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« La photo doit proposer des lectures alternatives »

Nommé à la tête des Rencontres d’Arles en 2020, Christoph Wiesner présente une édition 2026 marquée par un regard décolonial, et tournée vers le vivant. Entretien

Zébuline. Dès votre arrivée en 2020, vous vous étiez donné comme ligne un festival ouvert sur le féminisme, l’histoire post-coloniale et l’écologie. C’est presque le programme de cette édition 2026 non ?

Christoph Wiesner. Tout à fait ! Ce sont des points d’ouverture que je voulais développer, sans renier le reste. Les grands noms de la photographie sont aussi célébrés cette année, avec les monographies sur Ming Smith, Martine Barrat, William Klein, Harry Gruyaert, Edward Steichen…

Depuis 2020 les Rencontres donnent plus de places aux femmes photographes.

Oui, au-delà de la parité et de la répresentation des femmes, c’est une scène qui m’a toujours intéressé. Tout comme l’ouverture sur les relectures postcoloniales, que je trouve passionnantes. Quand on suit la jeune production artistique actuelle, on voit que ces questionnements sont très présents, et cela génère des œuvres remarquables.

Je vous ai souvent entendu dire que la photographie devait être résistante. Mais à quoi doit-elle résister aujourd’hui ?

Elle doit au moins résister aux discours dominants, et proposer des lectures alternatives de sujets sociétaux, comme c’est le cas cette année avec le post-colonialisme ou le vivant. Au-delà d’une approche purement documentaire, la photographie peut être un outil de témoignage, de résistance, de questionnement.

Sur le post-colonialisme justement, vous proposez une grande exposition sur le Ghana. Pourquoi avoir choisi ce pays en particulier ?

Il se trouve que la commissaire de cette exposition, Damarice Amao, est française d’origine ghanéenne, et elle avait déjà proposé une exposition sur le regard décolonial au Centre Pompidou. L’exposition présente notamment le travail de Paul Strand, photographe américain que l’on connaît pour ses photos documentaires. Il avait dû quitter les États-Unis au moment du Maccarthysme et est venu s’installer en France à la fin des années 1950. Au moment de l’indépendance du Ghana, son nouveau président Kwame Nkrumah a invité Paul Strand à venir faire un reportage sur son pays, libéré du joug colonial.

Ce qui est intéressant dans le travail de Damarice Amao, c’est qu’elle a reconstruit ce trajet et a étudié la scène locale au moment de l’indépendance. Elle montre comment la photographie a servi à (ré)écrire l’histoire d’une nouvelle nation indépendante. Et comment cette histoire, du début des années 1960, a infusé jusqu’à la production artistique contemporaine.

Cette année marque aussi le bicentenaire de la photographie. Pour le célébrer, vous avez choisi une grande exposition sur les animaux. C’est étonnant, ou audacieux, comme choix.

C’est plutôt un avant-goût, puisque le bicentenaire sera officiellement lancé début septembre à Paris. En 2027, il y aura une multitude de rendez-vous autour de cet événement.

Cette année il y en a deux. D’une part, l’exposition Modèle Animal. 200 ans de photographie ; fruit de notre formidable collaboration avec le musée Photo Élysée de Lausanne. Cette exposition retrace 200 ans d’histoire, et montre à quel point la photographie couvre tous les champs. D’autre part le spectacle pendant la semaine d’ouverture produit par Les Rencontres et écrit et réalisé par Laurent Perreau avec la musique de Christophe Chassol, un ciné-concert sur les premières images de la photographie.

L’édition précédente a été marquée par une petite polémique autour d’une première œuvre réalisée avec l’intelligence artificielle. Elle sera de nouveau présente cette année dans au moins trois expositions. J’imagine que la question de l’IA dans les Rencontres a été débattue. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Dans les œuvres que l’on présente, l’IA est utilisée comme un outil, au même titre que les couleurs ou les pinceaux du peintre. Je vais prendre le cas de Lisa Oppenheim, qui présente des « hybrides hypothétiques » d’une fleur qu’un botaniste français avait créé au début du XXe siècle aujourd’hui disparu. Cela montre que l’intelligence artificielle permet de combler des manques, des choses pour lesquelles on n’a pas de représentations. C’était le cas l’an dernier, avec des œuvres sur des absences historiques, des choses qui n’ont jamais été documentées, des communautés qui n’ont jamais été photographiées. Mais ça n’enlève pas toutes les questions sur le rôle que l’on doit concéder à l’intelligence artificielle. Tant que c’est maitrisé, qu’elle est utilisée comme un outil, il n’y a pas de problème. L’enjeu c’est que l’IA ne remplace pas la création humaine.

De nombreux festivals connaissent des tensions budgétaires avec les baisses de subvention. Les Rencontres se portent-elles bien ?

Comme pour tous les événements de notre envergure, la Région a opéré une baisse forfaitaire de 4%. Notre chance, c’est que notre modèle repose majoritairement sur nos fonds propres. La billetterie, les stages photos et les catalogues, représentent un peu plus de 50% de notre budget. On peut remercier le public d’être fidèle car c’est grâce à lui que l’on peut continuer à faire ces Rencontres. Notre budget compte aussi un peu moins de 20% de mécénat.

Une anxiété avec le changement climatique aussi ? Les Rencontres d’Arles doivent-elles déjà s’adapter ?

C’est évidemment un enjeu que nous avons anticipé depuis plusieurs années en aménageant les horaires d’ouverture : certains lieux ouvrent désormais plus tôt le matin et ferment plus tard le soir. L’ADN des Rencontres, c’est aussi investir des lieux patrimoniaux qui ne peuvent pas être climatisés. On recommande de venir plus tôt dans la journée, à la fraiche ; et nous installons des brasseurs d’air, des ventilateurs, pour rendre l’expérience de visite la plus optimale possible.

ENTETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS SANTUCCI

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