubain échange facétieusement avec le public, évoque dans un français imagé son amour d’Oscar Peterson ou de Glenn Gould, son rapport à son instrument ou encore ce professeur ayant juré qu’il ne deviendrait jamais musicien professionnel. Et si la virtuosité de Fonseca impressionne encore aujourd’hui, c’est évidemment pour sa propension à l’échafaudage, à la vélocité et à la mouvance rythmique comme harmonique qui fait la qualité de tous les jazzmen les plus aguerris ; mais aussi sa générosité avec ses compagnons de route, croisés notamment au Buena Vista Social Club, son goût du chant et de la danse qui ne sacrifie jamais sur l’autel de la performance la musicalité et la sensualité. Un jazz qui respire, en somme, plutôt que de se refermer sur ses propres mécanismes. Habitué du festival de la première heure, Roberto Fonseca sait saisir ce public plus jeune, moins snob et moins fortuné que celui d’autres festivals voisins : le faire chanter sur des échappées improvisées vers les Beatles ou Besame Mucho, se déhancher sur un standard havanais ou rêver sur des envolées plus mélancoliques – le très beau Mercedes dédié à sa chère mère.

Marseille résiste

La soirée s’était ouverte sur deux artistes pour qui Marseille aura également joué un rôle crucial, jusqu’à leur émergence déjà lointaine en tant qu’artistes : Marion Rampal et David Walters, représentants d’un jazz flirtant avec la poésie, le blues « de quand t’as trop de vaisselle à la main » et même la pop pour elle ; et la soul teintée d’harmonies caraïbéennes sophistiquées pour lui. De chaleureuses sessions qui semblent s’écouler en quelques minutes et prennent tout de même le temps d’évoquer, entre deux morceaux, la mobilisation politique récente de la ville autour des élections, la nécessité d’un espoir. La chanteuse et guitariste salue la possibilité pour l’art de « complexifier » et d’ainsi résoudre les nœuds et conflits de l’époque ; le chanteur tous terrains félicite les Marseillais qui « [l’] auront accueilli mieux que personne » pour le faible score alloué au rassemblement national. 

SUZANNE CANESSA

Marseille Jazz des 5 continents s’est clôturé le 13 juillet au Palais Longchamp

Trésors photographiques 

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Raoul HAUSMANN, Jeux mécaniques (1957), 21,5 x 30 cm, Musées de Marseille / Musée Cantini, Acquis en 1978, Tirage gélatino- argentique, Portfolio Roger Vulliez 1978 Photo crédits : ©ADAGP, 2024, Paris

L’œil objectif présente une sélection de près de 170 photographies issues des fonds du Musée Cantini, du [mac]musée d’art contemporain et du Fonds communal d’art contemporain de la Ville de Marseille, depuis la période des avant-gardes du début des années 1930 jusqu’aux approches contemporaines des années 2000. Une exposition qui témoigne de la volonté des Musées de Marseille de sortir les collections de leurs réserves, redoublée au Musée Cantini par l’exposition ouverte simultanément Trésors cachés : un nouveau parcours de sa collection de peintures et dessins, avec des focus autour des dernières donations : Léna Vandrey, Louis Pons, Claude Garache.  

Histoire d’une collection

En ce qui concerne L’œil objectif, l’exposition reprend mot pour mot le titre de la première exposition de photographie organisée en 1968 au Musée Cantini, qui faisait la part belle à quatre photographes français : Robert Doisneau, Denis Brihat, Lucien Clergue et Jean-Pierre Sudre. Et qui inaugurait la création d’une collection, constituée au fil des sensibilités de l’époque, consacrant la photographie comme pratique artistique à part entière. Une collection de la Ville qui s’est régulièrement enrichie d’acquisitions, auxquelles sont venues s’ajouter des ensembles importants : photographies de la Nouvelle Vision au moment de l’exposition Le Pont transbordeur en 1992, photographies de Man Ray à l’occasion de l’exposition Man Ray et la mode en 2020, photographie de Youssef Nabil en 2022, présentée au [mac] musée d’art contemporain de Marseille à sa réouverture au public, au printemps 2023.

Objectif subjectif

L’œil objectif, version 2024, propose une visite en quatre sections : « Un nouveau langage », référence aux années 1920, période intense d’expérimentations photographiques (jeux de cadrages et d’angles de vue, flous et surexpositions, surimpressions et altérations chimiques). Des photographes tels que Moholy-Nagy et Raoul Hausmann vont, par leurs explorations, revendiquer l’existence d’un vocabulaire propre à leur pratique et confirmer la possibilité d’un art photographique. « Donner corps », autour du pouvoir de la photographie de donner corps aux sujets présents devant l’objectif. Et se jouer, à travers le portrait, la mise en scène et la nature morte, des rapports entre nature et artifice, entre vivant et inerte (Man Ray, Szulc-Kryzanowski, Jean Dieuzaide). La section « Esthétique du document » s’articule autour de la « photographie documentaire », en équilibre entre fidélité au réel et démarche esthétique, nature du réel et véracité des images (Martine Franck, Louis Brauquier, Valérie Jouve). Enfin « Vues partagées » expose en écho des travaux de photographes de la scène contemporaine marseillaise : Juliet Airs, Laura Verburgge, Lucas Guidi, Laure Mélone, Jérémy Toussies, Jonathan Rigard-Cerison, Manon Delaune, Théo Saffroy.

MARC VOIRY

L’œil objectif
Jusqu’au 3 novembre
Musée Cantini, Marseille

La Bella di Maggio

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Elasi © Manuel Bifari

Alors que, comme l’expliquait récemment le journaliste Alberto Mattioli dans nos pages, le secteur de la culture publique italienne subit l’amateurisme du gouvernement d’extrême droite de Giorgia Meloni, la culture italienne, et notamment musicale, mérite toujours autant qu’on y jette une oreille attentive. C’est en tout cas ce que laisse entrevoir Ciao Moka, le festival des cultures italiennes traditionnelles de Marseille, qui sans s’inscrire explicitement dans une démarche militante révèle la diversité de la scène italienne, des sujets qu’elle aborde et des influences diverses dont elle se nourrie. 

Musique et ateliers

Pour l’ouverture de sa quatrième édition, Ciao Moka invite la danseuse Greta Sandon, marseillaise d’adoption, à une carte blanche qui interroge les figures de femmes dans le cinéma de Fellini. La pop-punk d’Etta, rockeuse au ton sarcastique et provocateur, aborde elle aussi, entre autres, les stéréotypes genrés et les représentations culturelles et médiatiques. 

Durant les trois jours de festival, on retrouve aussi la l’électro-pop dansante d’Elasi, le tropical swing de Veeble, un DJ set aux inspiration italorientales de la Marseillaise Lil’ Pea, l’électro post-disco du duo Opal Planet et celle plus sombre de Kyoto qui présente à cette occasion son premier EP. Lors de la dernière soirée, en partenariat avec l’Institut de Culture Italienne de Marseille, le circassien Fabrizio Solinas invite le public dans son Little Garden, un spectacle de jonglage inspiré par les comportements animaux.  

Enfin, les vendredi et dimanche, les soirées artistiques seront précédées d’ateliers de danse, cuisine et langue italienne pour compléter ce joli tableau. 

CHLOÉ MACAIRE 

Ciao Moka
Du 19 au 21 juillet
Le Couvent, Friche La Belle de Mai, Marseille

Chantons sous la pluie ou presque

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Petite pluie sur Aix, mais hors de question d’annuler le concert de la chanteuse et joueuse de oud, Jawa Manla. La jeune artiste réunissait autour d’elle ses complices, pour la plupart issus de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, sur ses propres compositions : Elif Canfezâ au kemenche (nommé parfois lyre de la Mer Noire à trois cordes frottées par un archet), Adèle Viret au violoncelle que l’on a déjà entendue au festival l’an dernier avec le groupe qu’elle a fondé, Mosaïc, Pierre Hurty à la batterie, Sinan Arat à la flûte et au ney, enfin Munzer Al Kaddour, récitant. Le programme de la soirée reprenait les morceaux de l’album Distant Roots, accessible sur diverses plateformes du net. La jeune artiste évoque d’abord dans Layla, l’enthousiasme éprouvé lorsqu’elle était enfant au moment d’aller suivre sa leçon de oud à l’école de musique, dansante et jubilatoire énergie. Une chanson traditionnelle syrienne vient s’insérer dans ce parcours, Bali Ma’ak, un air qui a accompagné l’adolescence de la musicienne et qui raconte la perte de l’être aimé, blessure sans espoir, où l’écho de la voix disparue semble se confondre avec les contrepoints du violoncelle. La voix de Jawa Manla, subtilement modulée, profonde et expressive, sait épouser l’intériorité des poèmes avec une sobre élégance. Dafa (qui signifie chaleur et convivialité en arabe) retrace la distance si courte, une journée de voiture, et pourtant infranchissable, entre Marseille et la Syrie, pays natal de l’artiste. À la nostalgie liée au déracinement se lie un poème de Nizar Kabbani qui peint les odeurs de café, de jasmin et de cardamone du pays perdu. Les lettres du poète Ibn Zeydoun (1003-1071) et de sa compagne poétesse, Wallada bint al-Mustakfi, la Sappho arabe (994-1091) viennent raconter leurs amours contrariées et les inatteignables partages… La virtuosité de l’oudiste se joue des rythmes, mêlant ceux des musiques arabes à ceux des Balkans ou ceux de la musique classique européenne. La fusion entre les sonorités d’instruments d’origines différentes, la variété des styles, la profondeur du propos, la justesse de l’abord d’une musique à la fois savante et populaire séduisent, lumineuses et sensibles. 

MARYVONNE COLOMBANI

Le 22 juin, Hôtel Maynier d’Oppède, Aix-en-Provence, dans le cadre d’Aix en juin

Elle fait du piano debout

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Hiromi Uehara est l’une des rares femmes cheffe d’orchestre de jazz, genre musical encore fortement dominé par les hommes. C’est ce qui lui a donné sans doute le goût du renversement des attentes : avec ses allures de petite fille, elle aborde la musique avec une maturité et une inventivité flamboyantes. Dans la lignée d’Ahmad Jamal qui fut son mentor, pour la sophistication des compositions, mais aussi celle de Chick Corea ou Frank Zappa, elle nous fait partager une aventure musicale décoiffante, aussi originale que fascinante. Elle offrait au public du GTP les morceaux de son dernier opus, Sonicwonderland. Pour la première fois, elle intègre dans la formation qu’elle dirige une trompette, pas n’importe laquelle : il lui fallait « un improvisateur extraordinaire avec un son chaleureux et sombre, qui puisse jouer avec des effets électroniques ». Cette perle rare est Adam O’Farrill, avec lequel elle se livre à des duos jazzy entre mélancolie et sourire, où la trompette laisse le souffle s’incarner. Sur Go Go, le clavier impose un univers funky qui s’appuie sur la basse d’Hadrien Féraud et se livre à des improvisations fulgurantes avec Adam O’Farrill. 

L’imagination au pouvoir !

Le jeu entre le piano acoustique et les deux claviers électroniques tisse un patchwork coloré qui navigue entre les textures sonores, puissance évocatrice de l’acoustique, sons dilatés et transformés de l’électro : Hiromi jongle entre les trois instruments, joue souvent sur deux claviers différents en même temps, accentuant les contrastes et catapultant les époques. Le jazz fusion affleure avec Trial and Error dans la mouvance de Bitches Brew de Miles Davis. Auparavant, en ouverture, Wanted installait une section rythmique d’une énergique efficacité, puis, Sonicwonderland, inspiré des bourdonnements des vieux jeux informatiques, nous mène du côté du funk et de la fusion avec ses grooves syncopés assurés par la basse et la batterie tenue par Gene Coy aux solos ébouriffants. L’élégance mélodique de la pianiste se love dans Polaris. Fluidité qui se retrouvera dans l’entrée du trompettiste sur Up, ancré sur les accords du piano. La luxuriance instrumentale permet de passer par tous les registres. Pétillante, la pianiste orchestre avec humour les ensembles et les solos, apportant à chacune de ses compositions un air de liberté. Poésie, efficacité rythmique, élans, tout se conjugue dans le toucher délicat de la musicienne qui se lance dans de savoureux échanges avec ses complices. En bis, abandonnant le côté « cartoonesque », elle revient seule au piano acoustique avec des envolées stratosphériques et une exubérance vivifiante, puis, rejointe par ses musiciens, virevolte entre leurs vagues virtuoses, en un entrelacement généreux et brillant. « Le piano est comme un avion, il peut m’emmener n’importe où » dit-elle, et son public avec !

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 10 juillet au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

La mini-série de l’été 

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Fidèle à l’esprit de Gluck, connu pour sa « réforme » de l’opéra en introduisant naturel et vérité dramatique, le metteur en scène et scénographe Dmitri Tcherniakov s’empare des deux œuvres, tissant entre elles des échos dramatiques. Le thème du sacrifice est exploré, questionnant les œuvres à travers des références aux travaux de René Girard et Simone Weil : le sacrifice d’Iphigénie entraîne une guerre soldée par des milliers morts dont le décompte (celui de la guerre en Ukraine ?) sera affiché sur le rideau de scène fermé entre les deux opéras dirigés avec finesse par la cheffe Emmanuelle Haïm.  

Un théâtre bourgeois ?

Iphigénie en Aulide s’orchestre dans un décor stylisé, aux armatures doublées de tubes de néons qui mettent en évidence les pièces du palais des Atrides curieusement très « intérieur bourgeois » derrière des toiles légères. Un jeu s’établit entre les codes du « théâtre bourgeois » et la fresque antique, apportant un intéressant décalage. Les personnages en costume de ville viennent conforter cette impression, de même que la mièvre dispute amoureuse entre Achille (Aladair Kent) et Iphigénie (Corinne Winters) ou l’intrusion du photographe de cérémonie. Mais le songe d’Agamemnon (Russel Braun), superbement théâtralisé dans une esthétique du surgissement, mettait d’emblée en évidence les enjeux tragiques. Calchas (Nicolas Cavallier) impose la volonté cruelle de la déesse malgré Clytemnestre (Véronique Gens) souveraine dans ses plaintes tandis que la fin ambiguë avec la substitution de la victime par la déesse elle-même (Soula Parassidis) est d’une poétique intelligence. Musicalement irréprochable, l’œuvre nous laisse pourtant sur notre faim. Sans doute la partition ?

Tension tragique

Après un petit clin d’œil à Dumas, « une vingtaine d’années plus tard », Iphigénie grelotte dans les décors mis à nus dans leur sobriété tubulaire. Les costumes évoquent une « colonie pénitentiaire », dans des éclairages qui peuvent blesser tant ils sont crus (Gleb Filshtinsky)… La terre des Scythes est bien éloignée des douceurs grecques ! Prêtresse sacrificatrice d’Artémis, l’héroïne doit sacrifier, à l’injonction du roi Thoas (Alexandre Duhamel), son frère Oreste (Florian Sempey) qui rivalise d’abnégation avec son ami Pylade (Stanislas de Barbeyrac). Bouleversent la tension dramatique et tragique, l’écriture exigeante et somptueuse de l’œuvre, son interprétation qui tutoie le sublime et sait être éloquente sans vouloir d’effets. L’incroyable Corinne Winters, l’Iphigénie des deux opéras, exprime avec une vérité confondante les émotions qui la traversent. Les échos de la pièce précédente hantent les personnages de leurs fantômes. La mémoire des terreurs et des erreurs passées ne peut contrecarrer celles à venir, il faut un « deus ex machina » pour réconcilier les êtres et leur donner un avenir plus serein. Vision pessimiste du monde aux sombres échos actuels. 

MARYVONNE COLOMBANI

« Iphigénie en Aulide » et « Iphigénie en Tauride » sont donnés jusqu’au 16 juillet, au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence.

Savons-nous qui nous sommes ?

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QUI SOM ? © XDR

Il y a la solennité des artistes en noir qui nous accueillent dès le couloir du lycée Saint-Joseph et des bruits secs et réguliers générés par des mobiles en bois sur des pots de céramique. Et puis il y a l’hilarité déclenchée par la fausse maladresse de Blaï Mateu Trias qui brise un des vases en céramique disposés de part et d’autre de la scène et s’ingénie à en refaire un. La compagnie Baro d’evel a l’art et la manière d’happer le spectateur dans son univers et s’amuse des antipodes. Issue du milieu circassien, dirigée par Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, elle rassemble douze artistes, issus de tous les arts, autant pour nous divertir que pour nous confronter à ce que nous croyons être en partant du corps et de ses apparences.

Un spectacle total

Qui som ? est inclassable, polymorphe et plein de vitalité. Convoquant aussi bien les codes du cirque que ceux du théâtre, la danse contemporaine que la performance, le chant que la musique ou les arts plastiques, les artistes glissent avec aisance d’un art à l’autre. Leurs corps habitent la scène dans leurs acrobaties souples, leurs clowneries, leurs chansons et leurs répliques. Le spectateur est embarqué dans un voyage sensible où vue, toucher et ouïe sont stimulés grâce au potentiel sonore de la cour et à son gigantisme : piétinement collectif des bouteilles en plastique jonchant la scène et résonnant comme le ressac de la mer, montagne sombre au centre du plateau qui s’élève soudain en rouleaux de vagues, ou bien visages masqués par des pots d’agile crue modelés à l’envi. Les matières se retravaillent dans les gestes, se détruisent et acquièrent, dans leur reconstruction, un nouveau pouvoir.

Qui sommes-nous vraiment ?

Ne pas regarder son téléphone pour faire attention à l’autre, nous conseille avec le sourire Camille Decourtye au début du spectacle. Se souvenir que l’on fait partie d’un grand tout. Qui som ? explore toutes les possibilités d’existences humaines avec humour et inquiétante étrangeté. Un trio de danseuses expérimente de nouvelles manières de se déplacer et de communiquer. Les artistes tordent leurs identités et interrogent les nôtres. La question, qui n’a d’évidence que l’apparence, est alors ouverte : qui sommes-nous vraiment ? Des êtres de plastique comme le suggère la marée de bouteilles qui vient s’échouer aux rivages du plateau ? Des humanoïdes aux visages d’argile déformés ? Des désespérés ou des engagés ? Après le salut et un discours poétique et politique de Camille Decourtye, les artistes jouant en fanfare, enjoignent les spectateurs à les suivre dans la rue, là où tout a commencé pour la compagnie, et là où commencera la résistance pour l’art et pour un monde meilleur.

CONSTANCE STREBELLE 

Qui som ? a été donné du 3 au 14 juillet dans la cour du lycée Saint-Joseph dans le cadre du Festival d’Avignon.

Quichotte : un joyeux bazar et une réflexion profonde 

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Quichotte © XDR

Artiste invité pour plusieurs années de « permanence artistique » par le Festival, Gwenaêl Morin a pour ambition de Démonter les remparts pour finir le pont ! C’est à dire, entre autres,  de s’attaquer au répertoire pour tisser des liens avec le présent. Quoi de mieux, la langue invitée étant cette année l’espagnol après l’anglais l’an passé, que de s’attaquer au premier roman picaresque ?

Don Quichotte de la Manche est un hidalgo qui, influencé par les romans de chevalerie dont il s’est nourri, rêve de « pratiquer ce qu’il a lu dans les livres » pour changer le monde et trouver sa Dulcinée. Le roman est dense, le metteur en scène Gwenaël Morin décide donc d’y entrer « par effraction », non en lui restant fidèle, mais en tentant d’en extraire l’idéalisme et la philosophie du personnage éponyme. 

De l’imagination 

Avec Quichotte, Gwenaël Morin revient au théâtre dans ce qu’il a de plus artisanal : Don Quichotte est affublé d’un bouclier et d’un casque en carton, la lance est composée de morceaux de bois maintenus par du gros scotch. Peu de décor, une toile blanche tendue entre les arbres, un synthétiseur reposant sur une souche. Les personnages s’affrontent derrière les arbres du jardin, le public joue les moulins à vents en levant les bras. Il faut s’imaginer, comme dans l’enfance ou le rêve, les réalités que traduisent les mots de Don Quichotte. D’ailleurs, c’est à travers ses yeux que le spectacle se vit, comme dans un univers parallèle. Les acteurs donnent le ton. Jeanne Balibar qui incarne un Don Quichotte émouvant et halluciné, Thierry Dupont, Sancho Panza protecteur et aimant, et Marie-Noëlle, narratrice ironique, forment un trio décalé mais harmonieux. Ils sont accompagnés par Léo Martin qui les assiste, muni du texte.

Et de la réflexion

Pour que le public comprenne la manière dont se fabrique un spectacle, Gwenaël Morin est convaincu qu’il doit l’élaborer avec lui. Voilà que la première partie de Quichotte a des allures de répétition : il s’ouvre sur la lecture de l’introduction du roman de Cervantès par Marie-Noëlle. Elle finit par abandonner ses textes et ponctue la pièce de remarques et de reformulations sur l’œuvre, autant de parenthèses métatextuelles nécessaires à la clarté de l’intrigue. 

Une entreprise au long cours, qui s’enrichira jusqu’au terme du Festival -la première représentation manquait parfois de dynamisme : mettre la vision fantasmée du monde de Don Quichotte à l’épreuve du plateau théâtral et voir ce qui advient, c’est ce que propose Gwenaël Morin. Moqué par tous, Don Quichotte préfère se réfugier dans les promesses d’héroïsme des romans et s’y brûle les ailes. 

Une séquence symbolique où les livres de sa bibliothèque sont jetés un à un par tous les personnages en fond de scène interpelle : le danger se trouve-t-il dans les livres ou dans l’idéologie qu’on croit en tirer ? Que peut encore la littérature face à la violence du monde ? 

CONSTANCE STREBELLE

Quichotte
Jusqu’au 20 juillet, 22h, Jardin de la rue de Mons
Maison Jean Vilar, Avignon

AVIGNON OFF : Rêver peut-être

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Rêveries © Yann Gaillot

Juliet O’Brien a fouillé dans ses journaux intimes, et dans les Rêveries perdues de ses personnages. Ils sont quatre sur scène, flanqués de quatre porte-manteaux couverts de vêtements et d’accessoires, partenaires vivants pour traverser les époques, scruter les cœurs, plonger dans les pensées de personnages très attachants dans leurs excès, leurs heurts et malheurs. La vie ne fait de cadeau à personne, reste seulement à l’affronter comme on peut, sans pleurnicheries ni optimisme béat. Un petit air de musique, un pantalon dont on lâche l’ourlet, un képi ou un calot, un tablier, suffisent à situer l’époque, à camper un personnage dont s’empare chaque comédien avec une agilité qui favorise notre sourire, capte notre attention.

Chacune et chacun feint d’oublier de rêver, se réfugie dans un travail acharné, tente à son petit niveau, de grimper l’échelle sociale, se marie comme on signe un contrat illusoire, en fermant les yeux. 

Rêveries ce sont des coups de chapeau lancés à chaque personnage, homme ou femme, jeunes ou vieux, fiers de leur vie, celle dont ils n’ont jamais rêvée mais qu’ils ont traversée, lèvres gourmandes, larmes contenues, cœur gonflé. Les comédiens insufflent une humanité revigorante à des dialogues légers en apparence, à des non-dits beaucoup plus lourds. Ils virevoltent leurs sentiments, dansent sur leurs espoirs, se divertissent de leurs souvenirs. Ils traversent la vie comme on esquisse un pas de danse. La mise en scène fluide de l’autrice savoure toutes les circonvolutions du texte.

Rêveries met du baume sur nos petites tristesses. Ces gens-là peuvent se vanter d’avoir vécu de tout leur corps et de tout leur crâne. Sans artifice, sans techniques anesthésiantes. Eux, c’est sûr, n’ont jamais eu besoin d’Intelligence Artificielle.

JEAN-LOUIS  CHÂLES

Rêveries 

Jusqu’au 21 juillet à 19h45, relâche le lundi 
Théâtre Présence Pasteur, Avignon

Samson ressuscité à Aix

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Samson_Festival d'Aix-en-Provence 2024_© Monika Rittershaus_1

Le chef Raphaël Pichon et le metteur en scène Claus Guth se sont emparés de Samson, opéra perdu de Jean-Philippe Rameau, et le public de la première, au Théâtre de l’Archevêché, ne s’y est pas trompé en réservant à cette production hors du commun un accueil triomphal. 

Rappelons les faits. Voltaire et Rameau envisagent de collaborer à une rénovation du genre lyrique. Ce sera Samson, le héros biblique. Las ! La censure s’en mêle, Voltaire traîne une réputation d’impiété. Le projet capote par deux fois. Rameau gardera les meilleurs morceaux de la partition pour les recycler dans des ouvrages ultérieurs… 

Il ne s’agit pas de ressusciter une œuvre perdue, ni de recomposer une chimère musicale. L’intérêt du travail de Raphaël Pichon, le chef et Claus Guth, le metteur en scène, s’attache davantage à en restituer l’esprit que la lettre. Ce qui est donné à voir et à entendre est un spectacle total aux images d’une beauté saisissante, d’une profondeur dont les échos bibliques viennent percuter une actualité brûlante. 

La scénographie d’Étienne Pluss installe le drame dans les ruines d’une demeure que l’on devine cossue. Plafonds effondrés, murs éventrés, sol jonché de gravats… livrées aux promoteurs qui viennent établir un état des lieux. C’est le présent d’un drame qu’une mère (l’actrice Andréa Ferréol) vient évoquer. Comment être la mère d’un terroriste ? Samson, le massacreur des Philistins, est un kamikaze fou de Dieu. « Quel est son nom, je ne peux prononcer son nom ! », hurle-t-elle. 

Siècles en résonance

Le formidable pari est réussi au-delà de toute attente. La conjonction entre la musique et le drame se fait sans solution de continuité. L’esprit des créateurs de notre siècle fait naître une œuvre venue d’un autre siècle, plus dense plus ramassée, plus intensément dramatique, plus travaillée de préoccupations qui sont les nôtres. Ce Rameau nous est d’une proximité étonnante. D’une vérité que Claus Guth veille toujours à ce qu’elle ne colle pas littéralement à l’actualité. Samson, c’est la force fanatique au service de la mort… Comment ne pas  songer aujourd’hui au 7 octobre et à Gaza ? 

La figure herculéenne de Samson est incarnée par l’imposant baryton Jarrett Ott. Entre la vocation prophétique du libérateur et ses appétits sexuels, il est déchiré entre la figure fragile de Mitta, excellente et touchante Léa Desandre et la force de Dalila, troublante Jacquelyn Stucker. Il nous offre une figure dont toutes les ambiguïtés dramatiques  (est-il un monstre sanguinaire, une voix divine ?) s’incarnent en ambiguïté vocale, qui joue entre un vérisme âpre et un arioso proprement baroque. Tout contribue à en faire un personnage trouble, aux élans mortifères, une figure de la Passion christique, tombant avec lenteur du ciel vers le gouffre , accompagné par Julie Roset, ange annonciateur aux accents séraphiques, et Nahuel di Pierro basse brillante et ductile, figure maléfique du Philistin Achisch. 

Raphaël Pichon remet le chœur, formidable ensemble Pygmalion, au centre de la tragédie, peuple hébreu de blanc vêtu, Philistins jouisseurs en noir. Un cliché ? le vrai protagoniste c’est la musique de Rameau. Qu’on la reconnaisse dans tel ou tel numéro ou qu’on la redécouvre, elle est le ciment du spectacle. Raphaël Pichon en livre une lecture qui ose les collisions brutales. Elégies de la déploration de Dalila et déchaînements électroacoustiques sont liés par une profonde acuité du propos. Ici, l’intelligence sert d’un bout à l’autre un spectacle riche d’intentions, d’une beauté plastique à couper le souffle et d’une inspiration musicale sans égale. Un grand moment de ce Festival 2024. 

PATRICK DI MARIA

Samson
Les 6,9,12, 15 et 18 juillet
Cour de l’Archevêché, Aix-en-Provence