samedi 21 février 2026
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Juste au bord de l’abîme

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Il pleut sur Bogota. Une pluie tenace, crachin souvent, orage diluvien parfois. Le dernier roman de Santiago Gamboa baigne dans cette atmosphère qui colle aux pieds, transperce jusqu’aux âmes. La pluie donc, qui ravine tout et fait parfois surgir du sol détrempé des ossements. Dès l’ouverture, le ton est donné : Colombian Psycho flirte avec l’horreur. Car les os jaillis de la terre s’avèrent être ceux d’un homme bien vivant qui, réduit à une tête et à un tronc, purge une longue  peine de prison. Cette scène macabre n’est que la première d’une longue série… Gamboa semble décidé à taper fort. Sur un pays où il est revenu après quelque trente ans d’exil en Europe, et qui, en dépit des accords de paix, peine à tourner la page des années terribles. Les paramilitaires règnent encore dans l’ombre (certains n’ont jamais payé pour leurs exactions), les narcotrafiquants continuent à s’en mettre plein les poches. Bref, la Colombie reste toujours sur le fil, au bord du chaos. 

Sans jamais rien lâcher 

Heureusement, dans ce pays convulsif, il reste des justes, fermement déterminés à déterrer les vieilles histoires et à faire payer les ordures, si haut placées soient-elles. On retrouve avec plaisir dans ce roman très noir le savoureux procureur Edilson Jutsinamuy et ses adjoints. On y retrouve également la journaliste d’investigation Julieta, ainsi que Johana, une ex-guerillera devenue sa fidèle assistante. On y croise même le romancier, devenu pour un temps personnage de sa propre fiction. Il faut dire que la série de crimes atroces qui adviennent dans Colombian Psycho ne sont pas sans évoquer l’intrigue d’un de ses romans précédents Retourner dans l’obscure vallée. Jeux de miroirs, crescendo sanglant. Gamboa s’en donne à cœur joie, n’hésitant pas à se faire subir les pires outrages. Est-ce pour exorciser sa colère ? Pour vomir toute sa rage face à l’impunité dont jouissent certains ? En tout cas, il entraîne le lecteur dans sa fureur exterminatrice. Car comme toujours l’humour, la dérision viennent alléger l’insupportable. On se délecte de ses personnages hauts en couleurs, comme cette Esthéphany/ Delia, prisonnière à la personnalité double, ou Amaranta Luna, la toxico amoureuse et naïve. Gamboa ne craint ni les invraisemblances, ni les méandres labyrinthiques d’une intrigue complexe. Et on le suit aveuglément au fil de presque 600 pages, car comme ses enquêteurs, il ne lâche rien. Jusqu’à la résolution finale, comme un timide rayon de soleil entre deux averses.

FRED ROBERT

Colombian Psycho, de Santiago Gamboa 
Éditions Métailié - 23 €
Traduit de l'espagnol par François Gaudry

Le Pavillon Noir fait vibrer la jeunesse

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© Nina-Flore HERNANDEZ

C’est somme toute à un joli pied de nez qu’Un Sacre, des Printemps nous invite. Là où le célèbre ballet composé par Stravinsky et chorégraphié par Vaslav Nijinsky relatait le sacrifice d’une adolescente, c’est à l’avènement d’une génération en devenir que Arthur Perole nous convie. Cette lecture tient habilement la route : évoquer une tradition ancestrale pour esquisser les contours de l’avenir semble aujourd’hui dépourvu de sens. Car le retour à la terre et à la nature évoqué et redouté par les deux artistes russes n’a, pour ces danseurs âgés de 18 à 21 ans, aucune réalité. Le vert arboré par les costumes évoque, certes, une volonté de préservation. Mais celle-ci ne s’effectuera pas, une fois de plus, à leurs dépens.

Saccadés et tempétueux

Si l’argument se voit ainsi retourné par l’intrigue, le ballet original, tenu de toute évidence en grande estime par le jeune chorégraphe, fait davantage l’objet d’un hommage constant et toujours florissant que d’un débroussaillage dans les règles de l’art. La musique, à quelques habiles ajustements électroniques effectués par Benoît Martin, demeure intacte : son sens de la pulsation, du malaise et du flamboyant est chéri, accompagné par la composition des tableaux, la déclinaison et décomposition des gestes. Comme chez Nijinski, ce sont moins des individus distincts que des troupes qui se meuvent, s’articulent, se délient. Les corps s’étirent, exultent, se mettent en transe, jusqu’à se réunir le temps d’un final plus qu’impressionnant. Saccadés, tempétueux, les mouvements se font également outrés, grimaçants, dans la droite lignée des travaux précédents d’Arthur Perole. Ils donnent à voir des gestes épars, liant les danseurs entre eux ou à eux-mêmes, des interactions et des altercations théâtralisées, où le quotidien et le burlesque cohabitent sans difficulté. Le choix du ralenti et de l’expressivité se révèle un défi pour des danseurs prompts aux mouvements les plus acrobatiques, mais rarement sollicités sur l’extrême lenteur et l’infiniment petit. La troupe s’en sort avec les honneurs, forte d’une technique mais aussi de qualités d’interprétation rares.

SUZANNE CANESSA

Un Sacre, des printemps a été joué les 14 et 15 avril au Pavillon Noir, Aix-en-Provence.

Hip-Hop Society : Plus hype que jamais 

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© X-DR

Grande manifestation née à l’occasion de MP2018, Hip-Hop Society, ce nouveau festival concocté par l’AMI et Radio Grenouille prenait son envol. Une aventure qui malgré les années d’urgence sanitaire a su perdurer. Correspondant à la dynamique pluridisciplinaire de l’AMI, Aide aux musiques innovatrices, le festival propose ateliers, résidences de création, accompagnement à la scène, spectacles, danse, jams, plateau-radio, concerts… et des nouveautés qui permettent de mettre en regard les esthétiques du jazz et du hip-hop, dessinant leurs filiations. 

Nouveautés 

Une jam coorganisée avec le festival Marseille Jazz des Cinq Continents et le Théâtre de l’Œuvre va confronter et unir le rap et le jazz. Côté rap, grâce à la présence de Dario Della Noce et sa trap glaciale, Amalia et ses freestyles fabriqués dans sa chambre mais pas seulement pour cette violoniste et amatrice d’air guitar, Awa Isoa et son rap créole nimbé d’influences traditionnelles antillaises. Et côté jazz, place au trio bouillonnant du multiinstrumentiste Cyril Benhamou et le jazz urbain et inventif du jeune batteur Timon Imbert en trio. La part expérimentale qui est présente dans tous les styles de musique (le « cracra ») sera cultivée avec talent par Normal Cracra (Blanche Lafuente et Sean Drewry) qui mêlent popping et improbables improvisations et Stark (Elarif Hassani) avec lequel ils mènent une résidence de création avec le chorégraphe Kader Attou au sein du studio de la Cie Accrorap à la Belle de Mai.

Scène locale et internationale

Si certains noms déjà cités sont familiers des scènes marseillaises (Amalia, Timon Imbert…), et que Hip-Hop Society offre une large place à la scène locale, sont invités pour cette édition plusieurs auteurs et auteures phares issu·e·s de la région Mena (Algérie, Maroc, Palestine, Liban) en partenariat avec SOS Méditerranée. On applaudira ainsi Tif et sa nostalgie joyeuse, Khtek (« ta sœur » en marocain) qui porte haut les couleurs du rap au Maroc et s’impose comme la « patronne » du hip-hop de son pays dans le classement des BBC Women 2020 avec une liberté vivifiante, Mehrak, rappeur et freestyler palestinien qui a trouvé dans le rap le moyen de conserver ses racines et son identité alors qu’il vivait dans le camp de Yarmouk en Syrie, Thawra qui puise dans son art multiple un support de guérison et le vecteur de sa colère, elle qui a dû quitter sa Syrie natale pour Amsterdam. Le rap se fait politique tout autant que véhicule d’émotions.

De la danse

Avec DJ Selecter The Punisher aux platines, pilier de la scène groove et collectionneur de 45 tours funk soul, une initiation danse hip-hop est proposée par Boogalock et Nath The Bat Piste.Avant une session open mic animée par MC MRbenoitD. Irrésistible pour les pieds et les corps, l’alliance du funk et du classic hip-hop vont vous donner une furieuse envie de bouger !

Le 30 avril voit une battle de danse qui promet d’entrer dans les annales. Elle met en compétition quatre catégories, enfants, ados, adultes (trois danseurs minimum, pas de maximum, sur une chorégraphie d’une durée de deux minutes trente minimum) et duos (adultes uniquement). Ce concours chorégraphique et battle hip-hop sont sujets à des pré-sélections au studio d’Accrorap à la Friche. 

À la jonction des arts

Des journées de résidences coachées par Dj Djel dans les studios de l’AMI conduisent sur la scène du Labobox en compagnie de l’équipe Shabba Radio, Remplissage Électrique et Yuuki. Un son suffisamment agressif permet de « remplir un graffiti en peu de temps » : les gestes suivent le rythme intense de la musique, les percussions cinglantes et les samples profonds effectuent des « remplissages électriques ». Déjà consacré comme star iconique, Yuuki associe à sa créativité une connaissance aigue des genres et des styles avant-gardistes pour en extraire un « contenu frais et dans l’air du temps ». Les musiques émergentes trouvent un écrin particulièrement judicieux avec Shabba Radio qui n’oublie pas pour autant les musiques traditionnelles et le talent des histoires.

Focus sur les studios de l’AMI

Outre l’atelier « Parle-moi du futur » animé par le rappeur Awa Isoa qui soutient de jeunes artistes dans leur travail d’écriture, les garages à l’AMI offrent grâce à Dj Djel (de la Fonky Family) des semaines de coaching scénique. Une autre résidence sous la double direction artistique de El Rass et Imhotep (IAM), propose une création qui associe deux artistes émergents de Marseille et de Tripoli. Une initiative qui s’inscrit dans le cadre du projet Inshirar, en coopération avec l’association Rumman (Tripoli-Liban), qui sera présentée en 2024 au Maarad Music Festival (Tripoli) et à Marseille dans le cadre de la prochaine édition de Hip-Hop Society

MARYVONNE COLOMBANI

Hip-Hop Society
Jusqu’au 30 avril
Friche la Belle de Mai, Marseille
hiphopsociety.fr

Sur l’écran très noir de ses nuits blanches

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Jamais dormir © J-M Lobbe

Jamais dormir a tourné dans le Vaucluse du 31 mars au 7 avril dans le cadre d’une programmation de La Garance, scène nationale de Cavaillon. Puis dans le cadre de Festo Pitcho, festival pour la jeunesse organisé par la scène conventionnée Le Totem (Avignon) du 11 au 15 avril, il a débordé jusqu’au Gard avant de finir à la Maison Jean Vilar. 

Au centre des villes, dans les salles polyvalentes ou les théâtres, le même accueil, respectueux et étonné : Jamais dormir fait partie de ces rares textes pour enfants qui leur proposent un voyage complexe, et des questionnements qui restent ouverts et profonds. Il y est question d’une petite fille, jouée par une adulte, Thalia Otmanetalba. Cette Thalia – Baptiste Aman écrit pour ses acteurs et donne à ses personnages leur prénom – ne dort pas. Jamais. Elle invente des mondes fantastiques, mythologiques, des aventures épiques dont elle est l’héroïne, et où elle entraine son public. Au moins les enfants. 

Car l’enjeu est bien ici que les enfants s’autonomisent, passent au-dessus des obstacles, de leurs peurs, de leurs cauchemars, de leurs échecs. On devine, sans s’y attarder, les traumatismes de cette Thalia qui ne dort pas, voit un psy, « déborde », s’enferme dans son imaginaire pour échapper à la terreur qui s’empare d’elle, si seule dans son dortoir collectif. 

Les parents comprennent, les enfants aussi : l’urgence d’imaginer, de parler, d’être enfin celle qui gagne et résout les énigmes. La comédienne est drôle, rentre-dedans, débordante, attachante. Les enfants, séparés de leurs parents dans la salle, l’écoutent et grandissent. La vie n’est pas facile, mais ils ont en eux les moyens de s’en sortir.

AGNÈS FRESCHEL

Jamais dormir a été vu le 15 avril à la Maison Jean Vilar, Avignon.

Le Festival de Pâques en pleine ascension 

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Grand Théâtre de Provence. Orchestre de Paris. Klaus Mäkelä, direction. Yuja Wang, piano

Le concert de clôture reflète l’esprit du Festival de Pâques. La carte blanche du fantastique violoniste qu’est Renaud Capuçon s’attache à réunir sur scène la belle phalange de Génération @ Aix dont une partie a débuté là il y a dix ans. Désormais aguerris, les jeunes musiciens jouent d’égal à égal avec le maestro, lui donnent la réplique avec fougue, lorsqu’ils ne sont pas seuls, face à de sublimes partitions comme Violoncelles vibrez ! pour deux violoncelles et orchestre (de six violoncelles) du contemporain Giovanni Sollima. Après les plus classiques Bach et Vivaldi, Renaud Capuçon annonce un thème et variations sur les modèles de Haydn, Bach, Mozart, le cinéma et bien d’autres… Un « joyeux anniversaire » pétillant d’humour et de facéties.

Des solistes éblouissants

Auparavant on est saisis par la palette d’Alexandre Kantorow qui, dès les premières attaques, séduit par la connivence établie d’emblée avec le piano. L’instrument n’est plus que le vecteur d’une âme. Le pianiste tisse des paysages infinis, laisse respirer la partition. Son éblouissante virtuosité offre à ses interprétations un phrasé lumineux à la fois aérien et profondément ancré dans la matérialité sonore. Bien sûr, on attendait Martha Argerich, l’immense, la fantaisiste, la merveilleuse. Elle plonge dans l’essence des œuvres, en livre la quintessence et leur accorde un air d’évidence limpide. L’excellent pianiste et complice Lahav Shani lui donne la réplique. Prokofiev, Rachmaninov, Ravel, peu importe le compositeur, des mondes s’ouvrent, et on se laisse guider aveuglément. Incroyable soliste, avec des capacités qui semblent échapper au commun des mortels, Yuja Wang interprète avec une indicible puissance le Concerto pour piano composé pour elle par Magnus Lindberg, une étoffe taillée sur mesure : le bel Orchestre de Paris sert alors d’écrin à la pianiste, lui faisant écho sur des vibrations, prolongées par les cordes ou les percussions, en une esthétique cinématographique. Il faudra à l’orchestre se retrouver seul dans la Symphonie n° 6, dite Pathétique de Tchaïkovski pour montrer toute sa finesse, évitant les pièges du pathos comme ceux de passages parfois trop martiaux, sous la direction très enlevée et subtile de Klaüs Mäkelä qui semble danser les partitions.  

Des ensembles aussi

Avant l’Orchestre de Paris, d’autres formations démontrent leur excellence sur la scène du Grand Théâtre de Provence. Ainsi, l’Orchestra Mozart, d’une remarquable unité dans ses couleurs, ses phrasés, la circulation des thèmes en une palette cohérente sous la houlette efficace de Daniele Gatti, abordant avec une infinie douceur Siegfried-Idyll que Wagner composa pour l’anniversaire de son épouse, Cosima. Il est vrai que ce concert aura souffert de la proximité avec celui du Quatuor Dutilleux donné au conservatoire Darius Milhaud, dont la verve sert avec panache le Quintette à cordes de Fauré avec le pianiste Jorge Gonzales Buajasan et le somptueuxQuatuor à cordes en fa majeur de Ravel. On entend aussi ce compositeur que l’on réduit trop souvent au Boléro, lors du concert Solistes de la Karajan-Akademie de Berliner Philharmoniker, dans son Introduction et Allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes en sol majeur, une pépite ! Inclassables les soirées d’opéra et de chant. Le Gürzenich Orchester Köln dirigé avec une élégante justesse par François-Xavier Roth joue une version de concert du Vaisseau Fantôme de Wagner d’anthologie avec le Chör der Oper Köln, époustouflant de présence dans une mise en espace qui le convoque devant la scène, faisant entrer le public dans les eaux nordiques tandis que les solistes (tous les chanteurs sans partition !) interprètent avec une intelligence passionnée ce récit de damnation et de rédemption (Ingela Brimberg est une exceptionnelle Senta). Le temps s’efface devant Electric Fields conçu par David Chalmin (électronique live) et la soprano Barbara Hannigan. Sa voix, comme venue d’un autre monde, module sur les brisures, fragile et bouleversante à l’extrême dans son exploration des limites ; puis elle est reprise par les effets électroniques qui la renvoient à l’octave en un dialogue polyphonique ; parfois murmurée, elle laisse transparaître les crêtes sonores et les pulsations des textes, transcendant les mots et les musiques de Hildegarde von Bingen, Barbara Strozzi ou Francesca Caccini, accompagnée par les deux pianos de Katia et Marielle Labèque, en un tissage onirique et arachnéen. Le monde est musique. 

MARYVONNE COLOMBANI

Le Festival de Pâques s’est tenu du 31 mars au 16 avril à Aix-en-Provence.

Un festival pour les droits des femmes 

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Lumières de femmes - peinture de Félicia-Anne Rey

Coordonné par la cinémathèque Gnidzaz, le programme de cette première édition du festival Lumières de Femmes a été élaboré dans une démarche participative avec et par les habitantes et habitants, jeunes et moins jeunes, les centres sociaux, les associations, les établissements culturels et les artistes. Les propositions qui ont émergé lors de tous ces échanges ont été regroupées en six catégories : expositions, rencontres littéraires, société et témoignages, cinéma, musique et danse, sport. Elles permettent d’ouvrir le débat sur des sujets variés tels que la condition de la femme en Iran, la lutte contre les violences faites aux femmes, la force intérieure des femmes et leurs capacités de résilience, la théorie du female gaze, la mixité et la parité… Une invitation à mesurer à quel point tant de choses restent encore à accomplir pour bâtir une société vraiment égalitaire, où les femmes et les hommes auraient les mêmes droits, et où les violences faites aux femmes seraient éradiquées. 

Female gaze, MMA et Alice Guy

Parmi les nombreux rendez-vous, l’exposition Inverser le « male gaze » autour du concept théorisé en 1975 par Laura Mulvey, réalisatrice britannique et militante féministe, qui désigne toute représentation de la femme construite par un point de vue masculin. Sept artistes plasticiennes contemporaines (Corine Borgnet, Isabelle Lévenez, Milena Massardier, Myriam Mechita, Orlan, Nazanin Pouyandeh et Maryline Terrier) déclinent dans cette exposition leur « female gaze », et les combats qui y sont associés. 

Des combats féminins qui passent aussi par le cinéma avec plusieurs projections. Des anciennes adolescentes qui racontent leur passage en maison de correction dans Mauvaises filles (23 avril à 15h30, salle Jean Renoir) à Marie Trintignant, tes rêves brisés (7 mai à 17 h, salle Jean Renoir), portait intime de l’actrice par sa mère Nadine, en passant par Divertimento (5 mai à 18h30, La Cascade) sur l’orchestre éponyme et Be Natural, l’histoire cachée d’Alice Guy-Blaché (3 mai à 18 h, salle Jean Renoir), documentaire sur la première femme réalisatrice, productrice et directrice de studio de l’histoire du cinéma, mené tel une enquête visant à faire (re)connaitre la cinéaste et son œuvre de par le monde. 

Du côté de la littérature, une rencontre autour des conditions des femmes en Iran (29 avril à 16 h, médiathèque Louis Aragon) en présence de Fariba Hachtroudi, journaliste, écrivaine, présidente de Mo-Ha – association Mohsen Hachtroudi et de Mahnaz Shirali, sociologue et politiste, animée par Bernard Fauconnier.

MARC VOIRY

Lumières de Femmes
Jusqu’au 7 mai
Divers lieux, Martigues

Louis Pons, l’âme du rebut

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Sans titre (1968)

De l’aphorisme au dessin, et du dessin à l’assemblage en relief, l’exposition J’aurai la peau des choses embrasse la totalité d’une œuvre dont on (re)découvre la puissance d’évocation. La monstruosité flirte avec l’humour – à condition d’en percer les mystères – et le fantastique avec l’enfantin. L’œuvre dérange, inconfortable, obsessionnelle, qui surgit sans esprit de séduction aucun : « Je suis l’homme des greniers, des couloirs, de l’alcôve et de l’ombre, des taillis, de la combe, des failles et des gouffres », écrit Louis Pons dans un de ses nombreux carnets. Aucun doute, l’artiste restera jusqu’à son décès en 2021 à la marge, sans chapelle ni appartenance, même si d’aucuns ont voulu l’étiqueter « d’artiste singulier ». Autodidacte, il a cheminé de Marseille en Haute-Provence, du Haut-Var aux Alpes-Maritimes, avant de s’installer à Paris. Marqué à jamais par son séjour en sanatorium pour tuberculeux et par la Seconde Guerre mondiale, il laisse plus de 2000 dessins non répertoriés à ce jour. Dont 61 rassemblés à Cantini avec la complicité de l’espace Lympia à Nice.

Archéologie du trait
Louis Pons dessine sans relâche dès les années 1950. Un vrai travail de broderie d’encre de Chine sur papier, de la « magie – blanche et noire » d’où surgit des édifices écroulés, des volatiles coincés, des visages masqués, un enchevêtrement de corps emprisonnés, ligotés, malmenés… Un monde surnaturel mi-humain mi-animal que l’on retrouvera plus tard dans ses assemblages. Un treillis inextricable à la fois fascinant et cauchemardesque. Comme l’écrit Frédéric Valabrègue1 dans le catalogue paru chez Silvana Éditoriale, « Il y a dans l’énergie faisant du moindre trait d’un dessin de Pons une saillie donnant naissance à mille autres traits, un instinct de mort ». Au cœur de la nature à Sillans-la-Cascade ou dans le charivari des villes, le dessin raconte son rapport au monde, ancré dans une réalité dont il se détache progressivement pour tendre vers un décor de science-fiction, vers « une hybridation du végétal et de l’animal ». Des dessins qui ont, à certains égards, leur origine dans la caricature ou le dessin humoristique qui aiment malmener les formes, construire et déconstruire les saynètes. Et désarticuler les corps…

Manipulateur d’objets
Sans jamais abandonner la légèreté de la feuille de papier et son canevas aux traits serrés, il intègre progressivement les assemblages dans sa pratique, d’abord « plus récréatifs et accidentels que les dessins », avant de s’y adonner entièrement. On y retrouve un lacis de reliefs cloués ou collés, un fouillis ordonné de reliques, de rebuts de toutes sortes (bois, métal, textiles), d’ossements humains et animaux empaquetés. Dans les Grands docks de 1998, il évoque le souvenir des rouilles portuaires et la lumière du sud comme ciment de son travail ; dans Il me regarde ou Gros jouet nocturne en 1993, il dresse un gisant. 

Toute son œuvre est peuplée de morts et de fantômes, de momies et d’esprits surnaturels. De fétiches, sans toutefois faire allusion aux arts anciens africains ou océaniens. D’ailleurs, comme l’analyse Christian Bazzoli2, « dans l’histoire de l’art, la mort est partout : mausolées, gisants, crucifixions, supplices, enterrements, résurrections, etc. ». Louis Pons le sait au plus profond de lui-même qui a longtemps conservé auprès de lui la momie de Vivre vite en compagnie de momies de chats notamment. Sous-titrée La Moto et réalisée en 1973-1974, elle trône en belle place dans l’exposition, associant une mystérieuse momie péruvienne à une moto sortie du bassin de carénage de Marseille. Œuvre maitresse qui, comme le souligne Claude Miglietti, co-commissaire avec Adrien Bossard, « n’est pas sans rappeler le célèbre Cavalier de l’Apocalypse d’Honoré Fragonard ». Entrer dans le monde de Louis Pons, c’est un peu comme entrer dans sa maison, il nous y invite mais nous prévient : « Ma maison n’a pas de toit et le ciel est absent ». 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

1 et 2 La pelote, la boîte et le tas de Frédéric Valabrègue et Hybrides débridés, hybrides abattus de Christian Bazzoli in catalogue français-anglais, 242 pages, 32 €.

J’aurai la peau des choses
Jusqu’au 3 septembre
Musée Cantini, Marseille 
musees.marseille.fr
Et aussi
Seule certitude, le doute
Dessins, gravures et assemblages
Du 20 avril au 26 mai
Galerie Béatrice Soulié, Marseille 

La Conférence : familiarités du mal

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The Conference © Constantin Film

L’épisode relaté par Matti Geschonneck est bien connu des historiens. La fameuse conférence de Wannsee, durant laquelle quinze dignitaires nazis se sont concertés pour élaborer la « résolution du problème juif », est tenue pour le chapitre le plus sombre de l’histoire de l’Allemagne. Quasiment intégralement dactylographiée, elle demeure le témoignage le plus âpre et le plus frappant du mode de pensée nazi, loin de tout fantasme et de tout simplisme. Qu’ils semblent loin les êtres démoniques chers à Jonathan Littell, pervers polymorphes au raffinement inégalé, incarnations grandiloquentes et ricanantes du mal en personne. Évacuée, également, la Banalité du mal chère à Hannah Arendt, faisant d’Adolf Eichmann l’incarnation de ce que Milgram qualifierait plus tard de « personnalité agentique ». 

Monstruosité et petitesse

La réunion interministérielle, qui se déroule ici en temps réel, sous les yeux des spectateurs, n’a rien d’un putsch. Les SS et secrétaires d’État qui se succèdent semblent si proches ; ils ne dépassent, pour la plupart, pas la quarantaine. Ils s’expriment dans un allemand châtié, interprétés par des acteurs passés pour la plupart par le monde du théâtre. Le chef de la Gestapo, campé par Jakob Diehl, frère d’August, est peut-être le plus raide et le plus agressif d’entre eux. Godehard Giese, dans le rôle plus ambigu encore de Wilhelm Stuckart, se montre tour à tour conciliant et hargneux. Mais ce sont peut-être les figures plus connues, et plus terribles encore, de Reinard Heydrich et Adolf Eichmann, interprétés dans toute leur ivresse doucereuse par Philipp Hochmair et Johannes Allmayer, qui marquent le plus durablement. 

Ladite conférence ne diffère pas, dans sa forme comme dans le ton des échanges, d’une réunion interprofessionnelle. Le travail de Matti Geschonneck et du scénariste Magnus Vattrodt, d’une remarquable dextérité, n’occulte ni la monstruosité, ni la petitesse de ces politiciens posant les jalons d’un génocide en prétendant répondre à des contraintes logistiques, avec le langage policé qui s’impose. En cela, il se rapproche des conclusions de l’historien Johann Chapoutot, faisant de ces fonctionnaires des techniciens appliqués et investis, cultivant un « imaginaire de la concurrence et de la performance » que ne désavoueraient pas les défenseurs contemporains du néo-libéralisme. À rebours des reconstitutions soulignant la distance qui nous sépare aujourd’hui de ce monde-là, La Conférence se révèle d’autant plus brutale qu’elle nous en fait saisir toute la familiarité.

SUZANNE CANESSA

La Conférence, de Matti Geschonneck
En salle depuis le 19 avril

Dancing Pina, la nature des corps

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Dancing Pina © Dulac distribution

Le documentaire Dancing Pina, salué par une critique unanime, est un bel objet de cinéma : approche serrée des corps dansants, rythme parfait du montage, alternance entre les séquences allemandes et africaines, entre les paysages, les corps et les témoignages, montée lente des premières répétitions vers la création finale… Tout est maitrisé sans ostentation, et permet de cerner de près l’essence de la danse de Pina Bausch. Le spectateur comprend comment le mouvement cherche à atteindre les émotions, le « vrai », pour les donner à voir et à éprouver, sans verrouiller les corps, en respectant chacun d’entre eux dans sa singularité. 

La danse de Pina Bausch expose en particulier le corps des femmes dans ces deux ballets. Le premier mettant en scène Iphigénie, qui a échappé au sacrifice et doit en commettre un tandis que dans Le Sacre, toutes savent que l’une d’entre elles va mourir. La danse nous fait éprouver comment Iphigénie réagit au récit tragique, vacillant, se cognant, se reprenant, interrogeant du regard un ciel muet et des convives aux regards fuyants. Ou comment les femmes offrent avec effroi de se soumettre au choix des hommes, le soulagement d’y échapper, et de se ranger pour le rituel final, la mise à mort, dans la transe masculine.

Rituel… africain ? 

C’est évidemment là que le bât blesse, ou du moins interroge : Le Sacre du Printemps n’est pas un ballet africain. Stravinsky l’a écrit en référence à des rituels de la Russie païenne, vénérant la nature et les dieux animistes, le Printemps. La musique, qui a donné lieu à des centaines de ballets différents, met en scène le désir, le couple, le rapport à la terre, et une mise à mort. En quoi est-il africain ?

Quand Germaine Acogny, directrice de l’École des Sables où est tournée la partie africaine, interprétait Mon Élue Noire d’Olivier Dubois, elle portait la douleur de l’esclavage et la force de la rébellion. Quand avec les danseurs de la troupe de Pina, elle met en scène 38 danseurs africains portant ce rituel, ils s’emparent de cette danse et la transcendent, l’éloignent définitivement des élévations et étirements classiques pour y ancrer d’autres exploits, plus musculeux, spasmodiques, essoufflants. Le ballet final, face à la mer, dans une scène de sable, est sublime. La transmission s’est faite, des danseurs blancs de la troupe de Pina vers ces corps venus de toute l’Afrique, à travers Germaine Acogny qu’on aperçoit à peine.

D’où ce malaise : le Sacre est magnifique, mais le montage systématique entre l’Allemagne blanche avec ses palais, son opéra, Glück au piano puis à l’orchestre… et l’Afrique où les Blancs apprennent aux Noirs, est troublant. D’autant qu’il est question de corps auxquels le rituel « va bien », comme s’ils étaient plus proches du meurtre et de l’animalité.

Raffinement européen qui évite le sacrifice et dessine dans l’air les arabesques de la douleur et du chant, tellurisme africain qui s’ancre dans le sable, le rythme et la fureur, les deux ballets sont sublimes. Confrontés, ils révèlent bien des archétypes. 

AGNÈS FRESCHEL

Dancing Pina, de Florian Heinzen-Ziob
En salle depuis le 12 avril

Le rock and roll de Philippe Decouflé

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Resté dans la mémoire collective pour avoir signé le spectacle vitaminé de la cérémonie d’ouverture des Jeux d’Albertville en 1992, le chorégraphe Philippe Decouflé est en tournée en France depuis l’été dernier pour présenter sa dernière création Stéréo. C’est à l’Opéra de Marseille, mais dans le cadre de la saison du Théâtre du Gymnase, toujours fermé pour travaux, qu’il fait escale fin avril pour trois représentations.

Spectacle flamboyant, débordant de strass, Stéréo rend hommage à la musique rock, dont Philippe Decouflé a toujours été un amateur, et dont il a abondamment exploré l’esthétique. La bande sonore du spectacle contient ainsi des compositions originales, bien sûr, mais aussi des classiques des années 1960, des Beatles ou des Beach Boys. 

Spectacle total

La Compagnie DCA fondée par Philippe Decouflé dans les années 1980 est évidemment au cœur de ce projet de « concert rock dansé », à commencer par sa danseuse principale Violette Wanty, son compère Aurélien Oudot et trois autres membres de la compagnie (Vladimir Duparc, Eléa Ha Minh Tay et le comédien Baptiste Allaert). Danses de couples, acrobaties en skateboard, solos déchaînés se succèdent avec frénésie. 

Comme dans Drastic Classicism de Karole Armitage qui en 1981 brisait les barrières entre le punk-rock et la danse, un groupe de rock est présent sur scène : il est d’ailleurs à la base de la création et en donne – littéralement – le tempo, les tableaux acrobatiques des danseurs se déroulant  comme nourris de cette énergie continue. La propre fille du chorégraphe, Louise Decouflé, est à la guitare basse et a participé à la composition de la bande originale, signe de l’ancrage profondément intime et familial de cette vibration rock and roll.

Le public retrouvera ce qui fait la patte des spectacles « totaux » de Philippe Decouflé depuis de nombreuses années : l’esprit ludique, le mélange des genres, le trait vague entre acteurs et danseurs, le recours à la vidéo (ici d’Olivier Simola), les costumes hauts en couleur de Philippe Guillotel, ou les décors de Jean Rabasse. Tous ont collaboré ici pour recréer une ambiance d’un disco très seventies plus vraie que nature.

Il y a aussi quelque chose de très cinématographique dans ce Stéréo, dans sa forme comme dans ses influences. De l’aveu de Philippe Decouflé, cinéaste à ses heures, on y compte le film-concert Stop Making Sense de Jonathan Demme, à l’origine du concept même du spectacle, ainsi qu’Un jour sans fin d’Harold Ramis et son ode à la répétition. Mais le cinéma se ressent également dans cette omniprésence de la musique, cet éveil des corps et dans ces personnages farfelus mais attachants semblés sortis d’un film en lice au festival Sundance. Une véritable œuvre totale, qui ade quoi exciter la curiosité d’un public multiple.

PAUL CANESSA

Stéréo
Du 27 au 29 avril
Opéra de Marseille
Une proposition du Théâtre du Gymnase.