dimanche 22 février 2026
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« Toutcourt »: un grand écran pour les petits

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Image tirée du film “Sekool” de Stenzin Tankong. Il était projeté le 16 mars au Petit Théâtre de La Criée

Ce festival marseillais annuel offre une occasion unique de découvrir des œuvres cinématographiques créatives et stimulantes dans un format court. Du 13 au 18 mars, à La Criée, les films présentés cette année sont issus de festivals renommés tels que celui du court métrage de Clermont-Ferrand. Des fictions, des documentaires et des films d’animation pour tous les âges, avec des séances spécialement dédiées aux enfants, destinés à un public que l’on espère divers et enthousiaste.

Le festival est présenté par Sébastien Duclocher et Laurence Ripoll, deux experts du format court. La clôture le samedi 18 mars à 20h30 est marquée par une carte blanche aux étudiants du département Sciences arts et techniques de l’image et du son d’Aix-Marseille Université. Pour les familles, une séance spéciale pour les enfants de 3 ans et plus a lieu le mercredi 15 à 10 heures, sans oublier la programmation dédiée aux scolaires. Pour les adultes, les séances se déroulent les mercredi 15, jeudi 16 et vendredi 17 mars, à 19 h et 21 h, avec cinq programmes différents présentant les films primés.

Du monde entier
Parmi les œuvres, on retrouve de très courts métrages de moins de dix minutes, comme O28, chronique d’un crash de tramway à Lisbonne, la production néerlandaise Paniek ou le conte animé Marie Boudin de Margot Barbé. Kids de Michael Frei, interrogation sur l’égalité, est repris dans les programmes du 15 et du 16 mars.

Le festival voyage au Nigéria avec Olive Nwosu pour Troublemaker, en Corée du Sud avec Mascot, film d’animation dont le protagoniste est un renard, dans l’Himalaya indien pour les aventures scolaires du héros de Sekool de Stenzin Tankong, ou pour le plus dramatique I väntan på döden de la Suédoise Isabelle Björklund, autour de la mort d’un père. Le festival montre de nombreuses autres œuvres du monde entier, de l’Estonie au Ghana, du Japon à l’Afrique du Sud. Le changement climatique est illustré par le très juste documentaire expérimental américain California on fire de Jeff Frost.

La production française n’est pas en reste avec plusieurs bijoux, comme Teen Horses de Valérie Leroy, chronique de l’arrivée d’un adolescent dans un nouvel établissement, ou encore Raout Pacha d’Aurélie Reinhorn qui choisit des travaux d’intérêt général comme toile de fond. Autant de belles opportunités de découvrir ce pan souvent méconnu du cinéma.

PAUL CANESSA

Toutcourt
Du 13 au 18 mars La Criée, théâtre national de Marseille
theatre-lacriee.com

Quand Proust rencontre les Monty Python

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Scandale et décadence @ Charles Chauvet

Dès le titre, et même si l’on n’a pas lu la feuille de salle, on sent l’imposture. Le doublet des noms Scandale et décadence convoque « grandeur et décadence », cette expression issue d’une partie du titre complet du roman de Balzac, César Birotteau, fertile dans les imaginaires (elle sera reprise par Buster Keaton, Raymond Bernard, Evelyn Waugh, Gibbon, Kurt Weill…). Cependant il s’agit de Marcel Proust, non pas une reprise scrupuleuse de La Recherche, mais l’utilisation du procédé de l’analepse, ce fameux « retour en arrière » qui éclot alors que l’auteur mange une madeleine trempée dans une tasse de thé. Les souvenirs personnels rendent comptent aussi des mœurs d’une classe révolue dont les derniers moments affleurent au seuil d’une époque nouvelle (thématique analysée dans la thèse de Marjolaine Morin parue aux éditions Orion, Grandeur et décadence de l’aristocratie chez Marcel Proust). 

Anaïs Muller et Bertrand Poncet, alias Ange et Bert (paronymie voulue avec Hebert, le père révolutionnaire de l’hébertisme ?), poursuivent, avec le troisième « tome » de leurs Traités de la perdition, l’exploration des mécanismes du désir et de la fiction. Musique de fête, bruits de conversations précèdent l’entrée des deux comédiens annoncés par un comparse, ballet à la main qui rythme avec enthousiasme leur arrivée dansante et cocasse (les mouvements de Bert font penser à ceux de Berthold dans le film Les aventures du baron de Münchausen de Terry Gilliam – d’ailleurs Bert/ Berthold, une autre clé ?). 

Le Congo à Paris
On les voit d’abord filmés lors d’un périple donquichottesque dans les Alpes, en quête d’une fontaine d’eau censée les « requinquer » et ne trouver que des sources taries. Les deux personnages, snobs au possible, médisent avec délectation de leurs connaissances, se trouvent des liens de parenté remontant aux croisades, flirtent un peu à la manière d’un vaudeville, se regardent dans une vidéo en Afrique, attendre à Kinshasa un sorcier qui leur a donné rendez-vous en fait au bar Le Kinshasa, dans le quartier Barbès à Paris ! 

On rit beaucoup dans ce spectacle qui ne cesse de jouer avec les codes et les formes. Certains dialogues semblent nés du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert : la vacuité va de pair avec la fin de ce « monde perdu » que la littérature permet de retrouver… Le salon dans lequel tout se joue est tour à tour, dans l’intelligente scénographie de Charles Chauvet, une pièce d’apparat, une chambre, un lieu où s’exercent des pratiques sadomasochistes, exacerbant le duel verbal. Les mots joutent, les corps se cherchent et se repoussent. Le regard de chacun est vide sans le concours de l’autre, les paroles de l’un ne prennent du relief que confrontées au cœur du dialogue. Les faits énoncés prennent leur envol parce qu’il y a un auditeur. Le quatrième mur s’efface parfois, le public est pris à parti, se transformant lui-même en personnage. La dualité est consacrée en principe essentiel de l’existence. La solitude est stérile, la création a besoin de l’autre pour se concevoir et se réaliser. Du théâtre à l’état pur !

MARYVONNE COLOMBANI

Créé les 27 et 28 février à La Passerelle, scène nationale de Gap-Alpes du Sud, Scandale et décadence a été donné les 2 et 3 mars au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence et le 11 mars au Théâtre des Halles, Avignon.
Le spectacle se jouera les 6 et 7 avril au Théâtre du Briançonnais, Briançon

Falaise, chute ou effondrement ?

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Falaise © François Passerini

Cinq représentations n’auront pas suffi à satisfaire la demande tant Falaise était attendu. La création 2020 de la compagnie franco-catalane Baro d’evel a reçu un accueil triomphal unanime et mérité. Comment ne pas sortir émerveillé voire subjugué par ce conte transdisciplinaire foisonnant où s’enchevêtrent théâtre, cirque, danse, chanson… Et même fanfare quand les interprètes, une fois la pièce terminée, font durer le plaisir dans le hall du théâtre, instruments en main et en bouche. Auparavant, une heure quarante-cinq durant, la troupe enchaîne des scènes fascinantes de créativité, de poésie, de drôlerie, d’acrobatie, et de mystère aussi. Falaise est le négatif parfait de , œuvre prologue d’un diptyque enchanteur, programmée la semaine précédente au Pavillon Noir, à Aix-en-Provence. Le duo cofondateur de la compagnie, Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, seul en scène dans , est ici entouré de six autres protagonistes. Le rapport à l’autre questionné dans la première pièce s’est étendu, dans la seconde, à la complexité des rapports sociaux. Même la distribution animale est démultipliée avec, au lieu d’un corbeau-pie, une nichée de pigeons taquins et un cheval blanc majestueux et impassible devant la frénésie d’une civilisation au bord de l’effondrement. L’enveloppe immaculée et rassurante de est devenue, dans Falaise, une enceinte aux murs noirs fissurés d’où surgissent, s’envolent, chutent et disparaissent des personnages intrigants. De quel monde viennent-ils ou quel monde fuient-ils ? La scène du couple dont les vêtements se craquèlent tels deux êtres qui se démembrent à leur propre contact est l’une des plus fortes du spectacle. Et la dualité de leurs sentiments de donner le fil rouge d’un spectacle où les humains sont sans cesse partagés entre individualisme et solidarité, repli et communion. À la sortie du théâtre, tous les visages expriment la même de joie et sérénité.

LUDOVIC TOMAS

Falaise a été joué du 28 février au 4 mars, à La Criée, théâtre national de Marseille.
Une programmation du Théâtre du Gymnase hors les murs.

« Phèdre » : le goût de l’épure

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Phèdre © Sigrid Colomyès

Créée en 2022 aux Tréteaux de France pour succéder à Bérénice, Britannicus et Andromaque, la Phèdre de Robin Renucci s’épanouit ces jours-ci au Petit Théâtre de La Criée. Le dispositif qui s’y déploie n’est pas nouveau : une scène circulaire bordée de quatre entrées accueille les comédiens, livrés sans ambages à des spectateurs tous proches. Sans aucun autre effet que quelques costumes – malheureusement fort peu seyants – les comédiens s’emparent du texte avec fougue et grâce. Chacun excelle à faire entendre et comprendre ce texte si lointain, dans toute sa richesse, toutes ses ambiguïtés et toute sa profondeur. 

Douce stupeur
Texte qui place, une fois n’est pas coutume, son personnage éponyme en son centre, et auquel la mise en scène emboîte le pas : Marilyne Fontaine est une Phèdre inspirée, poussée dans ses retranchements par sa passion interdite, mais aussi et surtout par sa solitude et sa fragilité. Seule l’Oenone douce et maternelle de Nadine Darmon semble prête à lui accorder le pardon et le repos qu’elle implore, mais elle le fait en dépit de toute morale et de toute raison. Thésée a les traits et la voix ouverte et outrée de Julien Tiphaine : il occupe l’espace, tonne, rage. Prompt à condamner sans avoir pris le temps de juger, il disqualifie sans l’entendre non plus son fils Hippolyte – Ulysse Robin, jouant sur le même fil entre douce stupeur et colère. Le parallèle entre l’aveu de l’amour incestueux de Phèdre pour Hippolyte et celui d’Hippolyte pour la tendre et courageuse Aricie – Eugénie Pouillot – se voit lui aussi habilement souligné, dans les inflexions de voix, gestes et jeux de regards qui accompagnent ces scènes jumelles. Car ce n’est certes pas un amour partagé qui unit ces deux personnages, mais bien une parenté dans le tragique.

SUZANNE CANESSA

Phèdre s'est joué jusqu’au 10 mars à La Criée, théâtre national de Marseille.

Au musée Ziem, une galerie de portraits

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Camille Claudel, Portrait de Rodin après 1892 Plâtre patiné à la cire 42 x 26 x 30 cm - Musée Ziem, Martigues

À l’occasion de Miroir Ô Miroir, 145 œuvres sortent des réserves sur un fonds qui compte pas moins de 9000 pièces de l’Antiquité au XXe siècle. Sans surprise, le parcours analytique ébauche quelques réponses aux questions que le portrait suppose en tant qu’excellent révélateur de la société. Qui ? Quoi ? Pourquoi ? Comment ? Ainsi les portraits officiels, évoqués ici par quatre anciens maires de Martigues, deux ecclésiastiques et un gouverneur d’Indochine. En pied ou en buste, en habit ou en uniforme, ils disent beaucoup de leur personnalité selon qu’ils ont choisi de se représenter avec tous les honneurs ou en toute humilité. De la même manière, portraits et autoportraits d’artistes soulèvent un coin du voile sur leur manière d’affirmer leur statut. En 1883, Aimé Ponson se peint dans un style purement académique, fond sombre et pose hiératique, tandis que Ziem ose une touche et une palette chromatique plus « modernes », expérimentant une dynamique nouvelle. Plus proche de nous, en 1984, André Villers photographie Hans Hartung de dos tandis qu’en 1987, Bernard Boespflug saisit au vol le jeune Gérard Traquandi. Le buste de Rodin sculpté par Camille Claudel, en plâtre patiné à la cire, garde les traces de leur passion fougueuse tandis que le buste de Mistral coiffé d’un chapeau par Carli, en plâtre et ciment blanc armé, affirme sans ambages l’autorité de l’écrivain. Images posées ou volées, les artistes gardent leur mystère.

Félix Ziem, Autoportrait 1855, Huile et craie sur toile 91 x 66 cm – Musée Ziem, Martigues (c) Gérard Dufrêne

En tous genres
Hésitation, Tristesse, Rêverie après le bal… Une série de portraits de modèles inconnues ont pour unique objet le symbole ou la métaphore. La lithographie Les Yeux clos d’Odilon Redon, dont la peinture est au musée d’Orsay, en est l’un des meilleurs exemples qui marqua l’émergence du mouvement symboliste. Là le portrait dépasse le vivant pour atteindre le monde des rêves et de l’invisible. D’autres, comme Fernande Hortense Cécile de Martens, peintre et cofondatrice du musée Ziem, transforment une scène de genre (Visite au grand-père) en allégorie auréolée de lumière divine. Plus conventionnels, les portraits régionalistes ou réalistes comme les portraits bourgeois sont le miroir des castes, des cultures, des arts de vivre. On s’y représente en costumes traditionnels, avec les attributs liés à sa fonction, dans un décorum qui raconte son époque. À l’issue de l’exposition, on s’interroge sur ce que dira de nous les selfies…

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Miroir Ô Miroir 
Jusqu’au 21 mai
Musée Ziem, Martigues
martigues.fr

I am Mehdi : un modèle s’expose

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Vue de l'exposition I am Mehdi © JC Lett

Aller aux 7 clous, c’est forcément rencontrer le propriétaire des lieux : les expositions se déroulent dans le loft de Patrick Raynaud, rue de Crimée, au bas du boulevard National, et il faut prendre rendez-vous avec lui pour les visiter. Cet ex-artiste et ex-directeur de plusieurs écoles d’art continue ainsi à partager son goût pour l’art, la transmission et les rencontres, en organisant (et finançant) des expositions qu’il invente, quand ça lui chante. Et en l’occurrence, I am Mehdi : Mehdi est un jeune voisin de Patrick Raynaud, fréquentant ses vernissages. 

S’intéressant depuis longtemps à l’art et à la mode, et sollicitant même de son propre chef certains photographes et artistes qu’il admire pour poser pour eux (Pierre et Gilles, par exemple). Sa façon à lui « d’être artiste », discrètement, car sa famille, dont il dépend pour tout, a un rapport plus qu’hostile à cette passion. C’est ainsi que Patrick Raynaud a eu l’idée d’imaginer cette nouvelle exposition chez lui : non pas d’un artiste, mais d’un modèle. Et de demander, en plus des images de Mehdi qui existaient déjà, à des artistes ami·e·s d’en faire d’autres.

Vue de l’exposition I am Mehdi © JC Lett

Faux désordre
Les photographies, reproduction de peinture et dessins de tous formats sont affichés directement sur les murs, distribués dans un faux désordre. Proposant des jeux de regards, des rapprochements d’attitudes, de poses, d’échos formels entre archives personnelles et œuvres. Crâne rasé sauf le dessus, oreilles décollées, grand front, grand yeux, nez aquilin, bouche pulpeuse entourée le plus souvent d’un bouc barbe, petit gabarit, svelte et musclé, Mehdi y figure en gros plan, en pied, de profil, de face, en plongée ou contre-plongée, portraits ou buste. Il ne sourit jamais, est quasiment toujours seul et, lorsque son regard n’est pas tourné vers l’intérieur, semble habité par un doute, une question, une tristesse. 

Tout en mettant en valeur son visage et sa musculature, quelques artistes s’amusent à le mettre en scène dans des clichés marseillais ou orientalistes (Pierre et Gilles, Alix Temmelin), confrontent sa masculinité et sa féminité (Robert Escalera, Sofiane Vincent), le sculptent dans des ombres et lumières méditerranéennes (Marc Antoine Serra, Mathias Cassado Castro), ou le saisissent dans des noirs et blancs brutaux ou délicats (Julian Johannes Olbrich, Mr Collodion, Arnaud du Boistesselin). On le quitte, allongé sur le parquet des 7 clous, photographié par André Mérian, le long du mur, habillé de noir, main sous la tête, désœuvré, regard tourné vers le plafond.

MARC VOIRY

I am Mehdi
Jusqu’au 15 avril
Les 7 clous,Marseille
06 80 57 29 84
septclousamarseille.com

Raphaëlle Delaunay : « La double peine »

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Raphaëlle Delaunay © Marc Domage

Zébuline. Vous présentez Hop ! au Théâtre de l’Olivier, à Istres, un spectacle coécrit avec l’acteur Jacques Gamblin. De quoi est-il question ?
Raphaëlle Delaunay. C’est une rencontre entre deux êtres qui vont connaître les joies et les affres de se confronter. Avec tout ce que la rencontre de l’autre génère comme bouleversements. C’est à la fois très simple, très banal, métaphysique parfois. On est sur un mode plutôt léger voire absurde donc avec la petite mécanique qui fonctionne dans les duos comiques. On est toujours en désaccord mais on sent un profond respect mutuel. Il y a de l’admiration pour le domaine de chacun.

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer ce duo entre acteur et une danseuse ?
C’est lié à nos deux personnalités. Jacques est très danseur pour un comédien et je suis très comédienne pour une danseuse. Il y avait une évidence à croiser nos désirs respectifs pour voir comment cela pouvait s’hybrider. 

Est-ce une pièce dansée ou une chorégraphie jouée ?
Le terme n’existe pas encore pour définir ce que c’est. Je ne sais pas quel est le pourcentage de théâtre ou de danse pour dire si cela penche d’un côté plutôt que de l’autre. Dans Télérama, ils ont appelé ça « une fantaisie théâtrale ». C’est un objet singulier. La forme finalement importe peu. Les spectateurs se font vite cueillir par une lame de fond qui est l’authenticité de cette rencontre et tout ce que cela met en jeu.

Cela parle aussi de l’exploration du corps, de l’espace, du temps et des possibilités infinies qu’offre le duo pour cela…
Dès que l’on met deux corps dans un endroit, l’espace est en jeu. L’espace devient un personnage, il est agissant sur nos comportements et nos corps. Il est comme un médiateur : quand on n’arrive plus à se parler de façon directe, c’est lui qui nous réunit. Et qui crée des divergences aussi. On se retrouve sur le désir de faire œuvre commune, de dialoguer. Que ce soit avec la voix ou le corps… C’est juste le medium.

Vous vous produisez le 8 mars. Qu’est-ce que cela évoque pour vous ?
Je suis concernée à double titre par les inégalités car je ne suis pas seulement une femme, je suis une femme de couleur. Pour reprendre des termes à la mode, je suis dans l’intersectionnalité donc dans la double peine. J’essaie simplement d’avoir un peu de légèreté. Et dans Hop !, ces questions sont à l’œuvre.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Hop ! s'est joué le 8 mars au Théâtre de l’Olivier, Istres
scenesetcines.fr

Flavia Coelho : « Une scène 100% féminine et revendicatrice » 

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Flavia Coelho © Youri Lenquette

Zébuline. Lors de la sortie de votre dernier album DNA, en 2019, vous affirmiez que vous ne vous étiez jamais sentie aussi bien dans la vie. Pour quelles raisons ?
Flavia Coelho. J’allais avoir 40 ans et je sentais que plein de belles choses m’arrivaient. On connaît la suite… Mais pour parler de manière générale, je suis quelqu’un d’optimiste malgré tout le pessimisme qui existe autour de nous. Le monde va mal, il faut le reconnaître. J’essaie de coller des fragments de bonheur par-ci, par-là pour résister. J’ai aussi la chance de vivre de ma musique et c’est un cadeau dont j’ai conscience tous les jours.

N’est-ce pas aussi la maturité à la fois artistique et personnelle qui permet cette façon de s’épanouir dans un monde qui n’est pas très joyeux ?
Cela aide un peu et en même temps, j’ai l’impression que plus on vieillit, plus on perd le côté ludique de l’enfance. Alors j’essaie de l’entretenir. J’ai 42 ans et je suis heureuse d’être en bonne santé, de pouvoir jouer des instruments, d’utiliser mon regard, ma parole… et de donner un peu de bonheur à ceux qui écoutent ma musique.

Vous avez enregistré quatre albums en moins de dix ans que vous avez défendus et continuez de défendre sur scène sans quasiment d’interruption. D’où vient cette énergie ?
Cela vient de plein de petites choses de la vie et surtout de pouvoir vivre et m’épanouir de mon art. J’ai commencé la musique à l’âge de 14 ans, dans un pays très patriarcal. À l’époque, c’était plus compliqué qu’aujourd’hui de devenir chanteuse. J’ai grandi au sein d’une famille modeste et assez religieuse. Au Brésil, les castes sont assez claires. Quand on est pauvre, on est pauvre. On n’a pas vraiment le droit de dépasser ce seuil. J’ai réussi à m’extirper de tout ça et construire mon chemin comme je le voulais. Ça m’a donné de la force. C’est important de regarder d’où l’on vient, de se rendre compte de son parcours.

Même en France, il vous a fallu de la patience et de la détermination pour mettre votre carrière sur les rails sur lesquels elle est aujourd’hui.
C’est le parcours que nous connaissons tous un peu quand on choisit de vivre de sa passion. C’est un métier dont on n’est jamais sûr et qui dépend exclusivement de soi-même. Il faut déjà trouver ses bases pour créer quelque chose et par la suite trouver des collaborateurs, toute la machine qui fait que le projet puisse avancer, convaincre un maximum de personnes que ce qu’on est en train de faire est bien… J’ai vu les difficultés que cela représentait de chanter dans une autre langue. Mais je suis quelqu’un de passionné qui ne lâche pas le morceau.

Que retenez-vous de la dernière élection présidentielle au Brésil ?
C’est un soulagement que Lula soit de retour. Je l’aime de tout mon cœur et souhaite le meilleur à ses équipes. Une énorme blessure a été ouverte et le pays est partagé en deux. Il reste beaucoup de boulot à faire et il faudra quelques années pour guérir les stigmates du gouvernement précédent.

Le clivage existait auparavant. Il a été juste accentué, appuyé avec l’arrivée de Bolsonaro. C’est ce que font les extrêmes droites partout : donner de la voix à des personnes qui n’ont pas le courage de dire leurs conneries.

Vous vous produisez à Marseille, au Makeda, pour une soirée spéciale 8 mars. Cette journée internationale pour les droits des femmes est-elle importante pour vous ?
J’étais déjà touchée par ces questions-là dans mon pays. Même si c’est un peu plus simple pour moi aujourd’hui, je vois bien le nombre de femmes en tête d’affiche dans les festivals. On n’est pas encore tout à fait dans la parité ! Il faut continuer à se battre en organisant des événements comme celui du 8 mars au Makeda. Aude et Francine [les cofondatrices du lieu, ndlr] essaient de mettre au maximum en avant les projets artistiques féminins. Pour moi, c’est très important d’avoir ce rendez-vous annuel à Marseille et de partager une scène 100 % féminine et revendicatrice.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Flavia Coelho était en concert le 8 mars avec Karimouche et Soul Sliders au Makeda, Marseille
lemakeda.com

Maguy Marin : « Les gens ont décidé de ne plus subir »

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Maguy Marin © Tim Douet

Zébuline. Pourquoi avoir choisi de donner une nouvelle vie à Umwelt, presque vingt ans après sa création ?
Maguy Marin. Parce qu’il y a eu de la demande. Des programmateurs avaient envie de revoir et rediffuser cette pièce. Peut-être parce qu’elle a marqué quelque chose à un moment donné. Mais à sa création en 2004, elle a été reçue avec beaucoup de difficultés de la part du public. Et les programmateurs travaillant en fonction des goûts du public, au début, elle n’a pratiquement pas tourné. Malgré quelques très très bonnes critiques. J’ai été soutenue par une poignée de personnes qui ont eu du courage et m’ont permis de la jouer.

Comment expliquez-vous le mauvais accueil du public à l’époque ?
Beaucoup de gens ont été déstabilisés parce que c’est une pièce dans laquelle il n’y a pas d’événements, pas de déroulé, pas de chronologie. Il n’y a pas d’histoire en fait. C’est une seule et lente chose qui se répète indéfiniment, avec des petites variations. C’est comme quand on regarde la mer : c’est toujours la mer. Mais elle est fascinante parce que tout change tout le temps : la couleur, les vagues, les effets du vent… Unwelt est une pièce sur la violence du monde mais il faut être patient pour la voir.

Est-ce toujours le mot chorégraphe qui définit le mieux votre travail actuellement ?
Ça dépend ce qu’on entend par chorégraphe. Si c’est quelqu’un qui met des corps dans l’espace et dans le temps, oui, je suis chorégraphe, bien sûr.

Allez-vous voir des spectacles de danse ?
De temps en temps, mais on ne peut pas dire que je sois une fervente des spectacles de danse. Pour moi, la question n’est pas de savoir si c’est de la danse ou pas, c’est la qualité qui m’intéresse. Il faut que ce soit un travail singulier, qui ne se répète pas de pièce en pièce, qui ne copie pas les uns et les autres, qui est en dehors de l’air du temps.

Trouvez-vous votre bonheur dans la génération actuelle ?
Oui. Ce ne sont peut-être pas des chorégraphes comme les gens l’entendent mais des artistes qui viennent du théâtre, des arts plastiques, de la musique ou du cirque. J’ai toujours aimé le brassage des arts de la scène. Dernièrement, j’ai vu par exemple le travail de Flora Détraz au Théâtre de la Croix-Rousse, [la pièce Glottis, ndlr].


Votre dernière pièce, Y aller voir de plus près (2021), puise dans La Guerre du Péloponnèse de Thucydide. En 2009, déjà, vous vous empariez de textes épiques avec Description d’un combat. La guerre est-elle quelque chose qui vous hante ?
Ça peut être une préoccupation pour un artiste. On a intérêt à se pencher un peu dessus parce que le jour où elle va nous tomber sur la figure…

Vous considérez-vous comme pacifiste ?
Ça dépend qui j’ai en face. A priori, je n’ai pas envie de taper sur quelqu’un. Mais si les injustices sont trop criantes, si on a des gens comme Le Pen, Zemmour… là, je ne suis plus du tout pacifiste.

Vous êtes une artiste qui n’a jamais mis ses valeurs progressistes en sourdine. La France de 2023 est-elle pour vous un modèle de démocratie et de justice sociale ?
Pas du tout. Et au contraire. On vit une régression sanglante. Ce que l’on vit est terrible. Tout est remis en question, toutes les luttes sociales gagnées à l’après-guerre, la liberté des femmes, l’IVG… Mais une parole est en train de se libérer sur ce que les femmes n’ont plus envie d’accepter. Et j’espère bien que cela va continuer à s’étendre à toutes les personnes qui ont encaissé pas mal de choses et qui aujourd’hui décident de ne plus se laisser faire. Cela va prendre du temps pour sortir des moules mais au moins les gens ont décidé de ne plus subir. On le voit bien pour les retraites.

À ce propos, que représente pour vous le 8 mars ?
J’y mets toutes les rages sociales accumulées depuis des dizaines d’années. Tout ce qui tend à libérer les personnes, femmes ou hommes, de carcans, d’humiliations et de soumissions qu’on leur impose, me réjouit beaucoup. Il faut qu’on relève la tête et c’est ce qui est en train de se passer.

Quels sont vos projets ?
Au mois d’avril, je vais travailler avec des amateurs à La Comédie Saint-Étienne puis à l’automne, je vais préparer une création avec ma compagnie.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Umwelt, de Maguy Marin s'est joué les 8 et 9 mars au Zef, Marseille
lezef.org

Souad Massi : « Le combat continue » 

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Souad Massi © Yann Orhan

Zébuline. Votre deuxième concert en France a eu lieu dans notre région, en 1999, aux Suds, à Arles, dont vous êtes d’ailleurs devenue une fidèle. Que vous évoque cette époque à laquelle vous veniez de quitter l’Algérie pour vous installer définitivement en France ?
Souad Massi. Ma première sortie d’Algérie était pour un concert au Cabaret Sauvage, à Paris. La deuxième date était en effet à Arles. C’était pour moi une très belle découverte ; je suis tombée amoureuse de la ville. Cette époque m’a marquée. J’en garde de très bons souvenirs.

Presque vingt-cinq ans et dix albums plus tard, vous jouez au Silo, à Marseille. Que diriez-vous qui a fondamentalement changé dans votre approche de la musique, de la composition ?
J’ai évolué, appris des choses, fait des rencontres, artistiques et humaines. J’ai appris à aller à l’essentiel dans la musique, à ne pas surcharger d’arrangements, à aller vers la mélodie et mettre plus en avant le texte. J’ai toujours aimé le folk. Mais je m’ouvre plus à d’autres musiques aujourd’hui. Parce que j’ai beaucoup voyagé, embrassé d’autres cultures. C’est magnifique de pouvoir traduire tout ça dans une chanson.

Quand vous étiez encore en Algérie, vous vous êtes aussi tournée vers le flamenco et le rock !
Plus jeune, j’écoutais beaucoup Paco de Lucía et Camarón. On donnait des concerts de rumba et de flamenco. Le rock me faisait un bien fou. J’ai même fait partie d’un groupe de hard rock.

Souad Massi © Yann Orhan

Sequana, votre dernier album, est marqué par les contributions de Justin Adams, Piers Faccini ou la flûtiste Naïssam Jalal. Trois artistes qui se nourrissent de croisements d’esthétiques, entre folk, musiques du monde, classique ou rock. Vous reconnaissez-vous dans cette famille de musicien·nes ?
Je choisis les collaborations avec des artistes qui me ressemblent. Quand j’ai contacté Justin Adams, je connaissais très bien son parcours, sa richesse musicale et sa curiosité. Il m’a écoutée, structurée et a su traduire mes envies. Avec Piers Faccini, on a presque le même univers. Il est dans la recherche. J’adore sa voix. C’est pour ça que je l’ai invité sur Mirage, une chanson qui me tient à cœur. J’ai rencontré Naïssam Jalal lors d’un festival. Je suis tombée sous le charme de cette grande artiste qui a un son particulier. Je ne connais pas beaucoup d’artistes femmes comme elle dans le jazz.

Pourquoi l’avoir appelé Sequana ?
On sait peu de choses sur cette déesse gauloise [liée à la Seine, ndlr]. Je ne connaissais pas Sequana et je suis tombée sur une statuette. J’ai découvert qu’elle avait un pouvoir de guérison et que les gens se rendaient à son sanctuaire près de Dijon pour faire des vœux. J’ai été étonné d’apprendre que même des chirurgiens y allaient pour lui demander son soutien. C’est aussi un endroit où les visiteurs allaient chercher un apaisement. Cela m’a inspirée.

Qu’avez-vous voulu exprimer à travers ce disque?
Avec le Covid, j’ai eu le temps de réfléchir et de me poser plein de questions. J’en ai profité pour écrire. L’album parle de la complexité des relations humaines, de la solitude, de l’adolescence et de la jeunesse qui peuvent parfois être vécues comme des périodes très difficiles. Ils ont à subir ce que les adultes choisissent pour eux. Ils peuvent se sentir incompris et vivre à leur niveau des injustices. Je rends aussi un hommage à Victor Jara, artiste chilien résistant qui est un héros pour moi. Dans la chanson Dessine-moi un pays, je parle de toutes ces personnes contraintes de quitter leur pays d’origine pour fuir la guerre et la misère. La chanson Sequana est dédiée à mes filles de 17 et 12 ans ; j’ai essayé d’y mettre un concentré de bonnes énergies.

Comment avez-vous vécu la vôtre d’adolescence ?
J’ai l’impression d’être passée de l’enfance à l’âge adulte. Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu une adolescence compliquée. J’étais introvertie et suis toujours très pudique. Il n’y avait pas non plus beaucoup de communication dans ma famille malheureusement. Je me réfugiais dans la lecture et j’ai créé mon monde imaginaire.

Que représente pour vous la journée du 8 mars ?
Une date importante pour que le combat continue. Je soutiens plusieurs associations qui se battent pour l’égalité. Il faut sensibiliser les femmes et les hommes sur la question du respect. Il faut aussi une loi qui nous protège.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Sequana de Souad Massi