dimanche 22 février 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 369

Zébuline soutient le mouvement contre la réforme des retraites

0

Le report de l’âge de départ à la retraite à 64 ans imposerait à la France un bond en arrière de plus de quarante ans. Un projet de loi dont l’esprit contre-révolutionnaire rivalise avec les textes les plus rétrogrades votés au cours des dernières décennies sous des gouvernements de droite libérale. Il n’y a d’ailleurs qu’à observer qui le soutient pour se convaincre des intérêts qu’il entend servir. N’en déplaise au ministre du Travail Olivier Dussopt, que ses origines politiques transforment en transfuge de classe. Depuis plusieurs semaines, à travers une mobilisation à l’ampleur inédite depuis le mouvement contre le plan Juppé en 1995, l’écrasante majorité des Françaises et des Français exprime son refus de se voir voler deux années de vie non travaillées. Et la solidité de l’unité syndicale de constituer elle aussi un événement historique dans le feuilleton des luttes sociales qui ont marqué le pays. Malgré ces éléments à même de mettre en doute, à défaut de la justesse, la légitimité d’une réforme, le pouvoir macroniste, inspiré par ses alliés naturels « Républicains », refuse toute concession. Mentant éhontément sur sa disposition à discuter avec les représentants des salarié·es qu’il refuse avec obstination de recevoir ne serait-ce que pour décrisper un conflit en mesure de se durcir. 

Revitalisation démocratique
Dans la continuité du vote bloqué au Sénat précédé par une parodie de débat à l’Assemblée nationale, la minorité gouvernementale s’enfonce dans la pratique autoritaire d’un parlementarisme dévoyé. Quelle que soit l’issue de cette séquence législative, le fonctionnement de nos institutions en sortira asséché. Au regard des contestations populaires qui butent sur le mur du mépris politique depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, notre constitution ne peut plus être dispensée d’une refonte de ses logiques de représentation. Qu’on la nomme VIe République ou non, un processus constituant qui garantisse l’intervention citoyenne la plus large à tous les échelons décisionnaires semble la condition sine qua non d’une revitalisation démocratique. L’espérer de la part de ce gouvernement s’avérant illusoire, la mobilisation sous toutes ses formes demeure l’option la plus légitime pour stopper ses rêves de régression.

LUDOVIC TOMAS

« Le couloir rouge », les êtres et le monde

0
Accueilli par les Nouvelles Hybrides, Brice Matthieussent présentait à la bibliothèque de Jouques son dernier ouvrage Le couloir rouge
Rencontre avec Brice Mathieussent © Nouvelles Hybrides

Le « bruit des mots » ne cesse de palpiter grâce à l’association des Nouvelles Hybrides qui multiplient rencontres et ateliers littéraires tout au long de l’année. La bibliothèque de Jouques, partenaire de longue date de l’association, accueillait, avec la complicité d’Élodie Karaki, l’écrivain, professeur d’esthétique, traducteur, Brice Matthieussent autour de son dernier roman, paru chez Christian Bourgeois en mai 2022, Le couloir rouge

Bruits de couloir

La relation au langage et à la langue se trouve au cœur de ce texte construit sous forme d’une relation faite par Marco à ses amis lors de leur repas mensuel dans un petit restaurant vietnamien à Paris, personnage qui a vécu au Vietnam dans les années 1970 et n’en est pas revenu indemne. « Après quarante ans est enfin mise en mots l’expérience vécue, comme une anamnèse, explique l’auteur, le livre pose la question de jusqu’où la littérature peut aller pour rendre compte des choses. » Le schéma narratif s’élabore à l’instar de ceux expérimentés par Joseph Conrad, dont l’esprit plane sur le texte, depuis l’épigraphe, un extrait de Lord Jim, et la dédicace adressée à « Malraux et Marlow », clin d’œil lié autant par l’homophonie des noms que par la présence de Malraux dans le récit, en tant qu’invisible démiurge (c’est grâce à son intermédiaire que Marco, jeune anarchiste, aura la possibilité de partir au Vietnam), et la référence à Marlow, grand narrateur chez Conrad. 

Le texte se construit sur des enchâssements de narrations à diverses époques. Livre de paroles, Le couloir rouge est aussi un livre d’écoute : Marco s’adresse à ses amis silencieux attablés autour de lui et ce jusqu’à l’aube. Les sidérations, découvertes de la guerre, de l’esclavage, de la mort violente (le couloir rouge de sang de l’hôpital menant à la chambre d’un blessé mourant imprime sa marque sur l’imaginaire et l’appréhension du réel du jeune Marco), d’un amour passager et indélébile, constituent autant de premières fois, traumatiques ou éblouissantes. Dépouillé de la plupart des caractéristiques de l’oralité, le langage employé par Marco est très littéraire, offre des descriptions et des analyses fines, emploie les structures narratives classiques en un rythme très fluide. Le roman d’initiation est aussi celui d’un auteur qui rend hommage à ses grands prédécesseurs. La plongée dans les ténèbres d’un être se double de celle dans les obscurs méandres de notre temps.

MARYVONNE COLOMBANI

Le couloir rouge, de Brice Matthieussent

Éditions Christian Bourgeois

Organisé par l’association Nouvelles Hybrides, l’entretien avec Brice Matthieussent a eu lieu le 9 février à la bibliothèque de Jouques 

80 jours pour un tour du monde, 88 minutes pour celui de la musique moderne !

0
Histoire de la musique moderne en 88 minutes au Conservatoire Darius Milhaud par l'Ensemble Télémaque
Histoire de la musique moderne en 88 minutes Ensemble Telemaque©Pierre Gondard

Minuter la durée d’un spectacle, la contrainte renouvelle avec humour la première règle des trois unités de la tragédie classique et emprunte le tour du défi chronologique à John Cage et son célébrissime 4’33’’ (souvent décrit comme « quatre minutes trente-trois secondes de silence »). Fort du succès de son premier opus, l’Ensemble Télémaque propose avec Une histoire de la musique moderne en 88 minutes, un nouvel épisode des aventures du professeur Paulus Olivierus. Ce génial et étrange personnage (qui tient un peu de l’Alcibiabe Didascaux des bandes dessinées retraçant l’histoire des civilisations en propulsant ce professeur de latin grec dans les époques évoquées) a la capacité de se retrouver dans le corps et l’esprit des grands musiciens. Après avoir été Bach ou Mozart, le voici arpentant une nouvelle période. 

Bien fatigué, installé sur un fauteuil roulant, se souvenant à peine de son nom, Paulus Olivierus (époustouflant Olivier Pauls) est l’ombre de lui-même. Son infirmière, Birgit Von Eyrep (fantastique Brigitte Peyré), l’entoure de sa sollicitude et s’efforce de convaincre son malade qu’il n’est personne d’autre que lui-même et que la musique lui est nocive. Mais voilà, les premières mesures de Grieg, Dans l’antre du roi de la montagne (Peer Gynt), l’âme de musicien qui sommeille dans notre personnage fantasque n’y tient plus ! Exit Paulus Olivierus, voici Edward Grieg qui se lève, raconte des épisodes de sa vie, expose son amour pour son pays la Norvège, son amitié pour Ibsen qui écrit le livret de Peer Gynt, écoute la Chanson de Solveig que Birgit Von Eyrep, métamorphosée, entonne de sa voix pure. Se succèdent, au fil d’aventures soigneusement tissées par le livret intelligemment didactique et espiègle de Raoul Lay, Jean Sibelius et sa Valse triste, Manuel de Falla et son Amour sorcier, Leoš Janáček et son 1er Quatuor à cordes ou le délicat lieder, Tužba, pour voix et piano. 

Un voyage en transat 

Après un petit entracte au cours duquel la metteure en scène Agnès Audiffren a distribué aux enfants de la salle des dessins stylisés représentant chat, oiseau, canard, alors que le chef d’orchestre donne à deviner les thèmes de Pierre et le loup joués par la flûte (Charlotte Campana), le hautbois (Blandine Bacqué), la clarinette (Linda Amrani), les dessins se lèvent pour chaque animal, aucune erreur, les enfants connaissent le conte musical sur le bout des doigts… Mais Sergueï Prokofiev déboule, en colère : quoi ! Alors qu’il a écrit des centaines d’œuvres diverses, la seule retenue est cette fantaisie enfantine ! Pourtant la Danse des chevaliers (extrait de Roméo et Juliette) nous plonge dans la tragédie shakespearienne avec puissance, les mouvements en sont disséqués afin que la rivalité fatale des deux familles de Vérone soit tangible tandis que le couple Olivierus Paulus alias Prokofiev et sa compagne esquissent une danse qui est aussi un duel. 

Contemporain du compositeur russe, Kurt Weill doit fuir son Allemagne natale puis la France pour rejoindre les États-Unis en 1935. Des extraits de son journal narrent sa traversée de l’Atlantique sur le fauteuil roulant agrémenté d’une voile qui symbolise le passage. L’Amérique sera le prétexte pour retrouver George Gershwin puis Leonard Bernstein avant une plongée en Amérique du Sud avec le subtil Astor Piazzolla que la grande Nadia Boulanger auprès de qui il était allé étudier encouragea à suivre sa propre voie. Brigitte Peyré passe avec une aisance éblouissante de la Complainte de Mackie (L’Opéra de quat’sous) à Summertime (Porgy and Bess), ou au célébrissime America de West Side Story en un duo d’une folle énergie avec Olivier Pauls qui sera bissé. 

L’ensemble des neuf musiciens sur scène (ajoutons les noms de ceux qui n’ont pas été cités, Christian Bini, percussions, Yann Le Roux-Sèdes et Jean-Christophe Selmi, violons, Pascale Guérin, alto, Jean-Florent Gabriel, violoncelle) sonne comme un orchestre grâce aux superbes arrangements de Raoul Lay, le piano d’Hubert Reynouard, prompt aux facéties, offre un medley virtuose des pièces du spectacle. 

Pour enfants cette histoire de la musique moderne ? Assurément, mais pour les grands aussi et sans modération ! 

MARYVONNE COLOMBANI

Une histoire de la musique moderne en 88 minutes a été donné le 4 mars au Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence.

À venir

2 avril (17 heures)

Théâtre Jean Le Bleu, Manosque

Les Ballets Jazz de Montréal ont comblé Aix-en-Provence

0
Dance me par les Ballets Jazz de Montréal au GTP
BJM-Danceme ©Thierry du Bois - Cosmos Image

La salle fut comble au Grand Théâtre de Provence trois soirées d’affilée grâce aux Ballets Jazz de Montréal qui convoquaient l’aura du poète, compositeur et interprète Leonard Cohen dans leur spectacle Dance me. Le titre emprunté à la chanson Dance me to the end of love (fais-moi danser jusqu’à la fin de l’amour) laissait supposer une atmosphère subtile où le poète évoquant sa muse l’enjoint à la danse, écriture physique des émotions et du verbe. « Fais-moi danser jusqu’à ta beauté sur un violon enflammé / fais-moi danser sur mes peurs jusqu’à la sérénité / Dresse-moi comme un rameau d’olivier et sois ma colombe… »

À la finesse et la retenue imaginées par les amoureux de la voix grave et envoûtante, la plupart du temps murmurée, du poète, répondait une orgie de mouvements animés d’une énergie tumultueuse. Les mouvements d’ensemble, parfaitement réglés, offrent leurs géométries puissantes, ciselées par des effets de lumières qui éclairent quelques pans des corps; les dessinent parfois en ombres chinoises, portent un focus sur un élément (superbe moment où seules les mains des danseurs, mimant l’écriture à la machine, en écho à la saynète qui montre l’auteur en train de taper un texte dans une pénombre bleue)… Étonne le contraste entre la langueur des chants et la vivacité virtuose des danseurs, tous vêtus comme Leonard Cohen, veston noir et chapeau sombre aux débuts du spectacle avant d’endosser d’autres tenues plus légères. 

Une danse éblouissante

Mais certaines orchestrations des chansons du poète offrent la même distance. Le thème retenu par les trois chorégraphes qui ont composé le spectacle, Andonis FoniadakisAnnabelle Lopez Ochoa et Ihsan Rustem, sur une idée de Louis Robitaille, est celui des amours dans leurs tournoiements et leurs souffrances. Les duos et trios se livrent aux conversations amoureuses, combats, élans, enlacements, glissements, portés vertigineux, formes précises quasi mathématiques dans leurs enchaînements (on ira même curieusement jusqu’à l’emploi de bâtons de pole dancing)… la démonstration de danse est éblouissante. Le duo des deux solistes sur Suzanne est un médaillon ciselé au magnétisme prenant. Sur une scène vide So long Marianne sera chanté en un délicat et fragile solo, moment d’émotion pleine auquel répondra en duo Hallelujah (avec un subtil contre-chant sur les finales). Le public est conquis par la verve de l’ensemble, la conjugaison réussie entre vidéo, musique, effets lumineux et danse, sans doute l’esprit de Leonard Cohen n’est pas entièrement là, dans sa foisonnante et sensible création (on aurait pu attendre The song of the stranger…), mais avoir suscité son ombre est déjà un émouvant bonheur. 

MARYVONNE COLOMBANI

Dance me a été donné du 3 au 5 mars au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence. 

Au nom des invisibles

0

40%. C’est, en moyenne, la différence qui existe encore entre les retraites des hommes et des femmes. Et qui succède au taux de 22% d’écart de salaire. Ce chiffre ne concerne pas que les retraitées d’antan, qui auront mené des carrières plus disparates, moins valorisées, que celles des hommes. L’écart, pour les départs à la retraite effectués en 2020, est encore de 30%. Éternelles perdantes dans le monde du travail et d’autant plus à leur sortie, les femmes paient au prix cher la dévalorisation des professions dans lesquelles elles évoluent majoritairement : enseignement, associatif, métiers du soin… 

Le seul cas des infirmièr·e·s, métier occupé à 88% par des femmes, est éloquent : en treize ans, le départ à la retraite pour ces professions à haute pénibilité a été repoussé de neuf ans ! La faute à une réforme injuste en tous points, dans sa nature même comme dans son incapacité à gérer les singularités. Dont le travail invisible effectué massivement par les femmes : le congé maternité de seize semaines, contre un congé de paternité d’à peine 25 jours, est bien souvent prolongé, voire suivi d’une reprise de poste à mi-temps. 

La lutte continue
À l’abord de la cinquantaine, elles sont également bien plus nombreuses à réduire leur temps de travail pour s’occuper d’un parent âgé. Avant de pouvoir lutter pour un plus juste partage des tâches, il est urgent de réexaminer cette histoire invisible des femmes, celle qui a souvent été soustraite des récits. Celle qui se révèle plus complexe, mais aussi plus riche, parfois, que les parcours les plus balisés.

Cette édition offre un surplus de visibilité aux artistes femmes, encore sous-représentées dans le milieu culturel. Quatre d’entre elles ouvrent nos pages : à l’affiche cette semaine, Souad Massi, Flavia Coelho, Maguy Marin et Raphaëlle Delaunay évoquent leur parcours. Dans un ouvrage brillant, le musicologue Guillaume Kosmicki rend hommage à ces oubliées de l’histoire que sont les femmes compositrices. Ces dernières se retrouvent d’ailleurs au cœur du concert de l’Orchestre Philarmonique de Marseille, donné ce 8 mars au palais du Pharo, sous la direction de la cheffe Clelia Clafiero. La maternité, lieu des injustices les plus criantes, est le point de départ de Mauvaises mères, pièce de Laurène Folléas jouée au Théâtre de l’Œuvre ; et du très beau Toi non plus tu n’as rien vu de Béatrice Pollet, sorti aujourd’hui en salle. De quoi se souvenir de pourquoi la lutte doit se conjuguer, aujourd’hui plus que jamais, au féminin.

SUZANNE CANESSA

« L’impact de la vie sur les corps me passionne »

0
Angelin Preljocaj © Joerg Letz

Zébuline. Comment en êtes-vous venu à concevoir ce projet, un peu fou, de faire danser des « seniors » ?

Angelin Preljocaj. Vous avez raison de tiquer … Je déteste ce terme de « seniors ». Il y a quelque chose de faux, de marketing, de laid dans ce terme. Je préfère celui de « vieux », voire même de « vieillards » employé par Simone de Beauvoir, avec une rage certaine. J’aime parler de « vieux », et même de « vieux sages » : ce n’est pas une insulte, au contraire ! Ce projet de travailler sur la vieillesse a commencé sur l’initiative de Gigi Cristoforetti et de la Fondazione Aterballetto. Gigi avait envie de créer ce spectacle à Chaillot, et de confier à son directeur Rachid Ouramdaneet à moi-même cette mission : faire danser des vieux ! Nous avons mené nos projets séparément. De mon côté, j’ai auditionné environ trois cents personnes à Paris, Aix et en Italie, âgées de 69 à 80 ans. J’ai pris soin de sélectionner d’anciens danseurs professionnels, des amateurs mais aussi des non danseurs.

Votre pièce s’intitule Birthday party. Est-ce à dire que l’âge, le vieillissement, se doit d’être une fête ?

C’est bien vu comme idée. L’anniversaire devient, au fil du temps, ce moment où on empile les années, et avec elle les histoires, les émotions, les aventures. Toutes ces choses s’impriment sur les corps. Cet impact de la vie sur les corps me passionne : je voulais déceler ces petites variations, ces changements, ces spécificités liées à l’âge.

Vous êtes-vous inspiré du travail d’autres chorégraphes sur les corps vieillissants ? De celui de Pina Bausch, par exemple ?

Pina Bausch avait en effet eu une très belle idée : elle avait confié une de ses chorégraphies, Kontakthof, créée par sa compagnie en 1978, à de vieux danseurs. C’était évidemment très émouvant. Mon travail est cependant différent : j’ai conçu la chorégraphie directement et spécifiquement pour ces corps vieillissants. 

Avez-vous dû adapter votre langage chorégraphique pour ce faire ?

Certains ajustements étaient évidemment nécessaires, du point de vue de la dynamique. Je ne pouvais pas aller aussi loin sur la performance physique … Mais l’émotion, la délicatesse émanant de ces corps, de ces personnes, étaient inépuisables. Ce spectacle serait radicalement différent s’il était dansé par d’autres, si je décidais de prendre le chemin inverse de celui de Pina et de le proposer à de jeunes danseurs. Il n’aurait pas du tout la même teneur !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Over Dance a été" donné du 2 au 4 mars au Pavillon Noir, Aix-en-Provence

Diptyque de duo 

0
Institut Ophélie © Jean-Louis Fernandez

Olivier Saccomano et Nathalie Garraud, co-directeur·trices du théâtre des 13 vents à Montpellier, signent deux spectacles qui interrogent héritages, présent, œuvres à construire et batailles à mener. Un Hamlet de moins est construit comme une visite du Hamlet que Shakespeare a écrit il y a 420 ans, « comme on visiterait des caves, des dessous, les dessous du théâtre depuis trois siècles… ». Il s’agit pour les deux metteurs en scène, avec leurs interprètes, d’aller « chercher dans les limites de la pièce, celles de notre époque » et « de s’interroger sur l’héritage et l’imitation, les jeux de masques qu’engage la perpétuation d’un système, les contradictions à l’œuvre entre théâtre et représentation… » Quant à l’Institut Ophélie, c’est une pure invention, un institut dont la fonction semble d’accueillir, de recueillir, voire de former des jeunes gens en situation de grande dépression. Mais il a été déserté par les encadrants, bienfaiteurs, ou les médecins du lieu. Ne restent plus que les « habitants », êtres manifestement inadaptés ou en situation de décrochage, « poussés à la porte de la réalité contemporaine ». Métaphore du théâtre aujourd’hui ? Faisant le lien avec notre époque « où d’état d’urgence sécuritaire en état d’urgence sanitaire, la mort hante les vivants sans que les morts eux-mêmes ne soient vraiment considérés », Olivier Saccomano et Nathalie Garraud disent rêver d’un lieu « où ranimer les pensées, les objets, les délires déposés au fil des siècles dans les corps et les inconscients ».

MARC VOIRY

A venir
Institut Ophélie
30 et 31 mars
Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence

Musiques du temps présent

0
Marie-Flore © Sam Hellmann

Drôle d’idée que celle du festival Avec Le Temps de choisir une photo en noir et blanc d’un concert de rock marseillais qui a eu lieu en 1958 pour illustrer l’affiche de sa 25e édition. Qu’ont en commun Les Verts Luisants, groupe aujourd’hui disparu – et qui n’aura jamais connu le festival – avec les artistes programmés en mars 2023 ? A y regarder de près, plus qu’on ne le croit. Et pour commencer, l’idée que la scène est l’espace et le temps privilégiés pour l’expression d’un·e musicien·ne, d’un·e interprète. Le rendez-vous qui, plus que tout autre mode de transmission d’une œuvre, saura créer un rapport de vérité avec le public. Entre ce concert donné au lycée Marseilleveyre il y a bientôt soixante-cinq ans et ceux que vont accueillir dans les prochains jours les bibliothèques et médiathèques de Marseille, il y a aussi l’importance donnée à la notion d’émergence. Le Parcours Chanson (lire ci-dessous) imaginé par l’équipe de Grand Bonheur, coopérative organisatrice d’Avec Le Temps,est une initiative précieuse et pas si fréquente dans un contexte économique où beaucoup d’opérateurs culturels s’enferrent dans les exigences de billetterie pour s’offrir des têtes d’affiche dont les cachets ont explosé au sortir de la crise sanitaire.

Mutations et défis
Ce qui réunit peut-être aussi le cliché de cette bande de jeunes rockeurs et la programmation du festival de l’aire métropolitaine marseillaise est qu’ils sont tout deux évocateurs de leur temps. À la fin des années 50, le rock est la caisse de résonance d’une génération qui affirme son désir d’émancipation et d’être partie prenante d’un monde en transition. Les artistes de la scène musicale francophone des années 2020 expriment eux aussi leur volonté d’être acteurs et actrices des mutations qui s’opèrent et de relever les multiples défis du siècle nouveau. Chacune et chacun à leur manière, avec leur sensibilité propre. Au fil d’un mois marqué par les enjeux d’égalité et la mobilisation pour les droits des femmes, elles seront nombreuses à occuper les grandes scènes du festival, à Aix-en-Provence comme à Marseille. D’Emma Peters et Marie-Flore, à 6mic, à Fishbach et Adé à l’Espace Julien, en passant par Jeanne Added et Mayfly, au Silo. Parmi les propositions les plus installées dans le paysage musical actuel, du côté des hommes cette fois, on reverra avec plaisir Flavien Berger et Bertrand Belin, déjà programmés lors d’éditions précédentes. Tandis que la pop nonchalante du Marseillais Johan Papaconstantino, puisant dans le rebetiko de ses parents d’origine grecque, affiche déjà complet au Zef.



Découvertes et curiosités
Accompagné par Grand Bonheur, un autre artiste du cru, Since Charles et son l’électro pop planante teintée de new wave. Pour celles et ceux qui seraient passés à côté de MPL, un détour par Vitrolles se justifie. Les mélodies entêtantes et textes aux allures de contes de ces cinq garçons attachants questionnent avec audace la masculinité. Les plus curieux devront s’aventurer du côté de la Plaine et du Makeda pour tomber sous le charme de Le Noiseur et Les Louanges, avant de remonter sur le Cours Julien pour se laisser emporter par la folle insolence de Bagarre. Quant à Uto, nul doute ce duo fusionnel trouvera dans l’antre de la création contemporaine qu’est Montévidéo, l’écrin adéquat pour leurs expérimentations savoureuses et décloisonnées. La clôture du festival va donner l’occasion d’associer une démarche de création musicale participative à une action culturelle ambitieuse. En partenariat avec la ville de Vitrolles, Avec Le Temps a sollicité Oxmo Puccino pour parrainer un projet d’écriture et d’interprétation scénique impliquant plus d’une centaine d’élèves de CM1 et CM2 de la commune. Menés par trois artistes du territoire, Ottilie [B], Since Charles et Amalia, les ateliers vont donner lieu à une restitution sous la forme d’un spectacle rendant hommage au répertoire et aux valeurs du rappeur présent sur scène.


Le Parcours Chanson

Comme une déambulation musicale aux quatre coins de Marseille, le Parcours Chansons conçu par le festival Avec Le Temps est un nid à pépites. Pop, folk, hip-hop, chanson électro…, les esthétiques défendues par ces artistes du territoire parleront au public le plus large, le plus ouvert à la découverte et le plus fauché aussi puisque tous les concerts sont gratuits (dans la limite des places disponibles). A noter également, une promenade sonore dans le quartier du Panier concoctée par l’auteur marseillais Hadrien Bels. 

Au programme :

Docile
11 mars (15 h)
Archives départementales des Bouches-du-Rhône 
Promenade sonore par Hadrien Bels 
11 mars (16 h)
Départ de l’Hôtel-Dieu Intercontinental
Nenĭa Iră
11 mars (17h30)
Bibliothèque l’Alcazar |
Schvédranne meets Agneta Falk
11 mars (19 h)
Théâtre de l’Œuvre


Creamy G + Joy C
11 mars (21 h)
La Brasserie Communale
Czesare
15 mars (18 h)
La Fabulerie
Huckleberry Finn Junior
18 mars (17h30)
Bibliothèque de Saint-André 


LUDOVIC TOMAS

Avec Le Temps
Du 2 au 21 mars
Divers lieux
Marseille, Aix-en-Provence, Vitrolles
festival-avecletemps.com

Le printemps orageux d’Israel Galván

0
La Consagracion de Primavera © Laurent Philippe

La feuille de salle donne le ton. Écrit en gros : Israel Galván. Le titre ? La Consagración de la Primavera, sous-titré en français « Le Sacre du Printemps ». Le public est bien là pour voir la star du flamenco. Ses fans comme ses détracteurs. Sur la scène trônent deux pianos dans la pénombre. À pas discrets, les musiciens David Kadouch et Guillaume Bellom s’installent. Les notes s’échappent de leurs instruments tandis qu’un bruit sourd tonne comme une mesure démesurée. Bien sûr, c’est l’œuvre d’Israel Galván, habillé de noir, une fleur dans les cheveux. La mélodie de Stravinsky se révèle aussi musicale que rapide, alors que le danseur enchaîne des mouvements ultra-rythmés, fluides, nerveux et d’une grâce absolue. Sa signature en quelque sorte. Pourtant, tout semble évoluer en désaccord : la partition jouée à quatre mains et la chorégraphie traversée de fulgurantes réminiscences classiques. 

Tellurique
Les pianos ralentissent avant que les notes ne dégringolent à nouveau. Bien que Galván soit temporairement absent de la scène, on repense aux mouvements qu’il a dansés juste avant, qui semblent prendre sens en décalé. C’est alors que le maestro tellurique revient, véhicule mouvant d’une pulsation primaire. Ses pas sonnent, pianotent le sol avec emphase. Il faut bien deux pianos et un duo de virtuoses pour lui faire front en harmonie et ne pas lui laisser prendre le pouvoir sur le tempo. Le danseur semble jouer sa propre partition sonore, frappant avec ses pieds, ses mains, son corps, le sable sous ses pas, des castagnettes… Quand il apparaît en longue jupe noire, figure bi-genre fascinante, on entend ses pas vivaces sans les voir. Du pur Galván, musicien autant que danseur. Comment ne pas penser à l’avant-garde de la musique de Stravinsky mais aussi du ballet original signé Nijinski, tout en se demandant si le Sévillan n’en a pas piqué quelques bribes avant de les réinjecter à sa manière dans sa propre chorégraphie. Les dernières notes s’éteignent dans le silence. Le public se lève, majoritairement conquis. Ses détracteurs repartent avec la conviction qu’Israel Galván est toujours aussi incontrôlable, hors normes, librement flamenco. Et tant mieux. Le ballet original, lui, avait fait scandale lors de sa création avec les Ballets russes, au Théâtre des Champs Élysées à Paris.

ALICE ROLLAND

Israel Galván a donné La Consagración de la Primavera, le 22 février, à l’Opéra Berlioz - Le Corum, Montpellier. 

Cyrille Tricoire, un anniversaire bien orchestré

0
Tricoire Cyrille © Marc Ginot

Voilà désormais trente ans que le violoncelliste Cyrille Tricoire a rejoint l’orchestre de Montpellier pour y officier en tant que supersoliste. « Trente ans pile poil : j’ai auditionné en février 1993. » Activité qui l’a conduit à ce qu’il qualifie pudiquement de « mises en lumière », sur des programmes symphoniques et chambristes,dont il n’a guère envie de se vanter. Il y aurait pourtant de quoi, à en croire son parcours et sa discographie. Il n’est en effet pas donné à tout le monde de jouer en compagnie de Michel Portal, Fazil Say, Michel Dalberto… Ou de voir plusieurs de ses enregistrements salués par la critique, Choc Classica et autre Diapason d’Or à l’appui.

Un parcours rare
Cette réussite somme toute rare pour un titulaire d’orchestre, Cyrille Tricoire l’attribue avant tout à « la politique culturelle rare et précieuse développée à Montpellier. Dès mon arrivée à l’orchestre – et cela n’a jamais cessé – cette politique avait pour principe de mélanger les grands solistes internationaux avec les solistes de l’orchestre. »Une décision qui a particulièrement valorisé les musiciens de la structure. « Ce sont des opportunités inouïes, qui n’existent dans aucune autre institution : jouer La Truite de Schubert en compagnie de Maria João Pirès, ou son Quintette D 956 avec Janos Starker. C’est une chance incroyable, très rarement donnée à des musiciens d’orchestre. » Une chance qui lui aura également permis de se frotter à un répertoire qui lui est particulièrement cher, la musique contemporaine, et à des musiciens tels que Philippe Hersant, dont il aura entre autres enregistré le Concerto n°2 pour violoncelle et orchestre. « Toute autre institution aurait recouru à un soliste de renom pour une création de cette ampleur, à quelqu’un comme Yo-Yo-Ma. Mais pas Montpellier. » 
Cyrille Tricoire ne se rêve pas pour autant en concertiste attitré. « Ce qui m’intéresse, c’est l’orchestre. Le répertoire d’orchestre pour violoncelle est tout simplement extraordinaire. En se concentrant sur le répertoire de soliste, on peut vite tourner en rond… » Cette culture de l’orchestre, c’est à son professeur Erwan Fauré – « aucun lien ! » – qu’il l’impute, et aux nombreux concerts de l’Orchestre d’Île-de-France auxquels il a assisté. 

Une carte blanche aux petits oignons
Au Corum de Montpellier, le programme élaboré par le violoncelliste reflète ce goût du collectif et du contemporain. Pour le concocter, Tricoire a notamment sollicité la pianiste et cheffe de chant Anne Pagès-Boisset. On y entendra également deux jeunes recrues du chœur : la soprano Hwanyoo Lee et la mezzo-soprano Dominika Gajdzis sur des pages sublimes de Manuel de Falla, Massenet, Villa-Lobos, Mozart, Offenbach… Mais aussi une mélodie coréenne de Wonju Lee et une création du compositeur et contrebassiste montpelliérain Jean-Marc Fouché, écrite pour Cyrille et sa fille Juliette Tricoire, tromboniste co-soliste de l’orchestre depuis peu. En conclusion du concert, un triptyque réunissant Bernstein et les percussionnistes Philippe Limoge et Patrice Héral, qui « valent à eux seuls qu’on se déplace pour le concert. Rien que pour eux, il faut venir !

SUZANNE CANESSA

La Carte blanche à Cyrille Tricoire s'est déroulé le 4 mars
à l'Opéra Berlioz – Le Corum, Montpellier
opera-orchestre-montpellier.fr