On l’avait déjà vu s’amuser comme un petit fou, il y a deux ans de cela, au sein de son inénarrable groupe, The Disruptives. Le temps d’un concert de fort bonne tenue, et grimé en rockeur de droite vantant les mérites de la start-up nation, Guillaume Meurice s’appropriait déjà les éléments de langage et les valeurs en toc de la Macronie. Jusqu’à l’écœurement plus que compréhensible de ses camarades de jeu. Mais le temps n’est peut-être plus à cette jovialité-là. C’est désormais seul en scène qu’il porte son dernier spectacle, lancé en 2021 et considérablement modifié depuis. Soit une parodie de meeting politique, présentant Guillaume Meurice comme un candidat rassembleur aux présidentielles, comme cet « ami personnel » des candidats et des dirigeants les moins recommandables se rêvant à la tête du pays à la manière d’une start-up. Ou quand cet homme de terrain désir unir « les forces de droite et de gauche », pour mieux les vider de leur substantifique moëlle.
Esquive à gauche Le tout est évidemment propice à une avalanche de piques toujours bien senties à l’égard de LREM (devenu Renaissance), des Républicains… Car c’est évidemment surtout la droite qui les récolte, et qui hérite des attaques les mieux portées, là où la gauche demeure relativement épargnée. Le contraire eut été fâcheux. Même si on aurait pu imaginer, à rebours d’un mot d’esprit bien placé ou d’un sketch bon enfant, voir l’artiste poindre sous l’humoriste. Voir apparaître, chez ce touche-à-tout bien trop doué pour appliquer à lui-même son propre éloge de la médiocrité, une fragilité, une émotion voisine de celle d’un François Ruffin, et dont on saisit, par endroits, la teneur.
D’autant que Guillaume Meurice s’attelle, depuis quelques temps déjà, à diverses formes d’engagement autres que cet humour consolateur, qui répare davantage qu’il ne bouscule. La présence à ses côtés de SOS Méditerranée pour accompagner la séance de dédicace qui a suivi avait notamment de quoi rappeler que tout ne peut être matière à dérision. Mais l’acteur a trouvé son clown, et il s’agit, évidemment, d’un clown de droite. De ce genre de clown qui invite non pas à adhérer à son propos, mais à réagir contre lui. Et à se débarrasser de tout désir d’homme providentiel. Du moins, pour le moment.
SUZANNE CANESSA
Meurice 2027 a été donné le 10 mars sur la scène du Silo, à Marseille.
Pourquoi avoir choisi le thème de la musique pour cette exposition ?
J’avais envie de profiter de cette carte blanche pour montrer autre chose que du dessin de presse. Les dessins de presse d’il y a dix ans, ça parle surtout aux gens qui ont vécu cette actualité-là, tu perds beaucoup de monde en route. Tandis que la musique est l’une de mes principales sources d’inspiration.
La musique vous a toujours inspiré ?
Il y a toujours eu de la musique chez moi, j’ai d’ailleurs commencé le piano à l’âge de 7 ou 8 ans… parce que mes parents m’y forçaient. C’est à l’adolescence que je me suis vraiment passionné. Dès le collège, j’ai créé un groupe de jazz groove avec des copains, ça s’appelait Le Flying Pélardon, on avait un bon petit succès local. En terminale je passais plus de temps à jouer de la musique qu’à réviser mon bac ! Le dessin faisait déjà partie de ma vie, mais c’est un truc que je faisais dans mon coin, je ne savais pas trop comment le faire évoluer, ça ne me sortait pas vraiment de mon quotidien.
Qu’écoutiez-vous à l’époque ?
J’ai toujours eu un spectre assez large, une vraie passion pour le jazz mais aussi pour Massilia Sound System, Dire Straits, The Beatles qui restent indépassables, The Doors qui ne prennent pas une ride… Très vite, il y a eu des vases communicants entre le dessin et la musique : j’étais très attiré par le graphisme des groupes de musique, comme la fameuse police des Doors, je redessinais des pochettes aussi.
Comment avez-vous conçu le parcours de cette exposition ?
Le début est plutôt chronologique. Cela parle de l’adolescence, de la découverte de la musique, il y a des pochettes de cours sur lesquelles je dessinais Pink Floyd, The Doors ou Dire Straits… Mais aussi des trucs que j’ai faits pour mon premier groupe. La deuxième partie porte sur Massilia Sound System, parce que c’était mon premier travail important en lien avec la musique. Le reste est plutôt thématique. Il y a des reportages pour le service culture du journal Le Monde, mais aussi tout un tas de trucs très peu connus comme des dessins pour une chronique dans Jazz Magazine ou pour le magazine en ligne Qobuz… Je montre également une BD originale de trente pages, une histoire en lien avec la musique dessinée il y a six ans. Je dessine tout le temps, pas que pour le boulot. Je me suis éclaté à replonger dans mes carnets de croquis !
Pourquoi avez-vous choisi de mettre également en avant d’autres artistes ?
J’aimais bien l’idée d’élargir le champ aux personnes qui m’ont inspiré ou avec lesquelles j’ai travaillé. Luz, Tignous et Cabu ont été pour moi des maîtres quand j’étais adolescent et que j’ai commencé à vraiment vouloir dessiner. Pour Fabcaro et Jérémy Soudant, j’ai collaboré avec eux. Avec Fabcaro, on a commencé ensemble à Montpellier au Cocazine, un fanzine musical, on a même joué de la musique. On avait un petit répertoire guitare-accordéon autour de ses chansons mais c’est resté confidentiel. Pour ce qui est de Catherine Meurisse, on a le même âge, on a commencé le dessin en même temps, et selon moi, côté dessin, c’est de loin la plus douée de notre génération.
Il y a même une bande-son d’exposition !
Dès le début, mon idée était de créer quelque chose avec les musiciens avec lesquels j’avais collaboré en tant que dessinateur. Puis de proposer à DJ Kayalik, DJ de Massilia Sound System et un copain depuis longtemps, de produire tout ça. Vu que je n’ai jamais arrêté de jouer de la musique depuis l’adolescence, je voulais y participer. Avec les copains avec lesquels je joue actuellement, Sofiane Ramdani et Cyrille Calone, on s’est fait une journée de studio, on a enregistré des bases musicales très libres qu’on a envoyées à DJ Kayalik qui en a fait de petites unités de 2 ou 3 minutes qu’on a envoyées aux invités, puis DJ Kayalik a tout remixé. On a neuf morceaux originaux avec Massilia Sound System, évidemment, Clément Edouard et Basile Mouton, deux des trois copains avec lesquels j’avais mon groupe au lycée et qui sont devenus musiciens professionnels. Également Renaud Garcia-Fons, l’un des meilleurs contrebassistes français de jazz aux vastes influences méditerranéennes, le pianiste montpelliérain Pierre Coulon Cerisier, Silvia Perez Cruz, une immense musicienne qui a composé la musique de mon film Josep, mon copain Jojo, qui était l’accordéoniste des Hurlements d’Léo, Frédo, du groupe Les Ogres de Barback, Magyd Cherfi… Et un petit featuring d’Ibrahim Maalouf.
Si vous deviez faire votre autoportrait musical… ?
Le premier titre de l’expo correspond bien : sur une base jazz, un peu groove, avec l’intervention de DJ Kayalik qui met bien le feu… Si on met toutes les voix de la bande-son de l’expo sur cette musique un peu étendue : voilà ma signature musicale !
Pourriez-vous décrire votre trait graphique ?
Un peu de ligne claire, du dessin de presse assez minimaliste style New Yorker et la liberté de trait à la Cabu et Tignous. Un mélange de tout ça. Mais ce que beaucoup de gens dans le métier mettent en avant dans mon trait, c’est le mouvement. Je pense que c’est quelque chose qui vient de la musique, avec l’influence d’un mec comme Luz quand il dessine des concerts.
Dessinez-vous souvent en musique ?
La musique m’inspire énormément, mais je ne dessine pas beaucoup en musique. Ça peut m’arriver, sur des projets très particuliers, mais mon travail pour la presse demande beaucoup de réflexion. Or la musique me perturbe parce que je l’écoute… plutôt fort !
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ALICE ROLLAND
De la musique plein les yeux Jusqu’au 29 juillet Galerie de Pierresvives, Montpellier pierresvives.herault.fr
On ne présente plus le dessinateur de presse montpelliérain Aurel, de son vrai nom Aurélien Froment. Né en 1980 quelque part en Ardèche, il a fait ses armes dans la presse montpelliéraine, notamment à La Marseillaise – L’Hérault du jour, avant de multiplier les collaborations prestigieuses : Le Monde, Politis, Le Canard enchaîné… Il est l’auteur de nombreux reportages
Tout est prêt. Dans la fosse de l’Opéra Comédie, les musiciens de l’orchestre national de Montpellier s’apprêtent à jouer sous la direction de Jérôme Pillement. Les lumières se rallument, des jeunes ados arrivent dans la salle pancartes à la main : « Nous demandons des politiques environnementales solides. Nous sommes en lutte pour un avenir durable. » Le ton est donné.
Sur scène, on fait connaissance avec Juliette, une ado réservée qui alterne cours et discussions avec ses amis, et Alice, sa mère, très occupée par son boulot dans une entreprise qui fabrique de la peinture pas très écolo. C’est alors que Juliette découvre les marches pour le climat et l’école buissonnière engagée de la jeune militante Greta Thunberg. Une révélation. L’ado se laisse emporter par l’enthousiasme des manifestants, critique les choix de sa mère, lui reproche d’être « complice d’une catastrophe mondiale ». Car, comme le chantent de jeunes enfants dans une cour d’école « pendant que la planète se réchauffe les adultes boivent du café », ou « essaient de devenir riches » – on le sait, la vérité sort toujours de la bouche des enfants…
Opéra politique La mise en scène de Damien Robert est impeccable, sobre mais imagée comme il faut. L’interprétation par les chanteurs d’Opéra junior est quant à elle d’un professionnalisme remarquable. La structure montpelliéraine, qui depuis 1990 initie les jeunes âgés de 7 à 25 ans au chant, au théâtre, à la danse et à la dramaturgie, ne pouvait rêver plus bel anniversaire, même avec un peu de retard, crise du Covid-19 oblige.
Climat diffère des spectacles lyriques habituels d’Opéra Junior : c’est une création originale sur une musique contemporaine du compositeur anglais Russel Hepplewhite d’après un livret d’Helen Eastman. Un opéra politique ancré dans son temps dont l’objectif est de donner la parole à la jeunesse et de la visibilité à ses combats écologiques comme à ses questionnements. Quitte à interroger les limites des manifestations pacifiques.
Si le spectacle semble être un hymne à la solidarité et au dialogue intergénérationnel, on peut regretter un propos compliqué à comprendre pour les jeunes spectateurs (il était mentionné « à partir de 6 ans »). La difficulté d’appréhender un propos chanté – magnifiquement accompagné par du chantsigne – comme des slogans aussi percutants que subtils, le rend trop complexe pour un enfant de moins de 10 ans. De toute évidence, Climat s’adresse aux adultes, ce qui est déjà louable. Comme chante Alice à sa fille Juliette : « Demain est un autre jour, une autre chance. »
ALICE ROLLAND
Climat a été donné les 8 et 11 mars à l’Opéra Comédie, Montpellier.
Tous les débuts se ressemblent. L’histoire commence par une rencontre, souvent déterminante. En ce qui concerne Chloé Laclan, c’est celle avec l’icône noire-américaine Nina Simone, du moins sa voix et sa musique, dans les années 1980-90, qui va tout chambouler. À l’époque, elle est une adolescente « obsédée par le fait de correspondre au désir des autres, emprisonnée dans la peur de déplaire et l’envie d’être parfaite ». Un âge important, où l’on « commence à devenir soi-même. C’est alors que Nina Simoneest arrivée avec sonimmense colère », se remémore Chloé Laclan. Un choc presque physique : « Quand je l’ai entendue pour la première fois, j’ai eu l’impression de reconnaître quelque chose du jazz et pourtant sa voix était comme une gifle. C’était du jazz à la serpe, brandi comme un doigt d’honneur à la face du monde. »
C’est cette rencontre que, bien des années plus tard, la petite fille devenue artiste a choisi de raconter dans J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre. Un spectacle mêlant musique et théâtre, conçu fin 2019 en collaboration avec le metteur en scène Nelson-Rafaell Madel et le musicien Nicolas Cloche. « Tout me sépare de Nina Simone. Pourtant, quand je l’écoute chanter je me sens très proche d’elle, raconte la musicienne installée à Grandville (Normandie). Dans ce spectacle, je tire nos deux fils en parallèle : au début, nos deux vies sont très distinctes, puis petit à petit, elles se mélangent jusqu’à ce qu’on ne sache plus à certains moments si je parle d’elle ou de moi. »
« Je l’aime pour ce qui l’a rendue malheureuse… » Ainsi, deux destins de femmes se déploient et se recoupent. Nina Simone, alias Eunice Kathleen Waymon, naît en 1933 en Caroline du Sud, aux États-Unis, dans un milieu pauvre à une époque où il ne fait pas bon être une femme noire. La petite Eunice joue du piano dès le plus jeune âge, notamment à l’église méthodiste où l’emmène sa mère. Pour la future prodige, c’est la découverte de la musique de Jean-Sébastien Bach qui sonne comme une révélation. « Nina Simone avait pour lui une véritable fascination. J’ai eu envie de parler de sa découverte avec mes propres mots. À aucun moment je n’essaie de me mettre à sa place, je raconte toujours Nina Simone à travers mes yeux de jeune fille », précise Chloé Laclan.
C’est après avoir été recalée au concours d’entrée du prestigieux Institut Curtis de Philadelphie – refus qu’elle estime directement lié au fait d’être noire – que celle qui rêve d’être la première concertiste noire se retrouve pianiste dans un bar du New Jersey, où le patron lui demande rapidement de chanter. On est dans les années 1950 : Nina Simone est déjà son nom de scène. Commence une carrière qui l’emmène vers les sommets, malgré une frustration qu’elle garde toute sa vie, contribuant à une fin de carrière marquée par les addictions et une forme d’autodestruction. Ce que pointe Chloé Laclan : « L’ironie du sort est qu’elle a toujours regretté de ne pas avoir pu embrasser la carrière de concertiste classique. Heureusement pour moi, car ce que j’aime c’est la musique qu’elle a créée, d’une certaine manière je l’aime pour ce qui l’a rendue malheureuse… »
De la lutte pour les droits civiques à l’Algérie De toute évidence, Chloé Laclan et Nina Simone n’ont ni le même parcours, ni la même couleur de peau, ni la même tessiture. Pourtant, l’Américaine a révélé chez la jeune adolescente parisienne une nouvelle voie possible : « Faire de la scène et de la musique m’a sauvée de plein de choses, car je n’arrivais pas à gérer certaines émotions qui me dépassaient ». Avec une soif d’apprendre nourrie par une curiosité insatiable : Chloé s’initie au théâtre, au chant lyrique et polyphonique, elle joue du piano et se prend de passion pour l’accordéon quand elle a vingt ans. Avant de plonger dans l’univers de la chanson française avec ses complices de La Crevette d’acier.
J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre est l’occasion pour celle qui par la suite s’est mise à écrire ses propres spectacles, de retrouver ses premières amours. Comme le théâtre, avec le soutien sans faille du multi-instrumentiste Nicolas Coche, lequel l’accompagne aux percussions, au ukulélé et au piano. Sur scène, ils reprennent les morceaux qui ont rendu Nina Simone célèbre, comme Sinnerman, Plain Gold Ring, Be My Husband ou I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free (qui a donné son nom au titre du spectacle) avec une incroyable liberté. Une démarche que l’artiste assume pleinement : « On lui rend hommage en faisant notre propre version des chansons, en leur tordant le cou, car c’est ce qu’elle faisait avec une forme d’irrévérence. Elle avait cette manière de reprendre les morceaux qui donnaient l’impression que c’était elle qui les avait écrits. D’ailleurs, elle ne supportait pas qu’on dise qu’elle était une chanteuse de jazz, elle avait l’impression d’être tellement plus que ça. Dans sa musique, elle mélangeait le blues, le gospel, la transe qui venait d’Afrique et le classique qu’elle appelait “la grande musique” ».
Seule à l’accordéon, Chloé Laclan reprend la mélodie de Strange Fruit, un morceau immortalisé par Billie Holiday, mais que Nina Simone a su s’approprier avec la force qu’on lui connaît. Cette chanson qui parle du lynchage des Africains-Américains dans une Amérique raciste, est l’occasion d’aborder l’engagement de la chanteuse dans la lutte pour les droits civiques. Avec un écho tout particulier dans la vie de Chloé Laclan, qui découvre sa grand-mère pied-noir sous un nouveau jour alors que l’adolescente se passionne pour Nina Simone et ses combats : « Ce spectacle parle de ma propre révolution. J’ai découvert que ma grand-mère que j’adorais essayait de m’enseigner l’amour de mon prochain… avec des limites ! Raciste et antisémite, elle parlait d’une Algérie “idéalisée” où il n’y avait pas d’Algériens. Il a fallu que je trouve comment grandir avec cet amour qui se confrontait à un désaccord profond et surtout un mur de silence. »Comme une revanche, ce spectacle, qui reprend sa tournée après l’épreuve des confinements de 2020, se retrouve joué lors de plusieurs dates en Algérie courant 2022.
J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre est un bel hommage à une artiste qui a marqué l’histoire de la musique, dotée d’une force scénique hors du commun en dépit d’une grande fragilité. Hommage aussi au pouvoir de transformation de l’art, vent de liberté qui peut changer une vie en quelques instants… Et en quelques notes.
ALICE ROLLAND
J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre
14 mars
Salle Jeanne-Oulié, c
ville-meze.fr
Dans un texte d’une vérité redoutable, publié par Mediapart, Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018, pointe l’indécence du coup de force ordonné par Emmanuel Macron pour imposer sa réforme des retraites. « Savez-vous quelle réserve de rage vous venez de libérer ? », demande-t-il au président de la République. Les manifestations spontanées en réaction à l’annonce du 49.3 de trop ne sont pas un dernier coup de sang de contestataires radicalisés mais la réponse légitime d’un peuple majoritaire face à une meute dirigeante qui incarne, de la manière la plus cynique, la réalité de la lutte des classes au XXIe siècle. Une caste politique et économique qui s’acharne à dépecer le pacte social tels des charognards dont la bave souille, à chaque coup de crocs dans les oripeaux démocratiques, nos espoirs d’humanité.
Les générations que l’on voudrait condamner à travailler jusqu’à 64 ans refusent de courber l’échine devant un monarque orgueilleux pour lequel de maigres troupes s’abaissent à monnayer un soutien.
Les yeux dans les yeux
« Savez-vous qu’ils vont mourir un peu plus et de votre main et qu’ailleurs, l’argent coule à ne plus savoir qu’en faire ? », interroge encore avec clairvoyance l’écrivain. Celles et ceux qui vont mourir par le fait du prince ne le saluent pas, elles et ils luttent parce qu’elles et ils sont dignes.
Et si les images de la colère choquent et scandalisent les bourreaux, qu’ils sortent des palais du pouvoir pour justifier leur propre violence. Qu’ils osent, les yeux dans les yeux, argumenter en faveur de leur outrage « républicain » face aux êtres que leurs lois abîment, aux familles qu’elles pressurent et aux jeunes qu’elles privent d’illusions.
« Avez-vous pensé au boulevard que vous avez ouvert devant ceux qui prospèrent sur le dépit, la colère, le ressentiment ? », alerte enfin Nicolas Mathieu. Ce boulevard est celui sur lequel le pouvoir actuel laisse consciencieusement s’entasser ses réformes ordurières dont l’odeur pestilentielle encourage les basses œuvres de l’extrême droite. Prenant le risque qu’aux chiens succèdent les rats.
C’est un peu comme les Folles journées musicales, adaptées à cet art exigeant au possible qu’est celui des conteurs. Il n’y a pas de filet de rattrapage, par d’effets spéciaux venant au secours d’une magie qui a du mal à se décliner, mais juste la voix, les mimiques, les expressions des visages et la saveur gourmande des mots pour construire un spectacle. Les voûtes intimes de L’éolienne ajoutent au mystère que réclament les récits où mythes et merveilleux se croisent. Inscrite dans le temps fort régional dédié aux contes, tout au long de cette semaine, la Folle journée du conte de L’éolienne a été concoctée par Florence Férin, « conteuse partenaire » du lieu et de son équipe.
La preuve par quatre
Quatre conteurs professionnels seront présents aux côtés de Florence Férin, Marc Buléon, Mapie Caburet, Kayro et Sylvie Vieville. Il suffit d’un fil à Florence Férin pour débuter le tissage d’une histoire qui sait trouver un subtil équilibre entre la poésie et l’humour, « mélange de terre fraîche et de ciel » … Marc Buléon puise dans le terreau des Mille et une nuits une grande partie de ses contes lorsqu’il ne nous convie pas à suivre les aventures multiples d’un petit bossu. Éprise de « parlures et de glanages », Mapie Caburet invoque une petite souris, peut-être celle qui s’occupe si diligemment des dents posées sous l’oreiller, et, par son entremise de sage curiosité, glane ici et là contes traditionnels et vieilles histoires. Kayro convoque auprès de lui les animaux de la savane, un « maigre lion boulimique », un « singe hyper-actif », un « porc-épic super nerveux », un « hippopotame naïf », bref, tout un peuple qui vibre aux sons de la mandole et s’extasie des chants d’oiseaux. Accompagnée d’un udu (cet instrument de musique à percussion idiophone du Nigéria en forme de jarre), Sylvie Vieville, aventurière de la parole, mêle aux histoires ancestrales, celles qu’elle a récoltées au cours de ses nombreux voyages. Autant de rencontres fantastiques avec ces biens immatériels que sont les récits merveilleux (c’est-à-dire, dignes d’étonnement) qui structurent nos imaginaires !
En « plus » délicieux, des pauses sucrées ou salées sont proposées par le restaurant voisin de L’éolienne, le Pastels World. La journée offre des moments de scènes ouvertes au cours desquelles les amateurs et amatrices, conteurs et conteuses sont invités à partager leurs histoires – il suffit de s’inscrire auprès de Florence Férin au 06 09 63 06 22.
MARYVONNE COLOMBANI
Fête de la journée mondiale du conte
19 mars, en continu de 15 h à 23 h
L’éolienne, Marseille
04 91 37 86 89 / 07 68 68 60 01
Le musicologue et enseignant-conférencier, spécialiste du phénomène techno à travers les raves et les free parties et des musiques savantes, Guillaume Kosmicki, prend le parti, dans son imposant ouvrage Compositrices, l’histoire oubliée de la musique, d’arpenter le vaste panorama de la composition musicale. Il suit le découpage « classique », en huit sections « habituellement utilisées dans l’histoire de la musique savante occidentale : Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, siècle des absolutismes (musique baroque), siècle des Lumières (musique “classique”), XIXe siècle (musique “romantique” puis “post-romantique”), périodes moderne et contemporaine. »
Une histoire de la condition féminine L’ossature posée, l’auteur découpe chacune de ces parties en un rappel sommaire des dates importantes qui permettent de situer la période présentée. Puis esquisse avec clarté et précision les grandes lignes qui ont déterminé l’évolution des pratiques musicales et de la composition en les articulant dans leur contexte politique, social et économique. Un florilège de destins de compositrices suit ces contextualisations. À travers ces portraits de femmes se dessine une ébauche de l’histoire de la condition féminine. Se lit un constat qui nous montre combien les diktats sociaux, religieux, politiques, qui relèguent aux tâches domestiques, privent d’éducation, limitent les déplacements, placent sous tutelle perpétuelle, ont jugulé les formes d’expression de ce que Simone de Beauvoir nomma le « deuxième sexe ».
Interdiction du chant, puis de la polyphonie ou des ornements, jugés « trop sensuels » aux débuts du Moyen Âge, des opéras ou de pièces trop importantes plus tard, partitions perdues, œuvres délibérément « oubliées »… La liste des facteurs qui ont occulté non seulement les ouvrages mais les capacités des compositrices est tristement longue. Au fil des siècles, de plus en plus de noms cependant émergent, trop souvent inconnus, depuis Sappho de Mytilène (v.630-v.560 av. J.-C.) à Clara Iannotta (née en 1983). L’histoire de la musique s’écrit non du point de vue, mais par le biais de l’évocation des compositrices.
Et maintenant ? Le récit en est limpide et passionnant. Un ultime chapitre dresse un état des lieux aujourd’hui, souligne que si grâce à « #metoo, la parole se libère », « rien ne change » malgré tout, « la réalité froide des chiffres » égrenée brosse un implacable portrait de notre monde contemporain. Une seule femme, Debora Waldman, dirige un orchestre national sur quatorze en France et « pour la saison 2018-2019, 3% des œuvres jouées ont été écrites par des compositrices ». Une anthologie foisonnante, intelligente et documentée qui peut être considérée comme un ouvrage de référence en la matière.
MARYVONNE COLOMBANI
Compositrices, l’histoire oubliée de la musique, de Guillaume Kosmicki
Le Mot et le Reste - 29 €
Il est des disques qui ne peuvent laisser personne indifférent. Boule à facettes du Grand Mal – soit Julia Lopez au chant et Lebannen à la production – en est un. Sur une musique inféodée à aucune chapelle musicale, ce collectif fait partie de cette nouvelle génération d’artistes qui a découvert la musique sur internet, et avec lui son universalité en accès libre. Ici, la pop, le rap, l’électro sont amalgamés dans une fusion vivifiante, aux contours floues, souvent saturés de vocoder, pour un rendu tout aussi perturbant que saisissant. Une démarche qui se veut aussi salvatrice, puisqu’elle émane d’une artiste touchée par deux troubles psychiques, celui de l’aphantasie, soit l’incapacité à se représenter une image mentale, et de déréalisation (pertes de contact avec la réalité).
Saisir au vol Le disque s’ouvre avec Mise en abîme. Un titre aux paroles parsemées de points d’interrogation, une entrée en matière qui sous-tend avec malice le mal-être assumé de l’auteure. « C’est pour cela que j’ai commencé la musique, j’avais des choses à dire. C’est ce qui me pousse, j’essaye d’exprimer comment je tire du positif de ce qui m’arrive », explique Julia Lopez. Une aphantasie qui a des conséquences directes sur son processus de création. « Dans ma tête, je n’ai pas d’images, mais des pensées qui arrivent de façon absurde, j’essaie de les saisir au vol et de les retranscrire », poursuit-elle.
Un travail d’écriture fascinant qui trouve un écrin sur-mesure sculpté par Lebannen, artiste normand qui compose toutes les instrumentales de l’album. Sa musique s’emballe dans une frénésie électro (J’rigole à l’envers), reprend son souffle sur Malade Imaginaire, et nous offre des envolées harmoniques particulièrement réjouissantes – l’introduction de Nature Morte est aussi simple que magistrale. On passe aussi par une pop-soul toujours bien sentie, comme sur le dernier titre de l’album Éclairée par un appareil, un grand écart – échauffez-vous – entre Amy Winehouse et Olivia Ruiz. Et même si le chant de Julia se fait parfois hésitant, notamment rythmiquement, il ne fait que renforcer l’impression d’étrangeté charismatique qu’en procure l’écoute.
L’ensemble respire la fraîcheur d’une nouvelle scène qui semble poindre en France. Celle d’artistes débarrassé·es de toute entrave dans leur processus de création, on pense à Éloi ou LacopinedeFlipper. Une jeunesse qui croque son monde avec une énergie et une culture musicale transversale qui lui est propre, aidée par des logiciels qu’elle maîtrise avec brio. De quoi se féliciter du bon usage des nouvelles technologies.
En préambule, une loge et son miroir enceint de lumières. Anna (Julie Gayet) est maquillée, perruquée, pour incarner son personnage. Puis la voilà sur le plateau de tournage, elle est une femme qu’on quitte, son émotion jouée, saisie en gros plan. D’emblée les fils conducteurs du scénario, coécrit par le réalisateur du film, Sébastien Bailly, et Zoé Galeron, sont donnés : la rupture amoureuse, la mise en abyme, et le double je, entre fiction et réalité, entre « action » et « coupez ».
Comme une actrice, premier long métrage de Sébastien Bailly se centre sur Anna, une actrice à succès, belle quinquagénaire, à l’heure des remises en question. Son compagnon, Antoine (Benjamin Biolay), metteur en scène, a demandé une séparation. Leur fille quitte le foyer pour s’installer avec son copain. Une page se tourne. Antoine a entrepris la création de La Vie est un Songe. Un projet ancien sur lequel Anna et lui ont travaillé autrefois, qu’il monte sans elle, choisissant dans le rôle de Rosaure une comédienne plus jeune.
« Trois gouttes, pas plus » Anna aime toujours Antoine. Elle cherche un remède à ses angoisses grandissantes, et va, comme l’Alice de Woody Allen, dans un quartier chinois où madame Peng, guérisseuse revêche, lui prescrit en mandarin une potion mystérieuse. « Trois gouttes, pas plus », lui intime-t-elle. Bien sûr, Anna désobéit et découvre le pouvoir magique du précieux liquide qui la métamorphose en autant de femmes qu’elle veut. Non plus par le travestissement théâtral mais par une mutation totale. Devenir une autre, plus jeune, plus désirable : une tentation irrésistible et addictive qui la conduit à se substituer à la femme dont Antoine est tombé amoureux (Agathe Bonitzer). Elle devient ainsi la maîtresse de son conjoint sans qu’il s’en doute, retrouvant la force des passions naissantes. Une vengeance de femme sans doute mais aussi une ivresse de mener le jeu.
Comme une actrice est un drôle de film qui ne manque pas de charme : une hybridation entre la comédie romantique – l’Italie et la poétique des ruines en prime, et le conte fantastique. On reconnaît les motifs du genre. On songe à Faust, au Portrait deDorian Gray et même à La Peau de chagrin. Comme dans ces récits, le pouvoir maléfique provoque une perdition et exige une sanction. À se glisser trop souvent dans la peau des autres, on risque de perdre la sienne et à jouer avec le feu, on se brûle immanquablement. Bailly n’hésite pas à prendre au pied de la lettre ces antiennes. Le sortilège se fait piège mais le réalisateur aime trop ses personnages pour ne pas les sauver.
ÉLISE PADOVANI
Comme une actrice, de Sébastien Bailly En salle depuis le 8 mars
La brève ouverture de Toi non plus tu n’as rien vu donne à voir deux corps de femmes plein de vitalité : celui de Claire, incarnée par une Maud Wyler encore lumineuse, et celui de Sophie, la douce et rieuse Géraldine Nakache. Vêtues de maillots colorés, baignant dans l’eau d’une piscine et surtout dans les bruits d’enfants environnants, les deux amies n’échangent que quelques mots – elles n’ont, on le devine, jamais eu besoin de plus. On est alors loin de s’imaginer ce qui est sur le point de se jouer : soit l’incarcération de Claire pour plusieurs mois, le temps du procès qui l’accuse de tentative d’homicide sur enfant de moins de quinze ans.
Déni Le récit de l’emprisonnement, de l’enquête, puis de la procédure judiciaire, recolleront peu à peu les morceaux. Le « tu » invoqué par le titre semble se référer autant à Sophie, amie généreuse, ou encore au mari de Claire, incarné avec douceur et acuité par le toujours impeccable Grégoire Colin. Mais il se réfère également à ce spectateur qui, en scrutant ces corps encore sveltes, n’y a pas décelé la tragédie à l’œuvre. Personne n’a alors voulu voir, entendre, concevoir que Claire était enceinte. Ce qui n’empêche pas chaque personnage de douter de sa propre perception, mais aussi de l’honnêteté de Claire. N’avait-elle rien vu, rien senti, de ce qui lui arrivait, elle qui avait déjà donné la vie à deux enfants ? N’a-t-elle pas compris, cette nuit-là, qu’elle était en train d’accoucher ? N’a-t-elle pas eu pitié de cet enfant qu’elle a refusé de reconnaître comme tel, et qu’elle a manqué de tuer, par mégarde ?
Discernement Le spectateur n’est ici pas placé en position de juré ou de juge : c’est bien dans les pas de Sophie qu’il s’inscrit. Convaincue non pas de l’innocence, mais de l’humanité de son amie, celle-ci revêt sa robe d’avocate pour prendre sa défense tout au long d’une procédure que Béatrice Pollet filme avec nuance et générosité. L’incarcération de cette jeune mère encore fragile psychologiquement interroge, de même que l’acharnement d’une procureure encore juvénile – Ophélia Kolb, habituée des rôles d’enquiquineuse. Mais le positionnement du juge – émouvant Pascal Demolon – se révèle rapidement moins figé qu’attendu. La longue maturation de ce film, qui aura nécessité une décennie de recherches et d’écriture sur le sujet, lui apporte une véritable ampleur, ainsi qu’une justesse dans l’évolution des regards qui entourent et accompagnent Claire. Mention spéciale à Fatima Adoun, qui se sort avec les honneurs du rôle un brin balisé de la codétenue idéale.
SUZANNE CANESSA
Toi non plus tu n’as rien vu, de Béatrice Pollet En salle depuis le 8 mars