lundi 23 février 2026
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Le voyage sur place

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Photographie © Alain Reynaud

« C’qui est bizarre c’est que j’ai l’impression d’avoir rien oublié de mon enfance », affirme un jour Alain Reynaud à son complice Alain Simon en incipit de sa pièce Voyage sur place. Pas besoin de madeleine proustienne ou de grive chateaubrianesque pour cet artiste qui voulait être clown et non reprendre l’entreprise familiale de menuiserie. Le voici de nouveau sur scène, seul cette fois, Alain Simon a quitté la pièce mais remodelé le texte qui garde toute la vivacité du premier (édité chez du Chassel-Les Nouveaux Nez).

À l’origine le metteur en scène avait suggéré au comédien d’improviser et de noter tous ces impromptus, matière à partir de laquelle le spectacle s’est orchestré. Si l’oubli nous effraie, tel une perte de nous-mêmes et de nos univers, son contraire est « un peu terrifiant » explique Alain Reynaud : « c’est comme les meubles de famille les souvenirs… au bout d’un moment si on a tous les meubles de sa famille dans sa maison c’est plus vivable ! […] et les souvenirs c’est un peu pareil… […] « si j’ai tous mes souvenirs intacts dans ma tête… […] va falloir songer à mettre des étagères dans le cerveau » c’est pas possible ! ».

À hue et à dia

Les souvenirs sont alors livrés dans le fantastique faux désordre de la mémoire, les lieux, les habitudes, les conversations, les tenues, l’école « d’avant l’invention de la pédagogie » que l’enfant veut quitter dès le CE1 pour faire clown, l’éducation « d’avant Dolto », le rythme de travail « d’avant les trente-cinq heures » … Des personnages émergent, puissants, rudes, tel le père « un rugueux » qui met le feu à la sciure et les copeaux déchargés au bord de la rivière. C’était « avant l’écologie », et c’est magique, le petit Alain se voit attribuer des responsabilités, participe à la vie familiale, aux travaux, mais surtout est fasciné par les majorettes. Son premier amour est la capitaine des majorettes ! Lui-même fera du tambour dans ces défilés festifs…

La narration va à hue et à dia mais retombe toujours sur ses pieds. La justesse du détail saisi sur le vif, restitué dans sa fraîcheur initiale, le rythme très allant du discours, les notes de l’accordéon vieux compagnons des fêtes et des bals d’avant les sophistications électroniques et les DJs, brossent un tableau vivant de ces temps « d’avant » sur lesquels la verve du narrateur efface le sépia et redonne des couleurs.  

Cette plongée au cœur d’une petite ville, d’une époque, d’une vie, de vies, entraîne chacun au cœur de ses propres souvenirs ou de ses légendes familiales. Quel que soit l’âge du spectateur, le récit touche, émeut, fait rire, sourire. Se dessine une poétique du quotidien bouleversante dans sa simplicité.

MARYVONNE COLOMBANI

Je me souviens de tout a été joué les 29 et 30 novembre, au Théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence

« Chantons sous la pluie », un spectacle de saison

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© Pierre Bolle

On ne pouvait pas rêver, météorologiquement parlant, de meilleur timing. Du 2 au 4 décembre, Martigues et le quai des Salins se sont vus continuellement arrosés de trombes d’eaux. Si la grisaille s’est durablement installée dans une Venise provençale évoquant plutôt Berck-sur-Mer, un concentré de couleurs, de chaleur et de joie s’est emparé des Salins pour trois jours.

Ars Lyrica a eu du nez de programmer ses dates de Chantons sous la pluie en cette fin d’automne. Déjà donnée, entre autres, au Folies Lyriques de Montpellier, à l’Opéra de Reims et au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, cette coproduction a fait du chemin depuis sa création en juin 2021 à l’Opéra de Massy. Le collectif, déjà à l’origine de versions scéniques des Parapluies de Cherbourg et du Violon sur le toit, a mis au point un spectacle sans temps mort, se réappropriant les numéros musicaux et dansés pour les besoins et possibles de la scène.

La scénographie ingénieuse de Mohamed Yamani conjugue la vidéo live, coordonnée par Benjamin Luypaert, la danse, omniprésente, chorégraphiée par Johan Nus et Sylvie Planch aux claquettes. Les tableaux misent davantage sur les ensembles que sur les moments solistes : ce qui donne, entre autres choses, la possibilité pour Édouard Thiebaut et Mickey De Marco de reprendre leur souffle au sein même des numéros.

Dans les rôles de Don Lockwood et Cosmo Brown, les deux comédiens se révèlent tout à fait solides. Mais, là où le film brillait avant tout pour ses interprètes masculins, ce sont les rôles féminins qui sortent les plus grandis de cette transposition au théâtre. Marina Pangos déménage dans ce rôle exigeant, la sollicitant physiquement et vocalement à plusieurs reprises – sur All I do is Dream of You ou encore Good Morning, entre autres. Mais aussi sur des chansons alors coupées ou considérablement réduites au montage : You Are My Lucky Star et Would you ?

Le rôle plus ingrat de Lina Lamont, campé à merveille par une Marie Glorieux zozotante, se voit lui aussi épaissi par de plus longues apparitions, et notamment une chanson très joliment parlé-chanté – What’s Wrong with me ? En fond de scène, l’orchestre, dirigé du piano par Patrick Leterme, s’adonne à ces pages célébrissimes avec précision et décontraction.

SUZANNE CANESSA

Ce spectacle a été joué du 2 au 4 décembre aux Salins, scène nationale de Martigues

Initiative H : les Pôles au Bois

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Polar Star © Franck Alix

Le Bois de l’Aune est décidément un lieu jazzique ! Cette aura remonte à ses débuts avec Archie Shepp puis s’est étendue jusqu’à son association au travail du guitariste jazz Pascal Charrier. Un projet dans le cadre du dispositif « Compositeur associé dans les scènes pluridisciplinaires » proposé par le ministère de la Culture et la Sacem (une première en ce qui concerne un musicien de jazz !). L’accueil, en collaboration avec la fédération Grands Formats et Naï No Production (dont la compagnie musicale a été fondée par Pascal Charrier), du groupe Initiative H qui fêtait ses dix ans, poursuivait en toute logique l’ambition de cette salle alliant éclectisme et qualité. Après des années de rationnement, voir sur scène un big band qui aligne six instruments à vent en même temps sonnait comme une revanche, une libération.

La formation menée par David Haudrechy (saxophones, clavier, machines, compositions) présentait sa nouvelle création, Polar Star, construite comme une suite orchestrale évoquant les exploratrices et explorateurs (tels Jean-Louis Etienne), des « bouts du monde », ces espaces glacés des pôles dont les images projetées sur un écran accompagnaient les pièces interprétées de leur onirisme dépouillé.

Sur scène on retrouve : Ferdinand Doumerc (saxophones, flûte), Gaël Pautric (saxophones, clarinette basse), Cécile Vidal (trompette, chant), Nathanaël Renoux (trompette), Olivier « Lapin » Sabatier (trombone, clavier), Lionel Segui (trombone basse), Florent Hortal (guitare), Amaury Faye (piano, claviers), Philippe Burneau (basse), Simon Portefaix (batterie) et Florent « Pepino » Tisseyre (percussions). Tous rivalisent de virtuosité que ce soit lors des soli d’improvisation échevelés, ou des tutti superbement orchestrés en un parcours où se conjuguent fragilité et audace au cœur d’une épopée fantastique.

L’être humain y explore autant ses propres limites que celles de notre planète. La voix de Cécile Vidal se glisse aux côtés des soufflants en une évocation aérienne. L’infini se donne dans la pureté des territoires enneigés au détour des lumineuses compositions qui nous parlent de la solitude, de l’émerveillement devant le monde, plongent dans les abysses, renouent avec l’essence oxymorique de la création dans Dark Lightning, nous disent le silence, les pièges de cristal, l’étoile polaire, la clarté de la contemplation, la beauté de l’océan blanc… Le morceau White Ocean a des allures de tube grâce à sa mélodie et la joie ryhtmique dont il est empli, à laquelle répond le bis, The Watchers, conclusion majestueuse qui nous réconcilie avec l’humanité.

Pour l’anecdote, David Haudrechy a joué quand il était « tout gamin » dans le big band d’Archie Shepp… La boucle est bouclée…

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 24 novembre, théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.

Mísia : lorsque le noir et le blanc deviennent des couleurs

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Mísia © DR

Événement à La Croisée des Arts de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume ! La grande chanteuse portugaise de Fado, Mísia, renouait avec l’art des tournées internationales en commençant par répondre à l’invitation du Chantier, Centre de création des Musiques du Monde de Correns. 

Frank Tenaille, directeur artistique de cette structure unique en France, présentait en apéritif au concert la carrière foisonnante de cette artiste hors normes qui a permis au Portugal de se réconcilier avec cet art de la saudade, ce spleen indéfinissable que l’on peut rapprocher du blues, avec ses racines populaires (au moment de la Révolution des œillets, on accusa cette forme musicale de faire partie des « 3F », « fado, Fatima et football », aliénant le peuple).

Présenté en deux mouvements, le spectacle (et ce concert en fut vraiment un, avec une protagoniste racontant des histoires, mettant en scène les récits, les émotions, les situations, l’intime comme l’universel) offrait un premier temps en « noir et blanc ». Dans la lignée de Piaf et Barbara, dont Mísia, gainée de noir, adopte certaines attitudes et intonations. « Bien sûr, sourit-elle, mutine, le fado n’est pas olé-olé, ce n’est pas une danse comme le flamenco ou le tango, nous on attend le destin sans bouger et cela demande beaucoup de courage. Nous devons aller au fond de notre cœur. » Ce cœur, « il est peut-être au fond de la mer » avec la grande Amalia Rodriguez à laquelle l’interprète décerne un vibrant hommage, accompagnée par Fabrizio Romano au piano, Bernardo Couto à la guitare portugaise et João Filipe à la viola de fado, « mes hommes » dit-elle à l’instar de Barbara…

 La voix, émouvante jusque dans ses fêlures et ses élans mélodiques à l’élégance pure, s’empare des textes que les poètes les plus marquants de leur génération ont écrit pour elle. L’émotion devient matière sonore, fluide, envoûtante. Mais le rire affleure partout. Le micro se refuse à rester fixe et manque lui tomber sur le visage, Mísia rit et voit des échos de Louis de Funès ou de Peter Sellers dans la situation.

La deuxième partie, sous les auspices d’Almodovar, s’ouvre sur une chanson de Violeta Parra qui chantait si magnifiquement Gracias a la vida, Que he sacado con quererte. Mísia qui s’est vêtue d’or évoque sa famille, une mère danseuse classique espagnole et une grand-mère « frivole ». Une artiste de music-hall qui a élevé sa petite-fille et l’a encouragée, contre l’avis de ses parents, à se lancer dans le monde de la musique et du spectacle.

Ces anecdotes se trouvent dans le tout nouveau livre de la chanteuse, Animal sentimental (pas encore traduit en français). « Toutes les chansons que l’on peut écouter sur mon disque [éponyme du livre, ndlr] sont connectées avec chaque chapitre. C’est être un animal sentimental qui m’a sauvée dans tous les moments de ma vie et m’a donné la foi de continuer. » On se laisse séduire, Fernando Pessoa et sa dame de chagrin, le chachacha des années cinquante qui tombe amoureux du fado… Mísia chante, danse, mime, joue, conte. Un espace de liberté infini s’ouvre, la vie se fait chant, ou l’inverse, on ne sait plus si ce n’est que c’est sublimement beau.

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 25 novembre à La Croisée des Arts de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume.

Grenade en conférence

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© Grenade

Effervescence au conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence ! En écho à la présentation donnée la semaine du 7 novembre au Grand Théâtre de Provence, pour célébrer les trente ans de la compagnie, une conférence dansée, menée par Josette Baïz en maître de jeu et quatre danseurs de la Compagnie et du Groupe Grenade. Deux « grands » et deux « petits », Lola Cougard et Geoffrey Piberne, Thelma De Roche-Marc et Hector Amiel.

La feuille de salle proposait pour chaque duo une série de chorégraphes et d’œuvres parmi lesquelles le public était invité à piocher afin de voir ou revoir tel ou tel passage. Le récit de la conception du livre des trente ans, qui dépasse largement le parcours de la compagnie et remonte à l’enfance de la pédagogue et chorégraphe, raconte les prix remportés, les échanges avec les plus grands chorégraphes de la planète.

Tout devient une évidence tant l’artiste semble sans cesse être étonnée de ce qui lui arrive. De ses succès, de ses partages, de l’itinéraire exemplaire de sa compagnie, du nombre impressionnant d’élèves qui sont passés par Grenade et suivent aujourd’hui des carrières brillantes. Nombreux étaient ceux qui étaient venus, même de très loin, témoigner par leur présence de la qualité de ce qu’ils avaient reçu, non seulement au niveau technique de la danse, ou de la fréquentation des chorégraphes les plus novateurs de leur génération, mais aussi humainement.

« L’aventure artistique, chorégraphique, pédagogique » est aussi, surtout, une aventure sensible, bienveillante, liée à un travail de titan. La narration à bâtons rompus survole la chronologie, se plaît aux retours en arrière, se projette, s’illustre d’extraits dansés au gré des demandes du public, Eun-Me Ahan, Lucy Guerin, Josette Baïz, (La)Horde, Jérôme Bel, Hofesh Shechter, Nicolas Chaigneau, Wayne Mc Gregor, Barak Marshall, Jean-Claude Gallotta. Toute une histoire de la danse contemporaine se dessine ici, depuis le néo-classique à la « non-danse ». Quelle formation vivifiante !!!

MARYVONNE COLOMBANI

La conférence dansée a été donnée le 4 décembre au Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence.

Un événement inscrit dans le cadre d’Une 5e saison.

« Kash Kash », des pigeons sur la ville

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Kash kash de Lea Najjar © Magnet Film

En gros plan, des oiseaux qu’on jette dans un sac et une voix off nous apprend l’origine d’un jeu ancestral : l’ancienne occupation d’un roi consistait à faire la guerre à un autre roi. Trop de sang versé ! Les pigeons ont remplacé les hommes et ainsi est né le « kash hamam » : les joueurs, les « kash kash », essaient de capturer les pigeons en vol des autres joueurs.

Parmi eux, Hassan Harb, qui a commencé à élever et entrainer des pigeons dès l’âge de neuf ans, et qu’on voit s’entrainer sur son toit-terrasse à Beyrouth. Il préfère les pigeons aux femmes ! En particulier le zajil, un oiseau royal qui revient toujours : « les oiseaux sont plus loyaux que les gens. » Abu Mustapha, pêcheur comme son père a lui aussi une vraie passion pour les volatiles qu’il élève depuis 40 ans ; il montre avec fierté les petits, éclos de la veille et transmet sa passion à son fils, Omar. Radwan El Khatib, coiffeur, rappelle les règles du jeu et insiste sur l’importance que les pigeons soient forts. « On aime les pigeons parce qu’ils nous aiment », confie-t-il à la réalisatrice. Il initie au sifflet la petite Aisha qui rêve de pratiquer ce jeu, réservé aux hommes.

On parle beaucoup sur les toits de Beyrouth. De la loyauté des joueurs entre eux, du sentiment d’abandon des habitants, du gouvernement corrompu, de la crise des ordures qui paralyse la ville, de la frustration et de la colère du peuple. Chacun des personnages évoque combien  cette situation l’affecte. L’un a du mal pour acheter la nourriture de ses pigeons : le prix des sacs de maïs a flambé ;  l’autre, pour survivre, avec sa barque, doit repêcher les corps des suicidés ou essayer de les ranimer. Sur un téléphone portable, on voit l’explosion qui a ravagé le port de Beyrouth, « comme une petite bombe atomique », précise Mustapha, ajoutant que les seuls à en profiter ont été les pigeons grâce au maïs et au blé répandus. Heureusement, il leur reste leurs toits, leurs oiseaux qui parcourent le ciel. « Si j’étais un pigeon, je serais heureux, je m’élèverais dans le ciel, sans jamais m’arrêter. Voler serait ma seule vocation », conclut Radwan. Et c’est sur des images de Beyrouth, filmées par un drone, tel un oiseau, que se termine Kash Kash, documentaire de Lea Najjar, portrait lucide de la ville et de ses habitants. Un beau travail.

ANNIE GAVA

Kash Kash a reçu le prix Première œuvre, parrainé par la Rai ainsi que la Mention spéciale Asbu et le prix à la diffusion 2M (Maroc) du Primed.
La 26e édition du Primed s’est tenue du 5 au 10 décembre 2022

Femmes : we don’t Caire

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Capture d'image d'As I Want de Samaher Alqadi

Samaher Alqadi a grandi dans le camp de réfugiés de Jalazone, près de Ramallah. Acceptée à l’Institut supérieur égyptien du cinéma au Caire, elle a compris que sa caméra pouvait devenir une arme. Non seulement pour dénoncer les injustices mais plus fondamentalement pour conquérir son identité, sa légitimité de femme, de cinéaste, de palestinienne. As I Want, son premier long métrage, sélectionné à la Berlinale 2021, en atteste. Elle y mêle sa propre vie, sa grossesse, son accouchement, l’allaitement de son bébé à l’histoire récente de l’Égypte. La première filmée en noir et blanc, la seconde en couleur. Alternant, la voix off douce et posée qui évoque ses sentiments, et l’explosion des cris de colère des manifestant·e·s. Tantôt scénarisant des conversations imaginaires et intimes avec sa mère, tantôt saisissant le réel en mode reportage, caméra à l’épaule. Par ces allers-retours entre espace domestique et espace public, lieux clos et ouverts, la sphère privée s’insère tout naturellement dans le paysage politique et vice versa.

Le viol : un fléau de la société égyptienne

Le film part des agressions sexuelles survenues le 25 janvier 2013, place Tahir lors des manifestations organisées à l’occasion du deuxième anniversaire de la révolution égyptienne. Dans le chaos, des viols en groupe sont perpétrés. L’un d’eux est documenté par des images. Un cercle rouge tracé sur les photos isole la victime pressée par ses agresseurs. Malgré les preuves, ces crimes demeurent souvent impunis. Ce ne sont pas des cas isolés, ni exceptionnels : la rue est dangereuse pour les femmes. Ce qui justifie ces agressions masculines, c’est leur idée de la « nature » d’une femme. Née d’une côte d’Adam, elle est un objet que l’homme peut à sa guise utiliser pour le plaisir et la procréation, ou dit plus « poétiquement », qu’il peut enfermer comme un bijou dans son écrin.

La force d’être femme

Le film s’ouvre sur le ventre rebondi de la réalisatrice enceinte sur lequel se tatoue une calligraphie arabe. La chanson que lui chantait sa mère lui revient aux lèvres : 

« Quand ils ont dit : c’est un garçon, je me suis sentie forte et vigoureuse.
Quand ils ont dit : c’est une fille, mon monde s’est écroulé »

Une fille, c’est plus de souci qu’un garçon ! Une idée chevillée aux esprits de la plupart des gens. Entretenue par les religieux, l’école, la famille gardienne des traditions. Le radio trottoir que la réalisatrice fait dans la ville est édifiant. Pour les garçons comme pour les petites filles, Samaher ira en enfer parce qu’elle montre ses cheveux et ses jambes. La cinéaste, contrairement à ses collègues masculins, est interpellée parce qu’elle filme les scènes de rue. La place de la femme est au foyer. Ses diplômes sont décoratifs et l’impudique sera répudiée.

La crainte de leur corps, de leur voix, de leurs désirs s’intériorise peu à peu et coupe les ailes à de nombreuses femmes. La réalisatrice, victime d’attouchements dans l’espace public devant son fils, en arrive même à se demander si elle n’est pas comme on le lui répète : « une fille qui cherche toujours des problèmes ! » Certaines résistent, organisent des cours de self défense, aident les victimes à porter plainte, descendent dans la rue pour affirmer leur citoyenneté. Une très belle scène les montre défilant dans la rue devant des hommes sidérés, des couteaux de cuisine de toutes tailles brandies au dessus de leurs têtes. Rage et solidarité salvatrices de ces Égyptiennes !

Après Moubarak, Morsi. Après Morsi, Al-Sissi. Après Al-Sissi, Al-Sissi. Rêves de liberté brisés. Chaque fois, l’espoir, chaque fois la répression. Et toujours, si peu d’avancées pour Elles. Les Frères musulmans affirmaient que le Coran était la Constitution. As I Want nous montre que la reconnaissance de l’égalité hommes-femmes est bien un enjeu démocratique.

« Je ne sais pas si naître fille est une chance ou un malheur mais j’ai conscience de la force que je tire d’être une femme », conclut la réalisatrice qui dédie son film à sa mère.

ÉLISE PADOVANI

As I Want, le premier long métrage de Samaher Alqadi a été projeté au Primed dans la catégorie « Enjeux méditerranéens ».

Mémoire des salles obscures : le Modernissimo

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Modernissimo à Bologne © Kolam - Cineteca di Bologna

 « Quel est le premier souvenir ? La première image ? La trace la plus ancienne de la mémoire ? La première image vient d’une salle, celle du Modernissimo, un cinéma souterrain, fermé depuis des années… j’ai quelque chose d’important à te montrer. J’ai besoin que tu saches qui je suis »

Une voix off, un escalier sombre qui nous amène dans un espace délabré. La voix, celle du narrateur, septuagénaire, s’adresse à son fils de quarante ans, qui vit en France et qu’il n’a pas vu depuis des années. Lui a toujours vécu dans cet immeuble, le premier de la ville construit en béton armé, inauguré en 1914 au cœur de Bologne, « la ville la plus fasciste et la plus anti fasciste d’Italie. » Très tôt, son père passionné par l’image, a pris en main une caméra et a filmé tout ce qu’il voyait défiler sous ses yeux ; la visite de Mussolini et la tentative d’attentat en 1926, l’entrée des alliés à la fin de la guerre, les scènes de la vie …Le narrateur, à 20 ans, se met aussi à filmer en 16mm, les manifestations communistes, celles de la gauche radicale, la violence des années de plomb, le drame de la gare de Bologne le 2 août 1980 qui a fait plus de 80 victimes, auquel ils ont échappé par miracle. Il nous parle du jour où il a vu Pasolini, son réalisateur préféré, qui tournait Edipo re et qu’il n’a pas osé aborder. Il évoque sa rencontre avec sa compagne, la mère de son fils, une Française qui supportant de moins en moins l’Italie finira par repartir en France, emmenant leur enfant qu’il ne reverra plus. Le Modernissimo, de plus en plus délabré, fermé en 2007, a rouvert quatre jours en novembre 2011, le temps d’une occupation par des étudiants qui voulaient un monde plus juste, souhaitant un cinéma pour leur ville, très vite évacués par la police. Aujourd’hui, la Cineteca di Bologna a décidé de restaurer et rouvrir ce cinéma.

Pour ce documentaire qui fait partie de la Collection Cinémas Mythique – Mémoire des salles obscures, Giuseppe Schillaci a consulté pendant deux ans plus de 300 heures de documents d’archives, rassemblant films de familles, extraits de films pour nous raconter à partir du cinéma, l’histoire de sa ville et de l’Italie. La voix d’Ermanno Cavazzoni nous emmène dans les souvenirs, sans doute imaginaires, d’un père qui écrit à son fils une lettre d’amour, un homme qui n’a pas su être père et qui pour se faire pardonner, lui donne rendez-vous au cinéma Modernissimo. Un appel à tous pour revenir dans les salles de cinéma peut-être…

ANNIE GAVA

Le documentaire de Giuseppe Schillaci a reçu le prix Art patrimoine et Cultures de la Méditerranée au Primed, festival de la Méditerranée en images organisé par le CMCA qui s’est tenu du 5 au 10 décembre.

Vous pouvez lire un article sur un autre cinéma mythique ici  

Le devoir des peuples

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Il y a quasiment deux mois, dans ces pages, nous donnions la parole à une femme artiste franco-iranienne. De retour de Téhéran, elle nous racontait comment le meurtre de Masha Amini était en train de donner naissance à ce qui est devenu le plus important mouvement de contestation depuis l’instauration de la République islamique en 1979. « Femmes, vie, liberté », le slogan est repris dans toutes les manifestations du globe en soutien à cette véritable révolution iranienne. Porté par la solidarité des peuples du monde et sa ferme intention de mettre fin à plus de quarante ans de dictature religieuse conjuguée à une incurie économique, celui de l’ancienne Perse n’a jamais baissé les bras malgré une répression sanguinaire. Alors qu’il n’avait jamais cédé sur la moindre remise en cause de son pouvoir, le régime se voit contraint de lâcher du lest. L’annonce inattendue par le procureur général de l’abolition de la police des mœurs est une victoire incontestable des manifestant·es. La possibilité d’une révision de la loi sur le port obligatoire du voile en est une autre. Ces reculs des autorités politiques et judiciaires seront-ils suivis d’effet ? C’est sans aucun doute de la ténacité des insurgé·es que sortira la réponse.

Démocratie élimée
En Chine aussi, la population crie sa colère. Des manifestations d’une rare ampleur prennent pour cible le fraîchement réélu (pour un troisième mandat…) président Xi Jinping. Si la politique drastique du « zéro Covid » a mis le feu aux poudres, le ras-le-bol pourrait là aussi s’étendre à des revendications plus larges dans ce pays pour le moins éloigné de la culture démocratique telle que définie par l’Occident.
Bien qu’à des années-lumière des institutions de ces deux pays en ébullition, la France voit sa démocratie passablement élimée par les pratiques de ses gouvernements successifs. Tandis que la Première ministre dégaine l’article 49.3 à une fréquence proche de la tachycardie, c’est le débat parlementaire qui est escamoté, privant ainsi les Français·es de propositions alternatives légitimes à la vision macronienne des comptes de l’État. Politique migratoire, avenir des retraites et bien d’autres projets rétrogrades sont dans les tuyaux du quinquennat. Il est un devoir du peuple et de sa représentation nationale d’avoir les moyens de contre-argumenter pour les contester.

LUDOVIC TOMAS 

Si ce n’est Toi’ts, c’est donc La Fontaine 

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La fête de la cigale, Toi'ts théâtre © Elian Bachini

L’Agence de Voyages Imaginaires,menée avec une intelligente passion par Philippe Car, reprend enfin la route de la fantaisie et du théâtre sur laquelle elle se plaisait à semer ses pépites théâtrales. Et renoue avec Toi’ts Théâtre pour une quatrième édition en collaboration avec la Fondation de Marseille et la Friche la Belle de Mai. Au programme sera enfin sur les planches devant un vrai public leur dernier spectacle, Les Fables, dont la gestation a été suivie avec enthousiasme, tout au long des interminables mois confinés, en capsules vidéo sur les réseaux virtuels.

Pour aborder l’« ample comédie à cent actes divers/ Et dont la scène est l’univers » de La Fontaine, Lucie Botieveau, Valérie Bournet, Nicolas Delorme et Vincent Trouble  interprètent, dansent, chantent, jouent, se font oiseau, renard, loup, âne, Terre, récrivent les morales énoncées par le fabuliste… « Il n’est pas notre contemporain et les mœurs de son siècle sont (heureusement !) éloignées des nôtres… Il est clair que le mouvement #metoo n’était pas encore né ! », sourient les comédiens à l’occasion de la première donnée lors d’une captation filmée par les équipes de France 3 Provence-Alpes

Un spectacle n’est jamais seul. Un « échauffement du spectateur » sera proposé avant et un repas en musique avec les artistes après. L’événement allie le caractère de la fête et celui de la solidarité grâce aux billets solidaires. Rarement les artistes sont aussi près de leur public dans un partage qui n’est pas seulement celui des mots échangés en fin de représentation, mais vient d’une approche commune de ce qu’est le théâtre. 

MARYVONNE COLOMBANI

Toi’ts Théâtre
6 au 9 décembre 
Friche la Belle de Mai, Marseille