mercredi 30 septembre 2026
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AVIGNON OFF : Des vies au cœur du printemps

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Portraits fragmentés pour un Drôle de Printemps marocain © Noé Philibert

En février 2011, à la suite d’autres pays de la région, le Maroc entame un mouvement de protestation violemment réprimé par les autorités. Cette société qui se soulève, Youssouf Amine Elalamy la décrit du prisme de l’intimité dans Drôle de printemps, un récit fragmenté que la toute jeune compagnie Sevdim décide alors de mettre en scène, en 2019.

Dans cette pièce aucun dialogue, seulement des prises de parole individuelles qui se succèdent avec des liens plus ou moins évidents entre les différents personnages qui émergent. La narration navigue d’une intimité à une autre, peignant le portrait d’une société frustrée d’un point de vue économique, mais aussi relationnel ou sexuel. La plupart des personnages ne sont pas des révolutionnaires ou des militants, mais des citoyens qui vivent leur vie avec ce moment historique en toile de fond, et pour certains y prennent sporadiquement part. On retrouve également des policiers, une journaliste suédoise ou encore le « leader » du pays, décrit comme un goujat hors-sol adepte des prostituées ukrainiennes. 

La mise en scène par Youssra Mansar est elle aussi fragmentée, et pourtant absolument cohérente. La scénographie d’une grande sobriété – pas de décor, seulement les comédien·ne·s vêtu·e·s de noir – porte toute l’attention sur le jeu corporel millimétré des quatre acteur·ice·s qui agissent, se déplacent, chutent ou se figent tous·tes simultanément pour faire apparaître les différents tableaux. 

La pièce est ponctuée de passages chantés, en français et en arabe,  accompagnés à la guitare par l’un des comédiens (Matteo Duluc). Ces doux interludes musicaux, en plus d’être beaux à l’oreille et parfois même émouvants, permettent comme le travail des corps de créer du commun. 

CHLOÉ MACAIRE 

Drôle de printemps
Jusqu’au 21 juillet, Théâtre des Barriques, Avignon

AVIGNON OFF : Tel père, tel fils

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Denis Come (le père) et Stéphane Metzger (le fils), le calme avant la tempête © XDR

Serge Kribus, l’auteur, a interprété lui-même le rôle du fils, aux côtés de Michel Aumont au Théâtre de l’Œuvre à Paris. Il y a gagné une notoriété couronnée par quatre nominations à la cérémonie des Molières. Comédien, l’auteur a un sens aigu d’un dialogue limpide, sans digressions, où les non-dits jouent les jokers, et refuse toute narration explicative : les confrontations s’affichent dans l’instant même de la représentation, b.a.ba du théâtre de situation. 

Conflit générationnel

Un homme d’âge mûr, Boris, exulte. Comédien oublié, on vient de lui proposer de jouer le Roi Lear, un engagement inespéré. Sans tambour ni trompette il débarque chez son fils. L’intrusion de cet éternel râleur est mal venue car Henri est désespéré :il vient d’être licencié et Charlotte, sa femme, l’a quitté. Difficile d’avouer son amour filial ou paternel…  

Sur un plateau nu, une table et deux chaises, un porte-manteau. Voilà qui suffit pour passer un moment en compagnie de ces deux êtres qui s’adorent mais s’envoient des vacheries. Une façon maladroite de masquer leurs sentiments. On attaque puis on se rétracte, on insulte puis on s’excuse. 

Le père qui, enfant, a connu la Shoah, veut entretenir ses traditions religieuses. Le fils préfère vivre dans le présent, regarder l’avenir en face, même s’il n’est guère réjouissant. Le Grand Retour de Boris S pose la question de cette mémoire. Faut-il, au nom de la lutte contre l’oubli, entretenir la peur de l’autre, sa fragilité, et clamer « Plus jamais ça » ou affirmer comme Henri : « Quand tu es juif tu deviens un peu taré. Alors si mes enfants peuvent oublier et ne pas devenir tarés, qu’ils oublient. » Henri ne pense pas vraiment ce qu’il dit et Boris a cette phrase magnifique : « Dis-leur (à tes enfants) qu’on s’est battus pour un autre monde et qu’il se fait attendre, mais que c’est pas une raison pour qu’on accepte celui-ci. » On comprendra que cette thématique prend aujourd’hui un sens brûlant. 

Stéphane Metzger et Denis Come ne jouent pas, ils sont. Entre silences, phrases lâchées à la volée, vociférations impromptues, leur jeu échappe à toute convention théâtrale. On oublie leur présence, on ne voit, on n’entend qu’un père et un fils englués dans leurs sentiments, dans leurs conflits générationnels. Chacun de nous, à sa façon, y a été déjà confronté. Notre attention, notre empathie pour ces deux-là enfle tandis que Serge Kribus déroule son histoire. « Les enfants ne sont pas responsables des conneries de leurs parents » s’agace Henri. La réciproque est-elle vraie ? Ces deux loosers ont honte de la vie qu’ils ont subie, qu’ils n’ont pas su contrôler. Cette rencontre à fleurets-mouchetés étincelle de vie, d’humour, de mal-être, d’angoisses déguisées, de réflexions contradictoires. Et d’amour.

JEAN-LOUIS CHALES

Le Grand Retour de Boris S
Jusqu’au 21 juillet, Théâtre Au Bout Là-bas, Avignon

Quand Ralite parlait de l’art 

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Christian Gonon, de la Comédie-française, incarne Jack Ralite dans La Pensée, la Poésie, le Politique © Adrian Blancard association Jean Vilar

C’est à l’étage de la Maison Jean Vilar, dans la salle attenante à l’exposition On ne fait jamais relâche consacrée à Alain Crombecque que Christian Gonon de la Comédie-Française donne La Pensée, la Poésie et la Politique, un seul en scène consacré à autre ami des artistes, l’homme politique Jack Ralite. Ministre du deuxième gouvernement Mauroy, maire d’Aubervilliers puis sénateur, ce communiste était jusqu’à sa mort en 2017 un amoureux fou du theâtre et un grand penseur de la culture. 

La pièce, créée il y a  quatre ans à la Comédie-Française, est une adaptation de l’ouvrage éponyme de Karelle Ménine, long dialogue avec l’ancien ministre à propos de la nécessité de l’art, de la création et surtout de la poésie dans la pratique politique. En ressort une lettre d’amour à l’art et aux grands noms de la littérature, comme ses amis Aragon et Jean Vilar, ou encore Victor Hugo, autant qu’un plaidoyer fort sur sa nécessité dans la vie politique. Qui n’est pas pour autant réciproque, puisque  « Le poète n’est nécessaire que s’il demeure profondément inutile et inutilisable ». 

Le texte met notamment l’accent sur l’usage et le travail du langage, et fustigeant dans le même temps les politiciens qui dévoient les mots et les vident de leur sens. La pièce est rythmée par l’écriture de lettres aux présidents de la République successifs, de Mitterrand à Macron, s’arrêtant longuement sur la politique culturelle de Sarkozy, contre-exemple absolu de ce que plaide Ralite. 

Assis à son bureau

La mise en scène  est d’une grande simplicité. Sur scène, un bureau couvert de papier, une lampe, une chaise. Christian Gonon est assis là, puis se déplace autour du meuble. Seuls les jeux de lumière et par moment la musique viennent troubler ce qui ressemble finalement à un entretien ou à une conférence, afin de mettre en exergue un propos ou la lecture d’un poème. Un procédé qui donne un aspect trop mélodramatique à des passages, comme la lecture de « L’affiche rouge » dont la beauté et la force se suffisent pourtant à elles-mêmes.

La modestie de cette scénographie permet cependant de mettre en valeur non seulement le texte et l’argumentaire, mais aussi le jeu d’une immense justesse de Christian Gonon. Proche d’un travail de théâtre documentaire, le comédien-français s’attache à faire vivre un personnage proche de Ralite dans la gestuelle et dans le parlé, faisant transparaître et éprouver l’attachement émotionnel de l’homme politique aux questions culturelles. 

CHLOÉ MACAIRE 

La Pensée, la Poésie et la Politique a été présenté du 14 au 16 juillet à la Maison Jean Vilar, Avignon

Oser toujours plus haut !

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Noémie Boutin © Alex Crestey

Le Festival de Chaillol c’est d’abord la rencontre entre des lieux, des musiques et ceux qui les portent et les écoutent. Il ne s’agit pas de semer des séries de concerts ici ou là mais d’effectuer un réel travail en osmose avec les habitants, grâce à un jeu de résidences, de stages ouverts à tous, d’écoute des sonorités de chaque lieu, de chaque dialecte particulier. Les gestes musicaux se retrouvent, se façonnent, se transmettent, dialoguent entre tradition et création. L’art se vit. Les « pas de côté » du festival ajoutent aux propositions musicales le « petit plus » qui donne aux participants l’occasion de vivre une expérience et non juste de consommer du spectacle. 

En regard des représentations on pourra suivre une balade accompagnée par Corinne Stanzer avant le temps de musique avec Isabelle Courroy, une initiation à la méditation par l’expérimentation de la respiration consciente avec Claude Devaux-Pico. Savourer les rapprochements entre créations musicales et espaces du Musée muséum départemental des Hautes-Alpes à Gap, rencontrer les artistes lors des « conversations impromptues ». Participer aux ateliers-découvertes de chant collectif auprès de Cécile Voltz, au stage instrumental de musique Klezmer avec David Brossier, de danse Klezmer avec Joanne Lehmann ou au stage de chant yiddish avec Laura Guitot. Ces pratiques communes scellent fortement l’ancrage du festival. 

Oser l’inattendu 

Le titre de l’édition 2024 du festival, « Aujourd’hui Les Musiques », résonne comme une célébration de toutes les musiques du monde, qu’elles soient traditionnelles, classiques ou jazz et, selon les mots de Michaël Dian, directeur du Festival, « ose l’inattendu ». Les géographies intimes se répondent : les reliefs de l’Afrique, sublimés par le sokou, instrument millénaire monocorde d’Adama Sidibé, sans doute le dernier professionnel aujourd’hui à savoir en jouer, répond au violon de Clément Janinet, sur les mélodies hypnotiques qu’arpentent clarinettes (Hugues Mayot), violoncelle (Clément Petit) et contrebasse (Joachim Florent). Ces entrelacements épousent le cours de la rivière Ourika qui part du Haut Atlas marocain et court vers la vallée qui mène à Marrakech. Clémence Mebsout et Valentin Hoffman composent, improvisent de leurs deux violoncelles, inspirés par une tradition musicale qui n’est pas la leur et fondent le Duo Ourika. 

C’est À contre-courant que le violoncelle de Noémie Boutin suit les mots d’Antoine Choplin dans son évocation de la remontée de l’Isère depuis sa confluence avec le Rhône aux rives du torrent de la Séveraissette, puis, sur une commande de l’Espace Culturel de Chaillol plongeront dans les œuvres de Misato Mochizuki, Kaija Saariaho et Jean-François Vrod à la « lisière des tumultes ». Trois « Souffles » répondront aux vents des hauteurs, celui de Samuel Bricault, passionné d’anthropologie, et ses flûtes, traversière irlandaise, bansuri, tin whistle ; puis les flûtes kaval d’Isabelle Courroy qui pétrissent les sonorités avec une inventivité époustouflante, enfin, le galoubet-tambourin de Benjamin Melia. 

En réponse, le Duò Lavoà Lapò des deux chanteurs-percussionnistes Manu Théron et Damien Toumi réinvente le répertoire de l’Occitanie. Autre géniale spécialiste des musiques du monde, la chanteuse et multiinstrumentiste Éléonore Fourniau arpente avec son quintet Neynik les terres d’Anatolie, du Kurdistan, de Catalogne, de Bretagne, de Macédoine, de Turquie. 

Les instruments se plaisent aux dialogues improbables : la kora de Senny Camara bavarde avec le violon de Sylvain Rabourdin dans Boolo. On part au Portugal et plus loin encore, au Brésil grâce au guitariste Pierrick Hardy et Chloé Breillot qui chante la saudade, la poésie, la vie… Comment tout énumérer tant la programmation est riche ! Les Noces Yiddish du Marine Goldwaser ensemble nous entraînent dans l’univers de la fête yiddish. Le trompettiste Hermon Mehari et le pianiste Alessandro Lanzoni exercent leur liberté dans un Arc Fiction intuitif et virtuose. Le Quintette Calypso tient un « journal de bord » où sont abordés Poulenc, Debussy, Jean Cras, Guy Ropartz et Aurélien Richard sur une co-commande du Festival Supernature et l’ECC. Lucile Dollat joue ses Harmonies poétiques et romantiques sur l’orgue Dunand de la Cathédrale de Gap. La soprano Juliette Raffin-Gay et la pianiste Louise Akili rêvent dans Nature The Gentlest Mother, autour des vers de la poétesse Emily Dickinson et les écrits mystiques de Sainte Thérèse d’Avila par le biais d’œuvres d’Albert Roussel, Lili Boulanger, Fabien Touchard (commande de l’E.C.C.), Mel Bonis, Pauline Viardot, Maurice Ravel et Aaron Copland. Bonheurs ! 

MARYVONNE COLOMBANI

Festival de Chaillol
19 juillet au 11 août
Divers lieux, Gapençais et Hautes-Alpes

Le corps et la nature

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Pierre Audebert, Ile du Levant 1935 Collection Eliane Schoeffert Audebert © Archives Pierre Audebert

L’être humain a une conscience aiguë de son corps, mais entretient avec lui une relation complexe, en partie inconsciente, pétrie de représentations idéales et d’injonctions contradictoires. Vêtu, dissimulé, voilé, exposé, dénudé, retouché, il est éminemment politique. Les six commissaires de la nouvelle exposition du Mucem, Paradis naturistes – Amélie Lavin, Bernard Andrieu, Jean-Pierre Blanc, David Lorenté, Julie Liger et Thomas Lequeu – ont entrepris de documenter l’histoire d’un mouvement né au XIXe siècle. Face aux dégâts de l’industrialisation massive en Europe, les premiers naturistes ont voulu renouer avec la nature, sans la contrainte des vêtements. « En Allemagne et en Suisse, les pionniers appartenaient aux milieux anarchistes, explique Amélie Lavin, conservatrice en chef du musée, notamment au courant Lebensreform, littéralement « réforme de la vie » ». Un élan vers la liberté préoccupé de santé, à une époque où la tuberculose faisait peser une menace constante : bains, air pur, exposition au soleil, alimentation végétarienne sont des pratiques corrélées au naturisme. En France, pays aux mœurs plus puritaines, les premières communautés se sont constituées à l’abri des regards, sur des îles, par exemple, ou des terrains privés. Parmi les 600 photographies, films d’archives, revues, affiches, œuvres d’art réunis dans le parcours, un arrêté pris par le Maire de Noisy-le-Grand en 1926 laisse songeur : « Toute personne qui voudra se baigner dans la rivière de Marne, ne pourra le faire que munie d’un maillot partant des épaules, jusqu’à mi-cuisse […] Il est interdit de se déshabiller sur la berge, de se promener sur le chemin de halage ou de s’étendre sur l’herbe sans être complètement vêtu. »

Culs nus et culs bronzés

Le naturisme a traversé les décennies, jusqu’à converger avec le mouvement hippie et ses slogans revendicatifs. « Faites l’amour, pas la guerre », clamaient les gauchistes d’antan. Si elle traite de ces aspects sans fausse pudeur, et tout en exposant nombre de postérieurs, Paradis naturistes « n’a rien d’explicitement sexuel, elle n’a donc pas de raison d’être interdite aux mineurs », souligne Amélie Lavin. Au contraire, la visiter en famille peut ouvrir une réflexion bienvenue sur le culte du corps « instagramable », ferme et impeccablement bronzé. Il n’est que de voir le magnifique portrait de Christiane Lecocq, fondatrice du Centre Hélio-Marin de Montalivet, haut lieu du naturisme dans les années 1950, pour mesurer la désirabilité de la libération des corps. Photographiée à l’âge de 90 ans par Hervé Szydlowski, avec sa canne pour seul habit, son éclatant sourire, ses plis et ses poils blancs, elle incarne l’émancipation.

GAËLLE CLOAREC

Paradis naturistes
Jusqu'au 9 décembre
Mucem, Marseille
À lire
Paradis naturistes
Catalogue de l'exposition
Sous la direction de Bernard Andrieu et Amélie Lavin
Co-édition La Martinière/Mucem, 35 €

Avec le temps

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Katja Novitskova, Annual Report (Rate of Extinction) (III), 2018. © Katja Novitskova & Kraupa-Tuskany Zeidler (Berlin)

Inaugurées en avril pendant la première édition de la Contemporaine de Nîmes, triennale d’art contemporain, les deux expositions organisées par Le Carré d’Art – musée d’art contemporain de Nîmes Oracle Museum de Hugo Laporte et Katja Novitskova (avec la participation de jeunes de l’École de la 2e chance), et Partitions sédimentaires de Zineb Sedira et Alassan Diawara (avec la participation d’habitant·e·s de Nîmes et des environs) sont à voir jusqu’au 22 septembre dans les espaces du bâtiment dessiné par Norman Foster.

Science-fiction

Depuis 1990, Hugo Laporte est artiste et DJ : il a étudié dans les écoles d’art à Nîmes et Annecy et dans les conservatoires de musique de ces deux villes. Sa pratique artistique plastique et musicale mixe high-tech, mid-tech et low-tech, se nourrissant de collaborations choisies ou subies avec les machines et outils technologiques (intelligences artificielles, impression 3D fait-main, logiciels de MAO…). Quant à Katja Novitskova, estonienne, qui vit et travaille à Amsterdam, elle est une figure majeure du mouvement artistique « post-internet ». Les artistes de ce mouvement ont grandi avec le web et le considèrent tant comme un outil de travail qu’une ressource esthétique. Dans son travail plastique, Katja Novitskova étudie les transformations écologiques et technologiques en cours dans le monde actuel, pour interpréter leurs formes complexes. 

Dans Oracle Muséum, les deux artistes évoquent ce qui pourrait être les traces et artefacts d’une humanité à venir, aux prises avec des enjeux écologiques, technologiques, géopolitiques et culturels de plus en plus troublants. Le tout, objets, images, sons, mythologies et personnages sont fabriqués par les deux artistes avec des machines et des intelligences artificielles.

Transmissions


Pour Partitions sédimentaires, la française Zineb Sedira (qui a représenté la France à la Biennale de Venise en 2022) et le jeune photographe belge Alassan Diawara, tous deux traversés par une double culture, ont eu envie de se pencher sur les questions liées aux cultures familiales, et à leurs transmissions, de génération en génération. Alassan Diawara a parcouru Nîmes et ses environs pendant plusieurs mois, en faisant de nombreuses rencontres, posant son regard sur la jeunesse, les liens au sein de familles ou de communautés, tout en cherchant à saisir une certaine essence de l’imaginaire du Gard et de la Camargue. Les photographies qu’il a réalisées sont mises en dialogue avec un corpus d’œuvres de Zineb Sedira, qui a accompagné Alassan Diawara dans la construction de son projet, sous la forme d’un mentorat. L’installation présentée au Carré d’Art, pensée en commun par les deux artistes, propose ainsi de nouvelles perspectives sur les manières dont se construisent les histoires et les cultures au fil des générations.

MARC VOIRY

Oracle Muséum 
Partitions sédimentaires 
Jusqu’au 22 septembre
Carré d’Art – musée d’art contemporain de Nîmes

Anatomie d’un crime

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Deux femmes blondes, la cinquantaine, côte à côte dans un transat. Des ongles vernis de rouge. Le temps arrêté d’une sieste estivale près d’une rivière. Victor Iriarte affirme que c’est à partir de cette image rêvée qu’est né son premier long métrage de fiction Dos Madres (titre original : Sobre todo de Noche). Tout autant que le projet plus politique de parler de l’Espagne vue par la génération née après le franquisme et à laquelle il appartient. Raconter les persistances de la dictature dans les structures institutionnelles, et celles de la douleur dans la vie de ses victimes.

Vera (Lola Dueñas) est l’une d’elles. Elle a accouché trop jeune d’un fils, Egoz (Manuel Egozkue), dont elle ne pouvait pas s’occuper. Quand elle a voulu le retrouver, on lui a dit qu’il était mort et tous les documents autour de cette naissance avaient disparu. On l’a donné (vendu ?) à une femme stérile, Cora (Ana Torrent), en le prétendant orphelin. 300 000 bébés ont ainsi été volés sous le régime du Caudillo comme le rappelle un flash d’archives, au cœur de la fiction. 20 ans après son accouchement, Vera n’a renoncé ni à retrouver Egoz ni à se venger des responsables de la transaction. Son travail au tribunal facilite ses recherches. À partir de ce sujet, le réalisateur aurait pu proposer un film réaliste proche du documentaire, ou un mélo jouant sur les sentiments et l’empathie, il choisit une certaine mise à distance, le mélange des formes et des formats d’images, la concentration sur le trio de personnages excluant les pères (jamais évoqués) et une liberté narrative qui nous entraîne dans un jeu de pistes et de reconstitution ludique.

Ce sera une « histoire d’horreur et de violence » comme l’annonce la citation de Roberto Bolaño, mise en exergue, « mais c’en n’en aura pas l’air ». Ce sera un film d’enquête dans la lignée du cinéma politique des années 1970, démontant les mécanismes d’un scandale. Un film noir agrémenté de cadavres, de chantage, d’effractions. Un récit de voyage et d’itinéraires, émaillé de cartes et de plans, sous l’égide de Jules Verne. Une quête intime au plus près des personnages. Et par dessus-tout, une histoire solaire de retrouvailles, de réhabilitation, de résilience, d’amitié et d’amour.

Une machine de précision

Ni la diversité ni les ruptures formelles ne désorienteront jamais le spectateur, tant l’objet cinématographique s’identifie parfaitement. Précis, minutieux, le film de Victor Iriarte se structure en trois chapitres chronologiques suivis d’un post scriptum inattendu. Le premier se centre sur Vera. En voix off, elle lit la lettre qu’elle a écrite à son fils. Elle raconte et se raconte. Est saisie dans son quotidien de sténotypiste judiciaire, un métier méconnu où on écoute tout, où on retranscrit tout, où « comme pour le piano, ça rentre par l’oreille et ça sort par les mains ». Dans son activité de détective aussi, au volant de sa voiture. Le deuxième  met en lumière Cora et Egoz, on les suit dans leur vie harmonieuse de pianistes, soudain désaccordée par le courrier de Vera. Filmés, dans une longue séquence, comme au bout d’un tunnel, dans un rond de lumière qui délimiterait un champ opératoire. Le troisième met en scène la rencontre des trois protagonistes et les gestes encore à inventer pour passer avec tact et délicatesse, de l’angoisse à la complicité. Entre ces différentes parties, se tissent des correspondances visuelles et sonores.

Avec, dans les rôles des deux mères, deux actrices majeures qui ont traversé l’histoire du cinéma espagnol, et ont été dirigées par les plus grands, Victor Iriarte se place dans une continuité pour mieux s’en distinguer.

ÉLISE PADOVANI

Dos Madres, de Victor Iriarte
En salles le 17 juillet

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Sans cesse tisse sa toile

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Sous la houlette du compositeur et saxophoniste Fabrizio Cassol se sont livrés au jeu de la composition en groupe les quinze musiciens et musiciennes du bassin méditerranéen, des sessions précédentes de l’OJM, depuis Colin Heller, membre de l’OJM de 2012 à 2014, à Alessandra Soro, arrivée en 2022. Chaque instrumentiste et chanteur se rattache à traditions musicales différentes, certaines par transmission orale, d’autres écrites, du jazz au gnawa sans oublier les musiques savantes européennes et orientales. 

Tisser les cultures

Sur scène, se côtoient ainsi le oud (Jawa Manla, Islem Jamaï, Sarra Douik), le guembri (Omarhaba), la lyre et le violon grecs (Athina Siskaki), le violon et le nyckelharpa (Colin Heller), le Kemenche (Elif Canfezâ Gündüz), la clarinette grecque (Panagiotis Lazaridis), la guitare (Matteo Nicolon), le violoncelle (Adèle Viret), la contrebasse (Benoît Quentin), la batterie (Pierre Hurty). Les gammes « européennes » et les gammes « orientales » se frottent, se mêlent, s’enrichissent, jouées avec virtuosité et enthousiasme. Les orchestrations oscillent entre superbes ensembles et soli endiablés, ménagent des temps a cappella où s’élèvent les voix de Fabiana Manfredi, Alessandra Soro, Wafa Abbès, Jawa Manla et des autres instrumentistes. L’un lance l’appel, les suivants reprennent en chœur ; les mélodies se modulent, se démultiplient en canon, en contre-chants à la tierce, s’ornementent, choisissent une ligne en épure puis s’harmonisent en constellations vibrantes. Toutes les possibilités techniques sont explorées, vivifiées par une harmonie sans cesse remodelée.

Pénélope déconstruite

Le thème de Pénélope, l’épouse d’Ulysse, qui « sagement » attendit vingt années le retour du héros parti pour la guerre de Troie, est l’un des axes de la programmation du festival 2024. Cependant, les jeunes musiciens de l’OJM ne le traitent pas du point de vue masculin, ni ne considèrent la reine d’Ithaque comme une potiche attendant, imperturbable, nouant et dénouant les fils de son métier à tisser pour éviter un nouveau mariage avec l’un des prétendants, avides de s’emparer de son île par cette union. Femme de pouvoir, d’intelligence, de sentiments puissants, la Pénélope de l’OJM est un personnage nuancé et fort, dont la personnalité résiste à l’usure du temps et des choses, sait garder intactes ses émotions, se refuse à être le jouet du pouvoir masculin, triomphe par sa force de résilience et finalement vainc. L’unité de l’œuvre présentée, sa variété mélodique et rythmique, la multiplicité de ses registres, la palette de ses couleurs, sa vivacité, son tempo soutenu, subjuguent. Souvent on se dit que là, il y a un « tube », un air à enchanter le monde. La construction rigoureuse des textes, tous écrits par les musiciens ou nés de la tradition, et leur osmose avec les musiques mises en œuvre accorde une unité souveraine à l’ensemble. Un diamant taillé.

MARYVONNE COLOMBANI

Ce concert a eu lieu le 12 juillet au Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence   

Photo : Sarra Douik, Chant et Oud. Session Composition Collective 2024 de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée.

© Taher Otaibi

Transmettre les arts vivants

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Mathilde Monnier lors de Transmission impossible à a Garance, scène nationale de Cavaillon © Barbara Buchmann Cottero

Les mouvements de danse amples d’un premier artiste guident les spectateurs à l’entrée de l’église des Célestins. Dans l’enceinte du monument, ils découvrent des performances simultanées et déambulent à travers les espaces délimités par des cloisons ou ouverts, au contact immédiat des artistes. Imaginé par Mathilde Monnier accompagnée du cinéaste Patric Chiha, du dramaturge Pascal Bouquet et de l’autrice et chorégraphe Cristina Morales, le projet Transmission impossible permet à cinquante jeunes artistes nationaux ou internationaux de réfléchir à leurs pratiques. Au Festival, ils expérimentent de nouvelles formes de travail, restituées lors de sessions ouvertes au public.

Représentation dépaysante

Comme dans un musée, les vingt-cinq participants de la première semaine du projet, s’exposent et investissent les lieux, grimpent sur les colonnes en pierres ou se tiennent debout sous les fenêtres. Mais le musée est vivant et à mesure que les spectateurs progressent dans leur visite, les artistes, œuvres organiques et mouvantes, se déplacent et changent de pratiques. L’attention du public est mise à l’épreuve : un groupe de plusieurs femmes marchent en rythme pendant que deux autres artistes, trempés, sont juchés sur une fenêtre et regardent fixement. Les performances sont simultanées, impossible de tout voir, de tout entendre. Ce n’est plus aux artistes de venir aux spectateurs, mais à ces derniers de chercher l’événement, tout en prenant part à la représentation par leurs interventions orales (répondre à des questions absurdes) ou physiques (effacer à l’éponge des mots à la craie).

À qui transmettre ?

Mathilde Monnier explique dans sa note d’intention vouloir que le savoir circule entre artistes au hasard des rencontres du Festival. Ce dernier est la matière d’expérimentation des participants, qui assistent à des spectacles, font cheminer leurs réflexions et ouvrent des espaces d’invention continus. La représentation est en élaboration perpétuelle : les textes sont écrits en direct sur un ordinateur, un montage vidéo est en cours, des questions sont semées çà et là comme « Ce tabouret peut-il être libre ? ». Les participants laissent à disposition leurs carnets d’étude emplis de notes et schémas griffonnés à la sortie du spectacle pour montrer leur processus créatif. Néanmoins une question demeure : la transmission des arts vivants n’est-elle destinée qu’aux artistes ? Qu’en est-il du public dont le regard est constitutif du spectacle et qui a donc la responsabilité d’y porter attention ?

CONSTANCE STREBELLE

Transmission impossible
Jusqu’au 20 juillet, Église des Célestins, Avignon 

Devenir Richard III

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Joan Carreras devient Richard III. Història d’un senglar (o alguna cosa del Ricard) Gabriel Calderón © Christophe Raynaud de Lage

Gabriel Calderón a écrit son monologue pour Joan Carreras, véritable icône du cinéma, de séries télé et de la scène catalane. Bête de scène dit-on, monstre sacré, comme si jouer un personnage, profession si longtemps vouée à l’excommunication, gardait quelque chose de sulfureux. Alors, incarner Richard III ? 

Shakespeare croyait à la détermination physiologique des êtres, à la « théorie des humeurs » qui essentialise les caractères humains. Richard, né difforme, ne pouvait qu’être un monstre, s’emparant du pouvoir par le meurtre et le viol, assassinant à la chaine, séduisant pourtant, très étrangement, la femme du prince qu’il vient de tuer, tout près de son cadavre encore chaud. 

« Now is the winter of our discontent. » Maintenant est le temps de Richard, du monstre au pouvoir. Història d’un senglar (o alguna cosa del Ricard), commence ainsi, comme la tragédie shakespearienne, par le numéro d’un comédien de seconds rôles aigri, solitaire, rejeté par sa famille, qui enfile comme un gant l’identité du roi monstrueux. 

Et le devient. Mettant peu à peu à la porte les autres comédiens, soumettant les actrices, ridiculisant son metteur en scène, annihilant ses ennemis puis ses alliés, détruisant finalement son royaume. Tirant les ficelles de sa propre mise à mort (d’acteur), qui interviendra au terme, alors qu’il clame non pas « mon royaume pour un cheval », comme Richard sur le champ de bataille ultime, mais « mon royaume pour un spectateur intelligent ». Un seul, pour comprendre son absolue incarnation du mal.

Numéro d’acteur

Joan Carreras, seul face aux spectateurs sur son siège trône, est sidérant, constamment sur le fil entre les deux personnages qu’il incarne et qui se contaminent, aux frontières entre les deux monstres. Et jouant aussi les monologues de Lady Anne, qui renonce à agir pour mieux haïr, et de la mère de Richard, qui le désavoue en un fabuleux moment de reniement maternel. 

L’essence de la violence shakespearienne apparaît là, entre les mots et les maux qu’ils font naître, la puissance d’un verbe qui transforme les rancœurs en massacres. La scène peut-elle cela, le jeu, la soif d’incarner face au public ? En ce moment où les abus de pouvoirs de nombreux metteurs en scène, et acteurs, jettent le doute sur certains agissements de la profession, ce « porc senglar », sanglier singulier, en est une incarnation prodigieuse… apte pourtant à déclencher l’admiration, et le plaisir, d’un public conquis. Non par l’acteur qui joue Richard, mais par le fabuleux comédien qui l’incarne !

AGNES FRESCHEL

Història d’un senglar (o alguna cosa del Ricard)
Jusqu’au 20 juillet, Théâtre Benoît XII, Avignon