Cinq semaines, 28 lieux marseillais et une cinquantaine de propositions… Le cru 2026 de la Biennale des écritures du réel s’annonce particulièrement dense. Et pour cause, la nouvelle équipe du Théâtre La Cité a choisi de la consacrer à un thème riche et universel, l’oubli, interrogé à travers trois axes : « Dire ce qui s’efface », « Passer sous silence » et « Transformer nos silences ». Une dialectique mémorielle qui invite à comprendre comment sont manufacturées nos mémoires, et à pallier l’oubli par l’art. Une nécessité, qui se fait particulièrement sentir dans le contexte actuel.
« Géographies de l’oubli »
Une grande partie de la programmation, notamment dans son premier mouvement qui est le plus fourni, est consacrée à ce que Magda Bacha, directrice adjointe du Théâtre La Cité, appelle des « géographies de l’oubli », c’est-à-dire les mémoires occultées ou minorées de pays colonisés.
Chrystèle Khodr et Nadim Deaibes reviennent sur le siège du camp palestinien de Tel al-Zaatar dans Silence ça tourne (20 mars, Théâtre Joliette). La rencontre-lecture Écrire contre l’oubli, qui réunit les auteur·ices Marwan Chahine et Lamia Ziadé (3 avril, Bibliothèque l’Alcazar), ainsi que le concert narratif Good bye Schlöndorff programmé le même soir au Théâtre de l’Œuvre, mettent en mots et en sons le souvenir de la guerre civile libanaise.
Dorcy Rugamba rend hommage à ses mort·es dans Hewa Rwanda, lettre aux absents (9 avril, Friche La Belle de Mai) comme le fait Gaël Kamilindi dans le film Didy (11 avril, Le Gyptis). À la Cité de la Musique, un ciné-concert met les Mémoires algériennes en perspective (28 mars), et aux Archives départementales, deux lectures performées partent Sur les traces des mémoires arméniennes (4 avril), deux jours après que Nicolas Lambert y aura présenté La France, Empire spectacle qui revient sur les faits du passé colonial français occultés par notre roman national.
Tu oublieras…
L’oubli est un sujet riche, foisonnant, qui structure autant les histoires collectives qu’intimes. La Peau des autres de Lauriane Goyet et Brûle Silence de la Cie T’as un truc entre les dents (respectivement les 7 et 8 avril, Théâtre La Cité)cherchent comment briser le silence organisé autour des violences intrafamiliales et l’inceste.
D’autres spectacles interrogent ce que chacun choisit d’oublier ou de garder pour construire son identité : des traditions avec Le dernier Aïd de Wacil Ben Messaoud (25 avril, centre social Del Rio), des blessures mal soignées avec Sola Gratia de Yacine Sif El Islam (24 mars, La Cômerie), ou même son nom avec Zola… Pas comme Émile (Face A) de Forbon N’Zakimuena (23 et 25 avril, Friche La Belle de mai). La création partagée Pour en finir avec ce vieux monde de la troupe Ces liens qui nous unissent, données les mêmes soirs au même endroit, met en danse cette même question.
Enfin, plusieurs propositions kaléidoscopent des mémoires intimes. Moi, elles, premier spectacle en français de WANG Jing, met en regard le parcours de trois femmes venues respectivement de Chine, du Mali et d’Iran (12 avril, Friche La Belle de Mai) ; dans Erdal est parti de Simon Roth (22 avril, Astronef) cinq comédien·nes se partagent le rôle et les souvenirs d’un immigré kurde ; et dans Frangines, Fatima Soualhia Manet rejoue sa vie et celle de Fanny Mentré, autrice du spectacle (20 avril, Théâtre des Chartreux).
CHLOÉ MACAIRE
Biennale des écritures du réel
Jusqu’au 3 mai
Divers lieux, Marseille
On a vu
Plusieurs spectacles programmés par la Biennale ont déjà été vu par Zébuline. Retrouver nos critiques de À la ligne, La Tête loin des épaules, Françé et M. Un Amour suprême sur notre site journalzebuline.fr
Trois spectacles à découvrir cette semaine
Minga de una casa en ruinas
Une « minga », ou « mink’a », du quechua « minccacuni », signifie « demander de l’aide en promettant quelque chose ». C’est une tradition andine millénaire, semblable à ce qu’on appellerait de nos jours une « économie collaborative ». Sur l’île de Chiloé, lorsqu’un habitant se marie ou change de lieu de vie, la communauté tout entière s’organise pour transporter, par la mer ou par la terre, ce qui faisait son foyer. Laissée derrière, la maison dont il est question tombe en ruine. Sur scène, il n’en reste que 700 bardeaux, fragments des souvenirs d’une vie passée. Ébana Garín travaille cette matière et tisse trois histoires d’exil, dont celle de sa mère. Un jeu d’ombres et de lumière dessine ses gestes, qu’accompagne une composition sonore de Damián Noguera Llanes. Proposée par le Colectivo Cuerpo cette performance documentaire se donne en Espagnol sous-titré français. P.L.
19 et 20 mars
Théâtre Joliette, Marseille
Vivement Léthé
L’eau de Léthé, fleuve aux portes de l’enfer, efface la mémoire des morts qui la boivent. Mais c’est aussi un élan de vie, et de légèreté, qu’évoque à l’oreille le titre. L’artiste-performeur Pierre Guéry et les étudiant·es de la L3 Sciences et Humanités d’Aix-Marseille Université mettent en scène une réflexion poétique sur l’oubli, la mémoire, la vie et la mort. Après une représentation d’une heure, la scène s’ouvre aux spectateurs·ices, à ceux qui voudront bien lire ou jouer leurs lettres, écrits intimes retrouvés et souvenirs qui, posés sur le papier, ne seront pas oubliés. P.L.
31 mars
Théâtre la Cité, Marseille
Passeports pour la liberté
Passeports pour la liberté est l’adaptation théâtrale de La France des Belhoumi - Portraits de famille (1977 - 2017), récit recueilli par le sociologue Stéphane Beaud. La pièce se concentre sur un entretien avec l’ainée de la fratrie, Samira Belhoum. Arrivée d’Algérie à l’âge de 7 ans, elle raconte l’histoire de son intégration dans la société française, les obstacles surmontés et la construction progressive de son identité. Mise en scène par Dominique Lurcel, la pièce, jouée depuis 2021 en milieu scolaire et universitaire, est pensée comme un outil d’éducation civique. S’en suivra une projection du documentaire Nos mères, nos daronnes de Bouchera Azzouz et Marion Stalens, qui donnent la parole à six mères issues d’un quartier populaire en banlieue parisienne, dont les histoires dessinent les contours d’un féminisme populaire. P.L.
29 et 30 mars
Mucem, Marseille
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