lundi 23 février 2026
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Avec Melody, du bonheur 

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Melody Gardot sur scène en 2015 © Sébastien Ciron,

Comble et comblé le Grand Théâtre de Provence, ce 1er décembre, grâce à la venue de Melody Gardot, la subtile chanteuse aux lunettes noires. Elle reprend d’abord des airs de Sunset in the Blue, né durant la pandémie. La chanteuse, confinée dans son domicile parisien, avait lancé un casting sur les réseaux sociaux afin de créer un orchestre virtuel. Le résultat, un album sublime porté par sa voix de velours, croisant des thèmes délicatement jazzy. Sur scène, dans une douce pénombre, les cordes d’Astghik Vardanyan, Gohar Papoyan (violons), Astghik Gazhoyan (alto), Artyom Manukyan (violoncelle) dessinent une ouverture lyrique et intemporelle. S’y posent les volutes inspirées de la contrebasse de Christopher Thomas, l’inventivité des percussions et de la batterie de Jorge Bezerra (tout devient sonore avec lui, de la grosse caisse classique à une bouteille de plastique vide ou une bassine d’eau), les mélodies enlevées d’Irwin Hall (saxophone, clarinette, flûte) et les accords soyeux du piano de Philippe Baden Powell

Bulle poétique
Mutine, la chanteuse raconte la naissance de certains morceaux, établit un lien complice avec le public, si bien que le grand théâtre se métamorphose en un lieu intimiste. L’interprète compositrice offre ses pièces et celles concoctées avec ses « amis de cœur », C’est magnifique (Melody Gardot, Dadi Carvalho, Pierre Aderne) mêle les trois langues anglais, français, brésilien, chaloupe entre fado et jazz, ode aux beautés du monde parfumées de jasmin. La soie des inflexions, la fluidité du phrasé, l’intelligence sensible des compositions transportent le public dans une bulle poétique où se multiplient les bijoux sonores. Improvisations des instrumentistes, duos somptueux entre la chanteuse et le pianiste sur des œuvres dues à Baden Powell père et Philippe Baden Powell, le fils. Celui-ci accompagne Melody Gardot sur son sixième opus, Entre eux deux, où apparaît la tour Eiffel – on se croirait dans un tableau de Chagall – et se joue une Samba em Prelúdio, amorcée en portugais par le pianiste et relayé en français par la chanteuse. A la fin des rappels, seule avec une guitare, elle nous laisse dans le rêve éveillé de sa poésie. Sublime, tout simplement.

MARYVONNE COLOMBANI

Melody Gardot a joué le 1er décembre au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence.

Une vie de cinéma

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En 1987 Ingmar Bergman publiait Laterna Magica, autobiographie ou plutôt auto-analyse aux souvenirs désordonnés qui débute par une amorce faussement chronologique « quand je suis né». La mémoire s’orchestre par analogies, pied de nez à la logique implacable de la « pression déraisonnable » imposée par ses parents à la fratrie Bergmann, sans doute parce que famille de pasteur et donc « exposée à la vue de tous » … 

Delphine Lanza et Dorian Roussel s’emparent du texte du maître du cinéma, l’adaptent à la scène en un fantastique – presque – seul en scène tenu de bout en bout avec une éblouissante pertinence par Fabien Coquil. Le monologue de théâtre qui ne manque pas d’humour jusque dans les tragédies est complété par des précisions narratives dites par la voix lumineuse de Delphine Lanza. Tandis qu’Ilya Levin, muet, se voit investi du rôle d’assistant à la scénographie. Il déplace ici une chaise, là des plantes, préside à la chute des contre-poids, à l’accrochage des plaques de bois peintes en blanc qui s’élèveront en forêt mouvante d’écrans parmi lesquels le personnage semblera se perdre. 

Un enfant pas gâté
Le perpétuel regard d’enfant est en butte à un réel dont les contours se floutent face à l’imagination. Le jeune Ingmar joue un rôle, se pense en personnage de sa propre vie. La complexité de son âme s’avère être la source même de sa création. Il affirme : « je crois être celui [des enfants] qui s’en est le mieux tiré, avec le moins de dégâts, en me faisant menteur. Je me suis créé un personnage qui avait fort peu à voir avec mon véritable moi. Comme je n’ai pas su séparer ma création et ma personne, les dommages qui en découlèrent eurent longtemps des conséquences sur ma vie d’adulte et ma créativité».

« Hypocrite » (donc acteur au sens originel), Ingmar évoque sa vie, ses relations avec sa famille, ses brouilles, ses abandons, mais aussi sa fascination tout petit pour le « cinématographe ». Enfermé dans l’armoire par punition, il allume une lampe de poche qui éclaire le plafond… Sa laterna magica, ancêtre des appareils de projection, devient le titre de son livre, retour aux sources pour mieux éclairer les méandres sans fin de cet itinéraire d’un enfant sans doute pas gâté, mais génial. 

MARYVONNE COLOMBANI

Laterna Magica a été joué les 1er et 2 décembre au théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.

« La seule chose que je pouvais faire c’était dessiner »

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Ghada Amer © Solene de Bony/Mucem

Zébuline. Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir artiste ?

Ghada Amer. Je n’avais pas envie d’être artiste, en fait. Quand j’étais petite, en Égypte, j’adorais les cours de dessin, on nous mettait dans un coin, avec des crayons et des couleurs, et on faisait ce qu’on voulait. C’était pour les cancres en réalité, ou quand il y avait la guerre avec Israël, c’était très calmant pour les enfants. Donc à chaque fois que j’étais angoissée, j’aimais toujours dessiner. Mais je ne savais pas que quelque chose comme « artiste » existait. En classe de terminale, à Nice, je suis tombée en très grave dépression, et la seule chose que je pouvais faire c’était dessiner. Mes parents m’ont parlé des Beaux-Arts, et c’est comme ça que j’ai découvert la Villa Arson, l’art, et qu’on pouvait s’amuser toute sa vie !

Et le féminisme, c’est arrivé comment ?

C’est arrivé tout seul [rires]. Parce qu’on peint ce qui nous entoure, ce qui nous touche, que ce soit un coucher de soleil, une situation politique. Et comme femme venant d’Égypte en France, j’ai vu que les femmes n’étaient pas traitées de la même manière que les hommes, ni ici, ni là-bas. Dans la famille, on était quatre filles, je n’avais pas de frère. Les gens se moquaient beaucoup de mon père, parce qu’il voulait nous donner une bonne éducation. Ils disaient qu’il perdait son argent en nous mettant dans des écoles françaises, chères. Plus tard, j’ai lu les livres d’histoire de l’art : aucune femme, la moitié de l’humanité absente. C’est quand même bizarre, et inquiétant ! 

Beaucoup de vos œuvres sont tramées d’écriture, que ce soit en arabe, anglais ou français. Qu’est-ce que l’écriture représente pour vous ?

Je suis née dans la calligraphie, c’est une forme d’art, un truc d’abstraction. J’ai connu tout ce qui est art figuratif bien après avoir connu l’art calligraphique. Donc pour moi, l’écriture c’est l’art. C’est comme les femmes que je dessine : d’un côté c’est dessiné, de l’autre écrit, mais je ne vois pas de différences.

Vous dîtes, à propos de votre travail le plus récent, les sculptures, que vous présentez à la Vieille Charité, que ça vous a permis de vous débarrasser de vos propos politiques pour passer à autre chose. Vous êtes passée à quoi ?

À la joie ! J’aime le processus créatif, c’est pour ça que je change beaucoup : il y a l’écriture, après il y a les femmes, les broderies, les jardins, la céramique, les dessins et la vidéo. Un médium après l’autre, j’aime me sentir toujours dans la création. Je veux toujours explorer, être créative, libre. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARC VOIRY

Lire aussi notre article La voix de la femme est Révolution 

Ghada Amer, Orient-Occident
Jusqu'au 16 avril
Mucem, Marseille
04 84 35 13 13 
mucem.org
Ghada Amer, Sculpteure
Jusqu'au 16 avril
Vieille Charité, Marseille
04 91 14 58 80 
musees.marseille.fr
Ghada Amer, Witches and Bitches
Jusqu'au 26 février
Frac Paca, Marseille
04 91 91 27 55 
fracpaca.org
À lire :
A woman's voice is Revolution, 35 €
Catalogue de la rétrospective, Éditions Dilecta (Mucem)

La voix de la femme est Révolution 

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Ghada Amer, A Womans Voice is Revolution, Mucem, 2022 © Solene de Bony/Mucem

Au débouché de la passerelle reliant le bâtiment principal du Mucem au J4 et le fort Saint-Jean, c’est une sculpture-jardin qui attire l’œil. Des pieds d’immortelles, cette plante aux vertus cicatrisantes, entourent une calligraphie de belles dimensions, faite de métal et charbon. « Pour en souligner le côté ardent », explique la conceptrice de l’œuvre, Ghada Amer. Car l’artiste franco-américano-égyptienne s’est inspirée de l’un des slogans entendus sur la place Tahrir il y a onze ans, lors du Printemps arabe en Égypte. En changeant un seul phonème – sawt al-mar’ ati thawra au lieu de sawt al-mar’ ati awra – les féministes subvertissaient un adage attribué au Prophète : « la voix de la femme est source de honte » devenant « la voix de la femme est Révolution ». Une stimulante entrée en matière pour la première rétrospective consacrée en France à cette plasticienne née en 1963 au Caire, connue pour être une figure engagée de l’art contemporain.

Trois parcours marseillais
Prévoyez une demi-journée pour découvrir le travail de Ghada Amer : si chacun des lieux accueillant ses œuvres peut parfaitement se visiter seul, le triple parcours permet d’en aborder les différentes facettes. 

Mucem
Au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, l’accent a été mis par les deux commissaires, Hélia Paukner et Philippe Dagen, sur son attention au dialogue entre les aires culturelles. Un orteil sur chaque continent, même si elle vit et travaille à New York, l’artiste « se trouve très occidentale au Caire, et très orientale à Paris ». Recouvrant une série de 54 cartons, elle a brodé les passages sur la jouissance féminine d’une Encyclopédie du plaisir, anciens traités érotiques compilés à la fin du Xe siècle, à Bagdad, par le savant Abul Hasan Ali ibn Nasr al-Katib. « À l’époque, en Europe, l’intolérance religieuse faisait rage. Une culture sauve l’autre ! » Un peu plus loin, un voile facial de soie noire porte la définition du mot « peur » en arabe. Dentelle de Bayeux et perles de jais : Ghada Amer met en scène, dans une même aversion au contrôle du corps féminin, les deux faces du puritanisme : obsession religieuse vs érotisation aliénante.

Frac
Au Frac Paca, l’exposition Witches and Bitches précise son engagement féministe. Cette référence aux sorcières et putains s’attaque aux stéréotypes qui collent aux basques des femmes. Elle-même (lire entretien ci-après) s’est heurtée aux préjugés du milieu artistique : entre 1984 et 1989, étudiante à la Villa Arson de Nice, elle s’est vu refuser l’accès au cours de peinture, en raison « des faibles chances qu’auraient les femmes de mener avec succès une carrière de peintre ». En réaction Ghada Amer porte, selon les mots de Hélia Paukner, « une colère persistante et créatrice ». Son rapport ambivalent aux artistes hommes qu’elle admire, mais dont elle conteste la domination systémique, éclate sur les murs du Frac. Revisitant l’histoire de l’art au féminin, elle dialogue avec les Nymphéas de Claude Monet, en grand format. Sur ses toiles, les fils colorés de la broderie, forme d’expression longtemps considérée comme mineure car reliée à l’artisanat pratiqué par les femmes, tissent un autre récit.

Vieille Charité
Le troisième volet de la rétrospective, en accès libre dans la chapelle du Centre de la Vieille Charité, expose les développements les plus récents de son œuvre sculptée. Aux formes aléatoires de ses « Pensées mexicaines », répondent de grands visages de femmes sur des cartons… coulés en bronze. Les premières, improvisations évoquant le courant surréaliste, ont été conçues avec les résidus de terre de ses cours de céramique au Greenwich House Pottery (New York), où Ghada Amer s’est formée pour intégrer le monde très masculin de la sculpture. « J’ai découvert en sculptant que j’avais une main gauche », sourit l’artiste, droitière. Les seconds immortalisent, dans un matériau exceptionnellement robuste, ce qui fait le lot de cette nomade invétérée : d’innombrables déménagements !

GAËLLE CLOAREC

Lire aussi notre l’entretien avec Ghada Amer

Soustrak : l’orchestre des hommes-orchestres

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LA Soustrak © X-DR

Jean-François Vrod et Frédéric Aurier, violons, Sylvain Lemêtre, percussions. Un énoncé très sage qui laisserait croire que La Soustraction des fleurs, présenté sous l’abréviation La Soustrak, va se contenter de reprendre la tradition des violoneux du Massif Central dont Jean-François Vrod a patiemment et passionnément collecté les airs. Bien sûr pouvait mettre la puce à l’oreille la présence de Frédéric Aurier, membre du Quatuor Béla, familier de la musique classique aussi bien que de la création contemporaine, mais bon, un détour par la bourrée auvergnate est souvent emprunté par le violoniste et compositeur. 

Si l’on a déjà écouté le théâtre musical parlé et percuté de Sylvain Lemêtre (son superbe solo Sonore Boréale par exemple), on sait que le musicien est adepte des fabrications inédites et des percussions improbables. Bref, La Soustrak menée par Jean-François Vrod qui porte son attention sur les formes contemporaines, les cultures de la planète et la poésie sortait ce jour-là d’une résidence studieuse au Chantier de Correns et offrait à nos oreilles neuves une création traversée par les musiques traditionnelles du Massif Central, le théâtre nō, un soupçon de musique des Balkans, mêlant les instruments « traditionnels » tels les violons à une série de « prototypes » inventifs et cocasses. « On pourrait dire que nous avons fait un concert de prototypes », souriait Sylvain Lemêtre à la fin de la représentation. Frank Tenaille, directeur artistique du Chantier présentait le trio comme « trois explorateurs des champs esthétiques » et citait Jean-François Vrod « laissez notre mémoire inventer et notre imagination se souvenir. » 

Piano et machine à coudre
Pour fêter ses presque vingt ans La Soustrak reprenait le mode de création des violoneux d’antan, véritables hommes-orchestres, qui inventaient des façons de faire pour être seuls et orchestre à la fois. « Nous essayons d’être un orchestre d’hommes-orchestres en augmentant nos instruments d’une petite alchimie », expliquait Jean-François Vrod. La mélodie reste l’ADN de La Soustrak, on part sur des airs de moyenne montagne (la musique a ses géographies), puis au cœur d’une « Cérémonie douteuse », (« attention, c’est comme de la peinture fraîche, nous sommes en cours de création, précisent les interprètes »), et dans la campagne du Périgord, on se love dans un poème de Christian Bobin, le poète de l’infime et de l’universel trop tôt disparu, on écoute le « blues de l’alouette », on danse sur des mazurkas et des bourrées aux subtiles dissonances contemporaines en bis. 

Un écran permet de voir « en direct » la vidéo des incroyables inventions instrumentales en action. Les musiciens auront orné leurs violons de curieux élytres d’insectes extra-terrestres, prolongé leur corps de cannes à pêche terminées par des grelots, attaché aux chevilles des sonnailles indiennes, ajusté aux chaussures des maillets capables de percuter la peau de tambours installés au sol (spécialités de Jean-François Vrod). Par terre aussi une sanza, ce piano à pouces africain, que le luthier Amour Makouya a transformé à la demande de Sylvain Lemêtre pour que l’instrumentiste puisse en jouer avec les pieds en l’agrémentant de « petites extensions », pinces à linge et autres fantaisies qui, à l’instar des cuillères en bois fixées sur les cordes des violons offrent de nouvelles sonorités. 

Autre clou créatif, l’alto à pédale inventé par Frédéric Aurier, reprenait le principe de la machine à coudre à pédale, actionnant une roue de vélo qui entraîne une courroie qui passe sur les cordes d’un alto, ouf !. Le tout baigné par les lumières de Sam Mary. Quelle palette de timbres et de couleurs !

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 9 décembre à La Fraternelle Correns à l’issue d’une résidence organisée par Le Chantier (Centre de création des musiques du monde en Provence Verte).

Ferroni lève son vers pour Marseille  

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Nicole Ferroni © Julie Caught

De sa carrière d’enseignante Nicole Ferroni a gardé bien des qualités. Celles de précision, d’argumentation fortement documentée et charpentée, l’art de l’à-propos, des exemples explicatifs et la capacité à faire le pas sur le côté qui permet d’observer sans idées préconçues, tout en sachant parfaitement où son discours veut nous mener. Sa verve, son humour, son expressivité, son regard acéré sur le monde lui ont ouvert les portes des médias (On ne demande qu’à en rire sur France 2, Si tu écoutes, j’annule tout de l’équipe de Charline Vanhoenacker ou La Matinale de France Inter de 2013 au 30 juin 2021), mais aussi des salles de spectacle avec des seules-en-scène, et des écrans avec films et séries. 

Poussières d’histoire
Elle anime depuis 2020 sa propre émission sur Teva, Piquantes, et a fait les délices des bars marseillais en mars 2022 avec C’est ma tournée, je vous offre un vers, proposition née dans le cadre d’« Aller vers », manifestation imaginée par Dominique Bluzet, directeur des Théâtres et le Département des Bouches-du-Rhône. La voici, plus pétillante que jamais, aux Bernardines avec l’intégrale des performances du printemps données dans les cafés. Conteuse hors pair, chanteuse à l’occasion, elle mêle ses textes à ceux d’autres auteurs pour une histoire imagée de la ville de Marseille, drôle et poétique. L’épopée se tient toujours au coin de la rue ou au détour d’une phrase dans la cité aux 2600 ans et des poussières d’histoire.

MARYVONNE COLOMBANI

Jusqu'au 23 décembre
Les Bernardines, Marseille
08 2013 2013
lestheatres.net

Toujours un sentiment fort

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Ahamada Smis et son dzenzé © Mothi Limbu

Ils seront nombreux à entourer Ahamada Smis sur la scène de l’Espace Julien pour fêter les vingt ans de sa compagnie Colombe Records. À commencer par les quatre musiciens qui accompagnent l’artiste franco-comorien dans la version scénique de son dernier album Air. Et pas des moindres : Reggie Washington (basse), Yul (batterie), Christophe Isselée (guitare), Ibrahim Mfoungoulie (percussions). La soirée s’annonce riche en dialogues musicaux puisque sont également annoncés parmi les invités 3e Œil, Sam Karpenia, Anass Zine, Emmanuel Kremer, Cyril Benhamou, Bongui… Des artistes qui ont chacun croisé la route du maître de cérémonie. Et quelle route ! C’est notamment avec les premiers, dans la sphère hip-hop marseillaise du début des années 1990, qu’Ahamada Smis démarre son parcours, partageant avec eux des concerts et le même archipel lointain comme terre d’origine. Origines, c’est d’ailleurs le titre d’un album fondamental dans la construction de la ligne artistique du musicien (2013), auquel l’Académie Charles Cros décerne son « Coup de Cœur Chanson Francophone ». En découle un documentaire éponyme qui sera projeté en ouverture de cette soirée, au Café Julien.
Quant à ses collègues Karpienia et Zine, ils ont posé leurs langues d’expression artistiques respectives – l’occitan provençal et l’arabe dialectal marocain – pour dire leur amour pour Marseille sur Toujours un sentiment fort, morceau tubesque de l’album Air qu’ils ne manqueront pas d’interpréter le 8 décembre.

D’Origines à Sabena
Depuis qu’il a opté pour l’indépendance avec la création du label et de la compagnie Colombe Records en 2002, Ahamada Smis creuse un sillon très personnel dans le paysage musical, enchaînant les créations dans un assemblage de pluridisciplinarité, d’esthétiques traditionnelles de l’océan Indien et de sonorités actuelles et urbaines. Son intérêt pour le jeune public l’amène à écrire plusieurs spectacles (Les chants de la mer, Mtoulou fait son safari musical, Kipépéo) et mettre en place des actions culturelles. Son projet le plus récent, Sabena, ouvre un nouvel espace créatif, où musique, chant, slam, danse contemporaine et arts visuels composent une œuvre ambitieuse, au service de la mémoire collective. Dans celle du peuple comorien, « Sabena » évoque un épisode sanglant de l’histoire récente et pourtant méconnu. Pendant trois jours de décembre 1976, à Majunga, sur l’île voisine de Madagascar, plus de deux mille familles de la diaspora comorienne sont massacrées par des Malgaches armés de coupe-coupe et de machettes. Les survivants sont alors rapatriés aux Comores par la compagnie Air Sabena… Pour mettre en lumière cette tragédie restée taboue, Ahamada Smis s’est rendu sur place pour une résidence d’écriture, de collecte de témoignages, de compositions… Jusqu’à donner corps à ce spectacle où résonnent douleur, traumatismes, pardon, guérison, renouveau. Toujours un sentiment fort.

LUDOVIC TOMAS

Quintet Air
8 décembre
Espace Julien, Marseille
espace-julien.com
Sabena
Table ronde
17 décembre
Grandes tables

Spectacle
18 décembre
Grand plateau
Friche La Belle de Mai, Marseille
lafriche.org

Une jeunesse mi-figue mi-raisin

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Sous les figues d'Erige Sehiri © Jour2fête

Une aube claire. Sur un chemin à la lisière de la terre et du ciel, la silhouette d’une femme, un bâton et un panier à la main. Elle rejoint celles qu’on embarque dans une camionnette, jeunes et plus vieilles. Quelques hommes aussi. La caméra s’approche doucement de leurs visages. C’est le début de la journée de travail des cueilleurs et cueilleuses de figues. « Il se passe plein de choses dans les vergers » dit Fidé, l’une des protagonistes du premier long-métrage de fiction d’Erige Sehiri, Sous les figues. 

Noce de Sana
Un huis clos à ciel ouvert dans une région rurale du nord-ouest de la Tunisie que la cinéaste connait bien. Un lieu où l’on se retrouve, où l’on échange, se confie, se chamaille, se jalouse. Un lieu où ces jeunes filles en fleurs parlent de liberté, d’indépendance, de désir et surtout d’amour. De cet amour qu’on attend, qu’on espère, qu’on craint aussi : « L’amour est un mensonge », proclame l’une d’entre elles. De cette passion qu’on n’a pas eu, quand on n’a pas choisi son mari. « Je ne connaissais pas celui que j’ai épousé » déplore Layla, une des ainées. Alors que la jeune Sana de 17 ans voudrait que Firas, qu’elle espère épouser, soit plus conservateur. Comment échapper au poids du patriarcat ? Les garçons parlent eux aussi ; ils regrettent que les filles soient trop conservatrices, portant le voile et refusant qu’on les touche. Le chef, sûr de son bon droit, poursuit Melek : « je fais de toi ce que je veux », avant qu’elle ne lui échappe. 

Une caméra au parfum
Tourné avec des acteurs et actrices non professionnel·les, excellent·es de vérité, Sous les figues est un film superbe. La caméra de Frida Marzouk s’attarde sur les visages de la (re)belle Fidé (Fidé Fdhili), de l’amoureuse Melek (Feten Fdhili), de la conservatrice Sana (Ameni Fdhili) ou du touchant Abdou (Abdelhak Mrabti). Elle saisit les regards échangés, promesses d’histoires qui s’esquissent ou regrets de celles qui s’achèvent. Elle cadre les gestes de la cueillette, capte les jeux d’ombre et de lumière, nous fait presque sentir le parfum des figues. Et grâce à l’ingénieur du son Aymen Laabidi, qui nous fait entendre le bruissement du vent dans les feuillages, on a l’impression d’avoir passé toute une journée sous les figuiers.
Dans ce film, qui pointe délicatement la précarité, les conditions de travail, le manque d’horizon de la jeunesse tunisienne rurale, mais aussi leur énergie et leur soif de vivre, Erige Sehiriconfirme la bienveillance et la douceur du regard, qu’on avait déjà remarquées dans son documentaire La Voie normale.

ANNIE GAVA

Sous les figues, d’Erige Sehiri
Sorti le 7 décembre

Le film vient de remporter le Tanit d’argent aux Journées cinématographiques de Carthage et représentera la Tunisie aux Oscars. 

La passion Tavernier

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Couverture de "Bertrand Tavernier, le cinéma et rien d'autre" de Laurent Delmas © Gallimard/France inter

Été 2022. France Inter propose sous la direction de Laurent Delmas : Bertrand Tavernier, le cinéma et rien d’autre. Une émission hebdomadaire consacrée au cinéaste disparu l’année précédente. Neuf rendez-vous, neuf thématiques pour approcher l’œuvre et l’homme : les pères, les héroïnes, la guerre, la musique, les faits divers, l’Histoire, l’adaptation littéraire, l’engagement citoyen et celui, professionnel et politique, au sein de l’Institut Lumière à Lyon.

Nathalie Baye, Isabelle Huppert, Julie Gayet, Philippe Torreton, Stéphane Audoin-Rouzeau, Philippe Sarde, Stéphane Lerouge, Marie Gillain, Mélanie Thierry, Raphaël Personnaz, Christophe Blain, Xavier Giannoli, Laurent Heynemann, Luc Béraud, Thierry Frémeaux : au générique, quinze invités ayant collaboré au grand film de la vie de l’ogre Tavernier. Chacun apporte sa touche au portrait de ce « monsieur Cinéma », évoque sa première rencontre avec lui, puis les relations avant, pendant et après les tournages. Il est question de l’élaboration des scenarii, de la construction des rôles, de la direction d’acteur et d’amitié, toujours.

Pour prolonger ce bel été, passer d’autres saisons en la bonne compagnie de Bertrand, la série documentaire radiophonique est devenu un livre d’entretiens jalonnés de commentaires, de photogrammes, d’extraits savoureux de dialogues de films. Un broché de 288 pages, qui propose un QRcode pour accéder au podcast de l’émission, et qu’on peut parcourir dans la progression choisie par l’auteur, ou ouvrir à n’importe quel chapitre, ou encore butiner par feuilletage. Libre promenade dans l’univers de celui qui a vécu le cinéma comme une passion absolue.  Tavernier, à l’instar de Truffaut ou Scorsese, a dédié sa vie au cinéma, n’a pensé qu’au cinéma, n’a communiqué avec les autres que par le cinéma et a fait circuler son énergie à l’intérieur de tout ce milieu professionnel

Boudé par les Cahiers qui lui reprochaient son classicisme – voire son académisme, aggravant son cas par un goût trop marqué pour les adaptations littéraires (plus de la moitié de ses films), Tavernier, s’il n’est pas un inventeur de formes, ne peut se réduire à un simple raconteur d’histoires. Lui, qui fut au temps de Pierrot le fou l’attaché de presse de Godard dont il parla à Aragon, a signé des films très différents, aussi singuliers que Coup de torchon ou Dans la brume électrique, dont l’hybridation est infiniment plus étrange qu’il n’y paraît.

Lumière est faite sur ce qui travaille secrètement son œuvre. Les contradictions de ce fils de grand résistant, qui parla beaucoup de la guerre en étant pacifiste, de ce cinéaste qui cherchait à la fois l’« humanité renoirienne » et le sens de l’épique à l’américaine. Qui, quoique soucieux du romanesque, utilisait la caméra pour exprimer bien plus que pour raconter, privilégiait la scène à la dramaturgie, et, féru de jazz, jouait de la distorsion et de la variation pour éviter les lieux communs de scénarii dont son immense culture lui donnait une connaissance encyclopédique.

Lumière est faite aussi sur la complicité qui l’unissait à ses doubles de cinéma, les deux Philippe : Noiret et Torreton, figures républicaines mâles du juge, du soldat et de l’instituteur. Et sur la place de plus en plus importante des femmes dans sa filmographie. Les héroïnes de Tavernier s’affirment contre l’oppression masculine comme Béatrice de Cortemart (Julie Delpy) victime d’un père monstrueux dans La Passion Béatrice. Rappel de l’influence de Christine Pascal (Anne Torini dans Les Enfants gâtés) qui met à mal les certitudes genrées et dont la tirade sur la jouissance au féminin, sonne toujours aussi juste. Julie Gayet dit la délicatesse du regard de Bertrand Tavernier. Pas le regard d’un homme sur la beauté des femmes mais la captation de ce qu’elles sont : « J’aurais pu regarder Romy Schneider ou Sabine Azéma comme ça », ajoute-t-elle.

Bertrand Tavernier a insufflé dans ses longs métrages, ses passions pour l’Histoire, la musique, la littérature. Au fil des témoignages, des souvenirs de chacun, il apparaît comme l’ami qu’on aurait aimé avoir, jamais méprisant pour ses pairs, enragé par l’injustice, signataire acharné de pétitions. Selon Philippe Sarde, il était une contrebasse, violent et généreux. À la fin de chaque entretien, l’invité·e devait définir Bertrand Tavernier en trois mots. Une convergence s’en dégage : la passion, la boulimie, l’énergie bien sûr, mais surtout le partage, l’empathie, la tendresse, l’humanisme et… la drôlerie. Si on devait faire de même avec ce travail de Laurent Delmas, en une appréciation ternaire, on pourrait en souligner la bienveillance, la clarté, et la transversalité.

ÉLISE PADOVANI

Bertrand Tavernier, le cinéma et rien d’autre
De Laurent Delmas
Gallimard / France Inter
29,90 €

Avec Renaud Capuçon, du grand classique

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Orchestre de chambre de Lausanne © Federal Studio

La légende veut que le jour de la générale de la Symphonie n° 1 de Prokofiev en avril 1918 (la date de création de l’œuvre achevée le 10 septembre 1917 et prévue en octobre ayant été reportée pour cause de révolution), le jeune compositeur à la baguette ait eu le visage baigné par les rayons rougeoyants du soleil. Le jour de la première le même effet se produisit, de bon augure pour cet opus « héliophile » car ce fut un succès.

Le soleil des éclairages du Grand Théâtre de Provence baignait l’orchestre de Lausanne et son chef, Renaud Capuçon qui s’affirme de plus en plus dans ce rôle complexe. Sans aucun doute, la verve du jeune Prokofiev se retrouvait dans l’interprétation vive et espiègle de sa Symphonie n° 1, dite, « classique » alors qu’elle joue avec les codes, introduisant quelques « joyeuses dissonances prokofiéviennes » dans son « classicisme mozartien » (dixit le compositeur). Renaud Capuçon dirigeait encore sans son violon la sublime suite pour orchestre de Gabriel Fauré Pelléas et Mélisande. Les sons creusés circulent entre les pupitres parfaitement équilibrés, le récit se sculpte avec finesse, déployant les phrasés, ne négligeant aucun détail de cet ouvrage qui traduit avec une délicate élégance le climat de la pièce du poète Maeterlinck.

Un air de liberté

Ma Mère l’Oye de Maurice Ravel nous contait les histoires de Charles Perrault, Madame Leprince de Beaumont et Madame d’Aulnoy, en échappant aux hypothétiques mièvreries des reprises disneyennes. Variété des tons, des atmosphères, des couleurs… la palette de l’Orchestre de Lausanne se pare de fragrances moirées sous la houlette de Renaud Capuçon en une complicité sensible. Le génial violoniste laissait parfois la baguette pour l’archet de son Guarneri de 1737 pour Rêverie et caprice d’Hector Berlioz, cette « romance pour le violon avec accompagnement d’orchestre » dédiée au violoniste Alexandre-Joseph Artot, élève de Kreutzer.

La feinte désinvolture de la partition offrait un air de liberté qui trouvera son acmé dans Tzigane de Ravel. La première partie, pour violon seul, a des allures d’improvisation sur des thèmes tziganes, acrobatique, époustouflante sous les doigts du violoniste particulièrement inspiré. Les superlatifs se révèlent impuissants pour traduire la puissante maestria de l’interprète et le bouleversement ressenti par l’auditoire.

(il fallait bien un entracte pour se remettre et être de nouveau disposé à écouter l’orchestre seul dans les suites de Fauré et Ravel précitées).

En bis, on quittait la musique française si bien traduite pour une courte pièce d’Elgar (Chanson de Nuit) et la si lyrique et sublime Valse triste de Sibelius. Emportements oniriques…

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 3 décembre au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence