L’Agence de Voyages Imaginaires,menée avec une intelligente passion par Philippe Car, reprend enfin la route de la fantaisie et du théâtre sur laquelle elle se plaisait à semer ses pépites théâtrales. Et renoue avec Toi’ts Théâtre pour une quatrième édition en collaboration avec la Fondation de Marseille et la Friche la Belle de Mai. Au programme sera enfin sur les planches devant un vrai public leur dernier spectacle, Les Fables, dont la gestation a été suivie avec enthousiasme, tout au long des interminables mois confinés, en capsules vidéo sur les réseaux virtuels.
Pour aborder l’« ample comédie à cent actes divers/ Et dont la scène est l’univers » de La Fontaine, Lucie Botieveau, Valérie Bournet, Nicolas Delorme et Vincent Trouble interprètent, dansent, chantent, jouent, se font oiseau, renard, loup, âne, Terre, récrivent les morales énoncées par le fabuliste… « Il n’est pas notre contemporain et les mœurs de son siècle sont (heureusement !) éloignées des nôtres… Il est clair que le mouvement #metoo n’était pas encore né ! », sourient les comédiens à l’occasion de la première donnée lors d’une captation filmée par les équipes de France 3 Provence-Alpes.
Un spectacle n’est jamais seul. Un « échauffement du spectateur » sera proposé avant et un repas en musique avec les artistes après. L’événement allie le caractère de la fête et celui de la solidarité grâce aux billets solidaires. Rarement les artistes sont aussi près de leur public dans un partage qui n’est pas seulement celui des mots échangés en fin de représentation, mais vient d’une approche commune de ce qu’est le théâtre.
MARYVONNE COLOMBANI
Toi’ts Théâtre 6 au 9 décembre Friche la Belle de Mai, Marseille
Organisé par le Centre méditerranéen de la communication audiovisuelle (CMCA), et soutenu depuis toujours par la Région Sud, le Primed offre – au sens propre du terme, puisque toutes les séances sont gratuites – trente heures de projections publiques et dix-huit séances en présence des réalisateurs·trices.
Sur les 427 productions audiovisuelles envoyées, 22 films ont été retenus (dont la moitié, signées par des femmes) et sont projetés dans plusieurs lieux de Marseille, comme le Mucem ou la bibliothèque de l’Alcazar. Ces films concourent dans six sélections : « Enjeux méditerranéens », « Mémoire de la Méditerranée », « Art, patrimoine et culture de la Méditerranée », « Première œuvre », « Prix des jeunes de la Méditerranée » et « Court méditerranéen ». Onze prix seront décernés lors de la cérémonie de clôture à l’Artplexe, le 9 décembre, dont quatre par le jury présidé par Annick Cojean, grand reporter au journal Le Monde.
Donner à voir et à penser, interpeller, surprendre, ébranler, émouvoir, favoriser les échanges entre les jeunes des deux rives de la Méditerranée, travailler sur la citoyenneté euro-méditerranéenne, restent les maîtres mots du Primed.
Résistances Les thématiques de la sélection 2022 reflètent comme un miroir un monde chaotique, marqué par les guerres, présentes ou passées, mais aussi les incroyables énergies pour résister, lutter, survivre, agir. Ainsi les protagonistes des trois documentaires proposés à l’appréciation de 3000 lycéens de la région Paca, d’Algérie, Égypte, Italie, Maroc et Tunisie sont-ils des êtres qui veulent rendre le monde meilleur et rétablir une justice. Riccardo, étudiant italien en dernière année de médecine décidé à devenir chirurgien de guerre (Erasmus à Gaza de Chiara Avesani et Matteo Delbò). Les trois fils de la journaliste maltaise assassinée Daphne Caruana Galizia, déterminés à confondre les responsables (Malte, au nom de Daphne de Jules Giraudet). Gemma, infirmière catalane rebelle, aidant les demandeurs d’asile bloqués en Grèce et Serbie à franchir clandestinement la frontière (Gemma has a plan d’Arantza Diez).
Résistance féminine aussi aux agressions sexuelles perpétrées au Caire sur la place Tahir, deux ans après la Révolution. Samaher Alqadi dans As I Want (section « Enjeu Méditerranéen ») filme la colère des Égyptiennes et le regard prédateur des agresseurs. Le female gaze comme une arme.
Jeunesses volées Il y a les Enfants de Daech, les damnés de la guerre auxquels Anne Poiret donne la parole. Des milliers de gosses, stigmatisés, portant le poids des « péchés » de leurs parents, croyant encore à un avenir possible malgré les violences qu’ils subissent. Il y a aussi Les Enfants de Caïn (Keti Stamo) en Albanie, soumis au carcan du Kanun, ancien code qui prétend régir leur vie. Il y a la jeune Hala fuyant un mariage forcé et une famille qui soutient l’État Islamique (The Other Side ofthe River d’Antonia Kilian)
La guerre sans fin Les guerres ne finissent jamais pour ceux et celles qui les ont vécues. La mémoire de la Méditerranée convoque celle d’anciens appelés des « événements » d’Algérie, qui refusent de toucher une retraite de combattant, hantés à jamais par ce que des ordres indignes les ont forcés à faire (Ce que laguerre a fait de nous de Romano Bottinelli). Sifa Suljic dans The last tape fromBosnia d’Albert Solé ne renonce pas à trouver son seul frère non identifié dans les fosses communes de Srebrenica. Et la réalisatrice israélienne Nurit Kedar, avec #Schoolyard. An Untold Story, raconte à travers des témoignages cette histoire « indescriptible » d’un crime de guerre commis par une compagnie israélienne en 1982 au Liban. Le fantôme d’un homme enlevé et torturé par les sbires de Ben Ali en 1991, en Tunisie, revient de l’au-delà nous parler de ce crime dans Angle Mort de Lotfi Achour.
La vie avant tout Les documentaristes s’intéressent aussi aux jolis souvenirs. Comme ceux qui fourmillent autour du vieux cinéma mythique de Bologne, Le Modernissimo (Giuseppe Schillaci), ou aux jolies traditions fédératrices des chants de Giromeri en Grèce (Memento de Nikos Ziogas). Lea Najjar nous fait découvrir avec Kash Kash, un jeu colombophile antique et des plus pacifiques sur les toits de Beyrouth. Microbiome de Stavros Petropoulos nous emmène dans l’île d’Ikaria pour percer le secret de la longévité de ses habitants. Quant à Urska Djukic, elle nous parle de La vie sexuelle de Mamie. Et grâce à La Prova de Toni Isabella Valenzi, on passe un moment bien agréable avec Rosa, Peppe et leur cochon, quelque part au sud de l’Italie, face au temps qui passe.
Par sa riche programmation issue de treize pays méditerranéens, nourrie par la diversité des sujets qui nous rappellent que nos différences nous unissent plus qu’elles ne nous séparent. Par ses actions en direction des jeunes spectateurs et des jeunes réalisateurs, le Primed est une manifestation indispensable, comme tout ce qui combat le repli et le sectarisme.
ÉLISE PADOVANI
Primed Du 5 au 10 décembre Divers lieux, à Marseille primed.tv
Sur la scène de l’auditorium de la Cité de la Musique de Marseille, deux artistes et deux instruments se font face : la kouitra de Meryem Koufi et le mandole-luth d’HakimHamadouche. Facétieux, ce dernier s’estime être « à la rue » pour ce premier jour de résidence. Rien pourtant dans ce qu’ils jouent ensemble ne saurait laisser penser une telle chose. D’ailleurs Meryem Koufi sourit et le tempère. Elle a invité l’ancien acolyte de Rachid Taha pour l’accompagner sur cette nouvelle création, en hommage aux voix féminines de la musique arabo-andalouse. Celles de Reinette l’Oranaise ou d’Alice Fitoussi qui ont toutes deux bercé son enfance. Un retour aux sources pour cette artiste algéroise installée en France, qui navigue depuis dix ans dans les sonorités flamencas.
Si cette soirée convoque la musique et les figures tutélaires de son enfance, Meryem Koufi, chanteuse-musicienne, nourrit son art de ses nombreux voyages. Une aventure qui commence quand elle arrive en France en 2004. « Je faisais une fac de musicologie en Algérie, et j’ai collaboré avec une compagnie française à l’occasion de l’année de l’Algérie en France en 2003. » À la suite de cette expérience, elle décroche une bourse du gouvernement français et s’installe à Besançon, en Franche-Comté. Et si elle rit quand on lui fait remarquer que la transition entre la douceur algéroise et la rigueur hivernale de cette région a dû être difficile, elle en garde un très bon souvenir. « C’était une époque très riche de ma vie, je découvrais plein de choses, je rencontrais des musiciens… » Nait alors un goût du voyage qui ne la quittera plus.
Excursions musicales Comme en 2005, quand la compagnie Altérité avec laquelle elle collabore à Besançon, lui propose de partir de Inde pour mettre en musique des poèmes soufi qu’elle venait de découvrir. Elle rencontre alors Nishit Mehta avec qui elle monte le spectacle Chemin de soie, qui a depuis tourné en Inde et en France et fait l’objet d’un disque. « Quand je suis arrivée dans ce pays j’étais très jeune, ça a été une découverte majeure pour la jeune musicienne que j’étais. C’était une explosion de couleurs, de saveurs et de liens très forts que j’ai gardés. » Elle y retourne depuis ponctuellement, un « repère » pour elle.
Son autre repère, c’est l’Espagne. Pays où elle voyage aussi régulièrement, puisqu’elle se forme auprès Eduardo Rebollar, son « maestro » comme elle l’appelle. « Dans ces musiques, ce qu’on nous transmet, c’est plus qu’un enseignement musical, c’est un enseignement autour de la vie, de l’humain. » Aujourd’hui encore, quand on lui demande pourquoi elle est tombée dans le flamenco, elle ne sait que répondre. « Je n’arrive toujours pas à m’expliquer la fascination, la passion et l’engagement que j’ai pour cette musique. Ce n’était pas ma formation initiale, mais quand j’en joue, je sens que je suis chez moi. »
L’appel du Sud C’est d’ailleurs pour se rapprocher du pays du flamenco qu’elle s’est installée à Arles en 2015, après dix ans passés à Paris. Une ville qu’elle découvre en 2013 après y avoir joué. Elle y repère des « gitans flamencos d’Algérie », des pieds noirs dont elle ne connaissait pas l’existence. De cette rencontre est née le spectacle Mémoire des gitans et flamencos d’Algérie qu’elle a joué dans cette même salle où elle sera accompagnée cette fois d’Hakim Hamadouche
« On a bu un coup après sa carte blanche au théâtre de l’Œuvre, et je lui ai dit que ce serait bien qu’on fasse une résidence ensemble », explique Meryem. Le hasard faisant bien les choses, Manu Théron, musicien et programmateur de la Cité de la Musique, l’appelle deux semaines plus tard pour lui proposer une résidence. Le soir même, elle soumet l’idée à Hakim : il est disponible. Ils se retrouvent donc tous les deux pour rendre hommage à ces figures importantes de la musique algérienne, et à ses grandes oubliées. Ils préparent « un voyage, un retour à [leurs] premiers amours, l’arabo-andalou et le chaâbi qui en est un dérivé populaire, avec des sonorités flamencas et le rock, blues, punk d’Hakim. »
NICOLAS SANTUCCI
Meryem Koufi et Hakim Hamadouche 1er décembre Cité de la Musique de Marseille citemusique-marseille.com
Ils ont tous les deux incarné la beauté, les élans, les tourments et les aspirations d’une jeunesse française d’après la Libération, mais rien ne les prédisposait à se rencontrer. Une histoire que nous raconte l’exposition Infiniment – Maria Casarès, Gérard Philipeà la Maison Jean Vilar à Avignon.
Maria Casarès est née le 21 novembre 1922 en Espagne, en Galice, d’une mère modiste et d’un père homme politique, membre du Front populaire, qui combattra Franco. Avec sa mère, elle se réfugie en France, à Paris, en 1936, au début de la Guerre d’Espagne. Gérard Philipe est né le 4 décembre 1922 à Cannes, d’un père riche affairiste, collaborateur des fascistes italiens et des nazis allemands, et qui, condamné à mort à la Libération, s’enfuit pour l’Espagne de Franco.
Le théâtre arrive dans la vie de Maria Casarès à l’âge de neuf ans, où elle a pour professeur de théâtre à Madrid le poète Rafael Alberti. Plus tard, à Paris, après avoir travaillé à effacer son accent espagnol, elle intègre le Conservatoire national d’art dramatique. Le jeune Gérard Philipe est destiné à une carrière de juriste mais, rencontrant de nombreux artistes réfugiés sur la Côte d’Azur, alors en zone libre, il décide de devenir comédien, soutenu fortement par sa mère, qui le présente au réalisateur Marc Allégret. Les deux acteurs auraient pu faire connaissance au conservatoire, que Philipe intègre en 1943. Mais leur rencontre, de laquelle nait une amitié intense, a lieu seulement en mars 1945, au théâtre des Mathurins, où ils jouent ensemble dans la pièce Fédérigo de René Laporte. La suite, alternant théâtre et cinéma, leur amène une célébrité immense. Le point culminant de leur histoire commune étant le Théâtre National Populaire (TNP) de Jean Vilar, et les débuts du Festival d’Avignon.
Une évocation Ce sont ces parcours, de leurs naissances jusqu’à leurs décès à 37 ans d’écart, qu’évoque l’exposition avignonnaise. Un hommage décliné par petites touches et en plusieurs sections, proposant sur des cimaises rouges, noires et grises, et dans quelques vitrines, une sélection de photographies, d’extraits vidéo et sonores, de correspondances, livres, costumes, magazines… Le tout accompagné de citations inscrites sur les murs (« Tout portrait se situe au confluent d’un rêve et d’une réalité » Georges Perec), de cartels et de panneaux informatifs détaillés. Dans les salles voûtées, une section entière est consacrée aux Épiphanies, pièce d’avant-garde du poète Henri Pichette (que l’on aperçoit photographié par Robert Doisneau), que Gérard Philipe joue aux côtés de Maria Casarès et Roger Blin aux Noctambules, salle de 120 places du Quartier Latin. Une autre, la plus grande, est entièrement dédiée au TNP, avec notamment de nombreuses photographies d’acteurs de la troupe posant devant l’objectif d’Agnès Varda, des extraits de répétition captés par Georges Franju, et deux costumes, allongés dans des vitrines : celui du prince de Hombourg, porté par Philipe et celui de Lady Macbeth, porté par Casarès.
Constellation Bien sûr, les carrières des deux artistes flamboyants convoquent également toute une constellation de personnalités illustres du monde du théâtre et du cinéma des années 1940 et 1950. Parmi celles-ci, il y a évidemment Jean Vilar, dont on apprend au travers de quelques-unes de ses correspondances exposées, qu’il appelait Gérard Philipe « fiston », et que l’acteur était le seul du TNP à pouvoir le tutoyer. On croise également Albert Camus, grand amour de Maria Casarès, que l’on voit sur une photographie de 1944, observant la salle derrière le rideau des Mathurins, le soir de la générale de sa pièce Le Malentendu dans laquelle joue sa maîtresse.
Ou encore Jean Cocteau (qui étonnamment n’aura rien fait avec Gérard Philipe) et son film Orphée, dont un extrait est diffusé, à côté de l’un de ses collages, où il a inscrit : « Maria Casarès n’est pas plus la mort que les hôtesses de l’air ne sont des anges ». Enfin, dans la dernière section, consacrée à la sphère intime de l’acteur, ses rencontres avec Fidel Castro à Cuba, mais aussi ses grands amis, le réalisateur René Clair et l’écrivain Georges Perros. Une exposition où, petit à petit, on s’immerge, en suivant le fil de ses deux vies d’artistes, dans un temps habité par l’urgence et la volonté de construire, à partir de l’art, un monde nouveau, rompant à tout jamais avec celui qui avait mené aux horreurs de la guerre.
MARC VOIRY
Infiniment – Maria Casarès, Gérard Philipe Jusqu’au 30 avril 2023 Maison Jean Vilar, Avignon maisonjeanvilar.org
Le Pôle poursuit sa mission : faire découvrir le clown dans ses enjeux les plus contemporains, autour de figures s’affranchissant du nez rouge, et de spectacles loufoques cultivant un humour décalé. En ce mois de décembre, ce sont de grands noms qui se relaient, sur le plateau ou sur la piste, en collectif ou en solo. Pour la première fois fardé de blanc et arborant une longue perruque rouge, le toujours surprenant Camille Boitel enfonce le clou de sa discipline, l’auto proclamée « catastrophisme », en assumant de sonder le vertige existentiel le plus sombre du clown : « une grande référence dans les arts du cirque », selon Patrice Laisney, directeur du Pôle, « dans une magnifique scénographie, ou comment mourir toutes les 5 minutes » (Fissures, le 3 à 10 h au Pôle). Quelques jours plus tard, une autre sommité du milieu, Caroline Obin, se propose quant à elle de remonter aux origines du clown. Par le passé, l’artiste a confronté son clown Proserpine aux mécanismes du rire pour en décrypter les rouages, ou encore a choisi de le convier dans l’intimité du quotidien de plusieurs familles, au cours de multiples expériences tentées avec son Apprentie Compagnie.
Entre David Lynch et Intervilles Cette fois, elle convoque une discipline très actuelle, le krump, pour extraire l’essence brute de la poésie corporelle : au plateau, cinq circassiens, une danseuse et une comédienne sur fond de musique rock, pour un résultat oscillant « entre David Lynch et Intervilles » (Homo Sapiens…, le 8 à 20 h, au Pôle). Direction ensuite l’espace enchanteur des Sablettes à La Seyne-sur-Mer, pour une proposition sous chapiteau. Un pas de côté vers la loufoquerie avec les artistes belges du Cirque du bout du monde, qui se sont fait une spécialité de jongler à l’aveugle. Intronisés chefs d’orchestre, ce sont ici les spectateurs qui régissent de drôles de numéros et des défis absurdes, à base de seaux et d’assiette, voire de verres… et de gants de boxe (Der Lauf,le 10 à 20 h et le 11 à 17 h). Enfin, place au final familial avec Claricello : associé à la Philharmonie du Luxembourg, Alain Reynaud – clown en chef à la tête de la compagnie Les Nouveaux Nez et par ailleurs directeur de La Cascade à Bourg-Saint-Andéol – régente un spectacle fantaisiste et musical, où les envolées de Clari la clarinette se mêlent aux mélopées de Cello le violoncelle, sur des airs de Bach, Mozart, Purcell… L’esprit de Noël en somme ! (le 17 à 17 h, au Théâtre Denis à Hyères).
JULIE BORDENAVE
Clown’s Not Dead Jusqu’à 17 décembre Au Pôle, Revest-les-Eaux et alentours le-pole.fr
Des six républiques qui constituaient la Yougoslavie, seule la Slovénie appartient à l’Espace Schengen, devenant de ce fait une des portes possibles de l’Europe pour la migration clandestine. Tout au long de la rivière Kupa, frontière naturelle entre la Slovénie et la Croatie, enjambée par des ponts sous lesquels Croates et Slovènes faisaient autrefois l’amour et sur lesquels s’organisent tous les ans des fêtes communes, le gouvernement slovène a installé une barrière de fils barbelés. La réalisatrice Tiha K.Gudac dans The Wire, présenté au Primed dans la Section Enjeux Méditerranéens, chapitre par chapitre, chronique les effets de cette clôture d’acier sur les frontaliers. Dans cette paisible région d’eaux et forêts, prisée des touristes, rien n’est plus comme avant. L’eau de la Kupa comme celle de la Méditerranée demeure un lieu de loisirs nautiques mais devient le linceul de ceux qui s’y noient. Dans les communautés s’opposent ceux qui aident les réfugiés et ceux qui les pourchassent. Certains pensent égoïstement que les barbelés sont inefficaces pour arrêter des gens qui fuient la misère ou la guerre, et ne font que rendre la vie plus difficile aux résidents : « Nous sommes limités dans tous les sens du terme », déclare l’exploitant d’un centre touristique. D’autres, qui comme celle appelée affectueusement par les migrants Mama, leur apportent vivres, vêtements, et chaleur humaine parce qu’agir ainsi leur semble évident. Et puis, il y a les gens qui entretiennent la paranoïa, s’improvisant auxiliaires des autorités : « ces migrants ne sont pas armés comme les forces nazies mais c’est une invasion », affirme un homme dont le grand-père anti fasciste gît dans une ancienne fosse commune de la « jungle ».
Récits choraux tragiques
Ironie de l’Histoire, les anciens bunkers italiens servent d’abri aux migrants et les héritiers des luttes anti fascistes agissent comme des fascistes. La réalisatrice filme ce paysage paradisiaque, déjà théâtre des horreurs d’une ancienne guerre. Les étoiles jaunes du drapeau européen dansent en rond sur le fond bleu, près des boucles d’acier qui parcourent champs et bois. Dans la première moitié du documentaire, les réfugiés restent hors champ, leurs récits choraux tragiques s’entendent tandis que la caméra s’enfonce dans les bois ou parcourt la surface de la Kupa. Ils s’intercalent aux séquences consacrées aux efforts des associations pour célébrer l’amitié slovéno-croate. Le corps des « clandestins » n’apparaît que plus tard, pieds blessés, jambes bandées. Puis des visages de jeunes hommes joyeux malgré les épreuves. A la fin resteront à l’écran les traces de leur passage : hardes accrochées aux branches ou abandonnées, recouvertes de terre. Sans discours moralisateur, la documentariste juxtapose le rire des vacanciers et des marathoniens, lors des fêtes locales et l’intolérable souffrance des migrants, la générosité des uns et l’égoïsme des autres, la beauté d’une nature sans frontière et l’absurdité des murs qui s’érigent là et ailleurs, pour arrêter une vague migratoire qui ne peut que s’amplifier au vu des catastrophes climatiques annoncées. Le film, qui fait partie du projet d’une compilation de six films documentaires sur ces « barrières anti-migrants » en Europe, sonne comme une chanson triste, lancinante, et n’en a que plus de force.
ELISE PADOVANI
Palmarès Primed 2022
- Grand Prix Enjeux Méditerranéens, parrainé par France Télévisions
Enfants de Daech, les damnés de la guerre d’Anne Poiret
- Prix Mémoire de la Méditerranée, parrainé par l’Ina (Institut national de l’audiovisuel)
#Schoolyard. An untold story (#Cour d’école. Une histoire tue) de Nurit Kedar
- Prix Première Œuvre, parrainé par la Rai (Radio Télévision italienne)
Kash Kash de Lea Najjar
- Prix Art, Patrimoine et Cultures de la Méditerranée
Le Modernissimo de Bologne de Giuseppe Schillaci
- Prix des Jeunes de la Méditerranée
Erasmus à Gaza de Chiara Avesani et Matteo Delbo
- Prix Court Méditerranéen (Prix du public)
Angle mort de Lotfi Achour
- Mention spéciale Asbu
Kash Kash de Lea Najjar
Zébuline. Les Quatre Derniers Lieder ont été composés par Richard Strauss alors qu’il avait plus de quatre-vingt ans. Cette œuvre testamentaire n’est-elle pas difficile à appréhender pour une chanteuse telle que vous – encore jeune, et pleine d’une énergie très solaire ?
Elza van den Heever. Quelle belle façon de le formuler [rires] ! Je suis peut-être « jeune », dans le sens où je suis au milieu de ma vie, et je n’ai donc pas la compréhension profonde de ce que c’est de chanter une émotion aussi profonde. Mais je suis une « vieille âme », une « old soul » comme on dit, et Strauss a écrit ces chants si délicieusement parfaits pour la voix féminine qu’il suffit d’un désir, d’une bonne technique et d’un artiste pour les exécuter. Ce sont mes chants préférés et je les considère comme faisant partie des plus belles musiques jamais composées. C’est un grand privilège de pouvoir les chanter. Elles m’inspirent, et chaque année qui passe, à mesure que ma voix mûrit avec l’âge, elles prennent une place encore plus spéciale dans mon cœur. Je pense que ma première introduction au Vier Letzte Lieder s’est faite via Kiri Te Kanawa qui est venue en Afrique-du-Sud pour une tournée mondiale. Dès le premier instant où je les ai entendus, j’ai su que je voulais les chanter. C’était un coup de foudre ! Et la signification plus profonde, outre l’évidence qui est la mort, est la résolution et le calme qu’ils émanent.
Quels rôles avez-vous eu plaisir à aborder par le passé ? Et quels sont vos prochains challenges sur scène ?
Chaque rôle que je chante laisse une marque sur mon développement mental et vocal. Très récemment, j’ai eu l’honneur de chanter Salomé à l’Opéra Bastille. Ce fut une expérience transformatrice car le processus d’apprentissage de la partition très compliquée a pris deux ans et demi. Cela m’a laissé une plus grande appréciation pour Strauss et sa musique – ce qui en dit long car je le considérais déjà comme mon compositeur préféré. Le rôle de Salomé m’a poussée plus loin que je n’imaginais et le résultat était génial. Après avoir interprété les Lieder à Montpellier, puis de nouveau fin janvier à Strasbourg, c’est encore à Richard Strauss que je me consacre avec le rôle de l’impératrice de la Femme sans Ombre au Festival de Baden-Baden ; puis le Requiem de Verdi avec l’Orchestre de Paris. Ensuite je pars quatre mois aux États-Unis, pour ma première Senta du Vaisseau Fantôme de Wagner, d’abord au Metropolitan Opera de New York, puis au Festival de Santa Fe, au Nouveau-Mexique, un endroit très cher à mon cœur…
Vous vous êtes souvent produite en France. Quel est votre rapport à ce pays, vous qui êtes née et avez grandi en Afrique-du-Sud ?
Je suis arrivée en France pour la première fois en 2007, j’étais toute jeune ! L’Opéra National de Bordeaux m’a embauchée pour la première fois alors que je n’avais que 20 ans et j’ai chanté la plupart des années de développement de carrière sur cette scène dans plus de dix productions. La France est l’endroit où j’ai trouvé l’amour de ma vie et où je me suis retrouvée. J’adore ce pays avec toute sa beauté, son abondance de joie de vivre, son appréciation pour les arts, son bon champagne et Saint-Jean-de-Védas, que j’appelle maintenant chez moi. La France est tout simplement mon endroit préféré sur terre !
ENTRETIEN RÉALISÉ SUZANNE CANESSA
Quatre derniers Lieder Avec Elza van den Heever 9 décembre Opéra Berlioz - Le Corum, Montpellier opera-orchestre-montpellier.fr
Après le Covid, la crise énergétique. Et les factures de gaz ou d’électricité d’atteindre des montants historiquement élevés. Qui doublent, qui triplent… qui quintuplent dans certains cas ! De 23 000 euros à 115 000 pour La Criée, à Marseille. De 18 000 à 74 000 pour le Jeu de Paume à Aix-en-Provence. De 50 000 à 190 000 pour Paloma, à Nîmes. Au 6mic, salle de concert aixoise, l’addition électrique bondit de 150 000 euros. « Le contrat avec notre fournisseur arrivant à échéance au 31 décembre, on a réussi à négocier un tarif multiplié par quatre contre une première proposition qui l’aurait multiplié par huit », confie Stéphane Delhaye, le directeur. Face à des dépenses impondérables qui bouleversent à ce point les équilibres budgétaires, que faire ? Augmenter les prix des concerts ? Inenvisageable. « Il est encadré par un cahier des charges dans le cadre de notre délégation de service public et c’est bien normal. Et même si les prix étaient libres, on ne pourrait pas faire supporter une augmentation au public, déjà que remplir les salles est compliqué, avec une fréquentation en baisse 30% au niveau nationalpar rapport 2019, année de référence pré-Covid », défend Stéphane Delhaye. La décision prise par 6mic est bien plus drastique : la salle fermera ses portes pendant quatre semaines, du 22 janvier au 16 février.
De l’énergie et du désespoir Si sa consœur nîmoise n’a pas pris la même direction, l’ambiance n’est pas beaucoup plus enjouée à Paloma. « Même si on essaie de préserver au maximum le projet artistique et culturel, on n’a pas d’autres solutions que de taper dedans pour absorber les augmentations », indique Aurore Becquet, administratrice. Lors de son dernier conseil d’administration, la Smac (Scène de musiques actuelles) de Nîmes Métropole a annoncé pour 2023 un déficit de 500 000 euros si elle menait la même activité que l’année qui se termine ! « Pour que nos décisions économiques ne nous coupent pas de nos publics d’avenir, nous avons retravaillé notre budget en essayant de préserver les pôles accompagnement artistique et action culturelle. Sinon, c’est la double peine… » Résultat : vingt dates seront supprimées. Essentiellement des concerts grand public, avec des têtes d’affiche, afin de ne pas pénaliser les groupes en découverte. « Sur une programmation annuelle de 160 spectacles, ce ne sera pas très visible », se rassure Aurore Becquet. Autre conséquence directe de l’inflation, une augmentation sensible du prix des consommations : un euro sur les boissons alcoolisées et 50 centimes sur les soft. Mais malgré ces mesures, 100 000 euros restent à trouver pour équilibrer les comptes. Et Paloma d’espérer les éponger grâce à des subventions exceptionnelles des collectivités.
Solliciter des subventions en hausse auprès des institutions de tutelle est l’une des rares pistes pour ces établissements au pied du mur. Au moins « pour pouvoir passer l’année, en espérant que les tarifs du gaz et de l’électricité finissent par baisser », témoigne Alexandre Madelin, administrateur de La Criée depuis 2009. Et le théâtre national de Marseille de tabler également sur « l’amélioration de ses installations qui sont d’origine et très énergivores. Nos équipements sont obsolètes – les chaudières datent des années 80 – et il existe des systèmes beaucoup plus efficients aujourd’hui qui nous permettraient de diminuer notre consommation de 50% ». Si rien n’était amené à évoluer, le théâtre devrait lui aussi tailler de 30 à 35% dans sa marge artistique soit un tiers de spectacles en moins.
Doudounes sans manche L’inflation ne distinguant pas le public du privé, même la solide entreprise de Dominique Bluzet voit l’avenir s’assombrir. Dans un courrier adressé à la ministre de la Culture, le directeur des Théâtres avance plusieurs suggestions parmi lesquelles une diminution de 30 % de la consommation électrique par représentation. « Ça ne changerait pas grand-chose à la qualité des œuvres. D’ailleurs on utilisait beaucoup moins de projecteurs il y a trente ans et je ne suis pas sûr que les spectacles étaient moins bons ! » Et de reconnaître que « toute l’aventure esthétique du théâtre des quatre dernières décennies est remise en question par ces sujets-là ». Quant aux salariés qui « ont froid », l’entrepreneur culturel a prévu d’offrir « des doudounes sans manche »… Aux grands maux, les grands remèdes. « Il faut qu’on se prenne tous en main pour trouver chacun à notre endroit des solutions. Si je ne suis pas inquiet, je suis sceptique : où est notre marge de manœuvre ? ». Comme les autres, Les Théâtres devront réduire la voilure.
Comme tout bâtiment public relevant de l’État, le Mucem applique le plan de sobriété exigé par le gouvernement. « On a des consignes claires sur les températures : 19° l’hiver au lieu de 20 auparavant et 26° l’été au lieu de 24. Cela implique une baisse de confort pour les agents », indique Sébastien Dugauguez, responsable du département des bâtiments et de l’exploitation du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. Objectif : diminuer de 10% la consommation par rapport à 2019. Mais contrairement au public, les œuvres requièrent des conditions de conservation qui limitent la marge de variation des températures. Autre mesure : les utilitaires seront réduits et remplacés par des véhicules de critère 1.
S’en remettre à l’État ? Du fait de sa construction relativement récente, le Mucem est énergétiquement vertueux par nature. Ce qui est loin d’être le cas de la majorité des bâtiments culturels. Un point soulevé par la Fédération nationale des collectivités pour la culture. Réunissant de nombreux·ses élu·es à la culture, celle-ci appelle à des réponses sur le long terme, pointant dans un communiqué l’urgence d’« adapter le patrimoine à la transition énergétique et au changement climatique ». Un chantier colossal qui pose une fois encore la question des moyens : « Scènes de musiques actuelles, cinémas, théâtres, bibliothèques…, la liste est longue des équipements culturels construits avant que n’entrent en vigueur les normes actuelles d’économie d’énergie. Et là encore, la hausse des prix de l’énergie jointe à l’inflation gonfle le coût des travaux tout en multipliant par deux le poids en fonctionnement de ces équipements », rappelle la FNCC. Vice-président de cette fédération et également maire adjoint de Martigues en charge notamment de la culture, Florian Salazar-Martin « demande une régulation des tarifs de l’énergie par l’État car aujourd’hui c’est la loi du marché qui décide et il n’y a pas de compensation ». Dans sa commune aux équipements culturels municipaux importants, ce sont les finances de la Ville qui assument l’augmentation des fluides. « Ces frais ne sont pas retranchés aux subventions de fonctionnement qu’on leur attribue. On ne fermera rien et on ne va pas diminuer quoi que ce soitau niveau des services et des horaires d’ouverture. C’est important au moment où on a besoin de se retrouver dans ces lieux », précise-t-il, faisant référence à certaines villes contraintes à des fermetures partielles de sites comme les musées ou les bibliothèques.
Alors que la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur a récemment annoncé une enveloppe de deux millions d’euros pour aider les festivals à prendre en charge les questions de sécurité tandis que les forces de l’ordre seront accaparées par les Jeux olympiques de 2024, faut-il attendre encore des collectivités territoriales qu’elles mettent la main à la poche pour limiter l’impact des coûts énergétiques sur les structures culturelles ? « Pourquoi pas un fonds régional de solidarité mais ce ne serait pas très juste politiquement, estime Florian Salazar-Martin. C’est plutôt à l’État d’intervenir comme il l’a fait légitimement avec le « quoi qu’il en coûte ». On n’est pas encore dans l’après-Covid et le secteur reste fragile. Les collectivités réagissent bien aux besoins de la culture mais elles ne peuvent pas se substituer à l’État quand le problème vient du prix de l’énergie. Chacun doit jouer son rôle ». Car contrairement à l’épisode pandémique, cette nouvelle crise ne voit toujours pas de mesures d’accompagnement nationales concrètes qui permettraient de limiter la casse. Il y a urgence : la seule équation sobriété et doudoune ne fera pas des miracles.
Au moment où un peu partout dans le monde des mouvements militent contre le droit à l’avortement durement acquis par la lutte des femmes, où, en juin dernier, la Cour suprême des Etats-Unis a enterré le droit constitutionnel à l’avortement, où le parlement européen est présidé par une opposante à l’IVG – la Maltaise Roberta Metsola -, on ne peut que se réjouir de l’arrivée en salle du troisième long métrage de Blandine Lenoir, Annie colère. Dans ses deux précédents films, Zouzou (2014) et Aurore (2017), elle abordait le sort réservé au corps des femmes et à leur statut dans la société.
Histoire collective Aujourd’hui, Blandine Lenoirest en colère tout comme son personnage, Annie, incarné par la fabuleuse Laure Calamy. Annie, ouvrière dans une usine textile, mère de deux enfants, se retrouve enceinte. Nous sommes en février 1974 et l’avortement est illégal. Elle s’adresse donc au Mlac (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), participe à une réunion d’information où, tour à tour, des femmes prennent la parole. Informée, pas encore complètement rassurée, Annie peut avorter par la méthode par aspiration dite « Karman » alors que chante, à ses côtés, une des femmes de la permanence du Mlac, Monique, incarnée par Rosemary Standley.Une séquence magnifique. Un moment déterminant dans la vie d’Annie qui, reconnaissante et admirative du travail de ces femmes, de cette solidarité, va s’impliquer dans cette lutte et changer ses habitudes.
À travers l’histoire d’Annie, c’est l’histoire collective que nous raconte Blandine Lenoir, qui veut montrer « la tendresse qui existait pendant ces avortements – comment on se parle, comment on se regarde, comment on se touche dans un moment pareil. » Les six scènes d’avortement sont filmées avec beaucoup de pudeur. Si la caméra de Céline Bozon montre l’acte, elle s’attarde aussi sur le visage des femmes. Surprises car elles ne souffrent pas, soulagées, heureuses d’être libérées. Les femmes sont aussi dans la rue. On en parle dans les médias et une archive nous montre Dephine Seyrig débattant à la télé avec des hommes farouchement opposés au droit à l’IVG. Aux côtés de Laure Calamy, qui a su à merveille montrer l’évolution d’Annie, femme plutôt soumise qui prend son envol, on retrouve Zita Hanrot, India Hair, Florence Muller ainsi que Yannick Choirat et Damien Chapelle… Tous excellent·es.
ANNIE GAVA
Annie Colère, de Blandine Lenoir Sorti le 30 novembre
« Ce disque rend hommage à toutes les personnes qui aujourd’hui comme hier se dressent et se sont dressées face aux prédateurs capitalistes, dont la voracité sans limite menace la pérennité de toute vie sur cette planète. » Ces mots de Pascal Charrier sont posés en exergue de son nouvel opus, Workers, sous-titré Une Musique Populaire, CD concocté avec le Kami Octet, groupe que le guitariste a fondé en 2011. En six titres, l’histoire sociale américaine et européenne passe à la moulinette du jazz dont les variations de jeu, d’inspiration, de répertoire, d’école même, épousent, comme un nouveau rituel les mouvements des masses.
Le premier morceau/chapitre, Le bal du dimanche, offre un jazz très « classique », carré, joyeux, insouciant. La fête populaire prend des timbres plus graves avec The child, titre qui se réfère à un roman de Jean-Paul Dubois, évoquant un enfant mort, confie Pascal Charrier. Si on lui demande alors le symbolisme de ce passage, qui pourrait être mis en relation avec les élans et les échecs de certaines luttes populaires, étouffées dans l’œuf, il sourit, « vous pouvez en effet y penser. L’essentiel, c’est ce que la musique dit à chacun d’entre nous »… Le jazz en tout cas est ici vécu comme une musique, de la grande musique, issue de l’expression populaire.
Espoirs et déceptions Les superpositions de rythmes, les orbes des mélodies, le son qui s’incarne et s’évade en subtiles harmoniques, les timbres qui s’architecturent en constructions qui défient la pesanteur, brossent un univers sensible et foisonnant, vibrant de voix multiples qui racontent, murmurent, s’indignent, échos de toutes celles qui se sont tues et des paroles à venir. Le printemps, celui du mois de mai, éclot empreint d’une gravité première que soulignent les notes graves du piano (Paul Wacrenier) initial tandis que la contrebasse (Leïla Soldevila) muse, étonnamment légère, et que la voix d’Émilie Lesbros dessine un air insouciant.
Parenthèse brève avant la grève, Strike : la machine impose la régularité de ses mouvements avant que tout se désorganise. « Workers never stop (…) / ça ne changera peut-être pas jamais… », la voix de la chanteuse se fait dure, soutenue par la batterie de Nicolas Pointard et les vents, Julien Soro (saxophone alto), Yann Lecollaire (clarinette basse) et Simon Girard (trombone) qui s’en donnent à cœur joie. C’est le corps de la manifestation qui instaure sa propre rythmique… Les déceptions s’écrivent dans La mémoire des vaincus (titre emprunté au roman de Michel Ragon) avant que renaisse L’espoir (clin d’œil à Malraux ?). Une pépite !
MARYVONNE COLOMBANI
Workers - Une musique populaire, Kami Octet Naï Nô/Inouïe