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Dramaturgie de l’in‑humain

Le spectacle Le Ring de Katharsy d’Alice Laloy, présenté à Châteauvallon, sonde notre rapport au contrôle et au simulacre

Sur un plateau qui semble défier toute futilité décorative, Le Ring de Katharsy se déploie comme une expérience scénique avant tout réflexive, où le théâtre, la danse, le chant et l’art de la marionnette se conjuguent. L’espace est radicalement occupé : un ring, aire de confrontation physique, trône au centre de la scène, surplombé par une maîtresse du jeu aux allures de statue vivante, encadré par deux joueurs installés sur des chaises de gaming. Au centre, des corps se mouvront avec une précision troublante, oscillant entre la chair et l’algorithme, le mouvement saccadé rappelant les avatars que l’on manipule et dont l’on oublie trop souvent la fragilité intrinsèque.

Ce jeu singulier et assez terrifiant, où les interprètes incarnent tour à tour des figures numériques et humanoïdes, s’entend comme une interrogation sur les mécaniques sociales qui gouvernent nos existences. Les noms des manches désignent les nouvelles traductions de l’ordre social contemporain. : « enjoy your meal », « black friday », « green is beautiful » …

De l’art de l’affrontement

Alice Laloy s’illustre depuis ses débuts dans l’art délicat de la marionnette, qu’elle déploie avec sa compagnie depuis plus de vingt ans – trois relectures de Pinocchio à l’appui. Ce sont ici des danseurs et des circassiens qui font office d’androïdes, manipulés par des joueurs leur hurlant des consignes laissant souvent la place à l’erreur et au glissement : « localise », « attrape », « retourne », « avance ». Les interprètes, tous exceptionnels, portent une physicalité qui fait entendre des tensions invisibles : tensions du combat, de l’attraction, de l’élan, de la perte mais aussi, en filigrane, de l’effort et du désir. Au fil de ces affrontements successifs, l’humanité surgit dans ses instants les plus vulnérables – là où le jeu devient lutte, où la lutte devient danse, et où la danse finit par être langage. La scénographie sobre et puissante de Jane Joyet s’associe à une matière musicale riche, où les voix des joueurs et de la maîtresse de cérémonie se font, par percées, opératiques.

Dérangeant et somptueux, le spectacle porte un regard acéré sur les manipulations contemporaines, les illusions de contrôle et les promesses fallacieuses du monde virtuel autant que du monde réel. Une des propositions les plus pénétrantes et singulières vues sur les scènes ces dernières années.

SUZANNE CANESSA

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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