Prusse Orientale. Novembre 1943. L’Allemagne est en train de perdre la guerre. Rosa arrive épuisée, affamée, dans la ferme de ses beaux-parents et s’effondre dans les bras de sa belle-mère. Sur les conseils de son mari Gregor qui se bat sur le front russe, elle a quitté Berlin, bombardée par les Alliés. A la campagne, on mange encore à sa faim, malgré les réquisitions de l’armée qui occupe toutes les forêts environnantes. En effet, le village est voisin d’un des QG d’Adolf Hitler : la Wolfsschanze (la Tanière du Loup). Le führer y séjourne très souvent dans ces années-là. Comme tous les autocrates, il craint pour sa vie et dans le sillage des empereurs romains ou de son nouvel ennemi Staline, il redoute l’empoisonnement. Des femmes allemandes du coin vont être « recrutées », sans leur consentement, pour goûter tous les plats qui lui sont servis. Rosa (Elisa Schlott) sera l’une d’elles.
Cet épisode méconnu a été révélé en 2012 par une des goûteuses d’Hitler, âgée alors de 95 ans : Margot Woelk, seule survivante de la guerre. Rosella Posterino en a fait un roman. De ce roman Silvio Sordini a fait un film. Une fiction historique, donc. Colorée par Renato Berta en bleu, gris et brun.
Le film suivra chronologiquement l’expérience traumatisante de ces femmes, de saison en saison, pendant deux ans jusqu’à la débâcle et la retraite allemande face aux Soviétiques.
Les vraies goûteuses étaient 15. Le réalisateur limite son groupe à 7. Augustine (Thea Rashe), Heike (Olga Von Luckwald), Leni (Emma Falk), Sabine (Kriemhild Hamann), Ulla (Berit Vander), Elfriede (Alma Hasun), Rosa. Ce sont des femmes seules du coin. Sauf Rosa, surnommée avec mépris « la Berlinoise ». Veuves de guerre, ou en sursis de l’être, mères de famille privées du père de leurs enfants, jeune fille rêvant d’un mari, célibataire nièce de pasteur, jeune fanatique nazie… Chacune a sa personnalité, et une façon différente de s’adapter à la situation. Entre elles, naissent dissensions, jalousies et amitié. Elles se rejoignent dans cette condition féminine où leur corps ne leur appartient pas : sacrificiel pour leur führer qui en fait des « rats de laboratoire », objet de désir ou procréateur patriotique. Dans la scène récurrente des repas, autour d’une table nappée de blanc, présidée par le chef cuistot qui commente ses préparations sophistiquées et les goûts culinaires d’Hitler, végétarien et amateur de desserts, elles partagent la même peur, entourées de soldats prêts à leur tirer une balle dans la tête si elles refusent de manger.
Le Mal et ses frontières
On ne verra rien de la guerre. On ne verra d’Hitler, que le portrait encadré au mur de la salle à manger de la ferme, et une image de dos, de loin. Comme dans La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer, le Mal est là, sans être directement représenté. Dans les faits et les esprits : la propagande radiophonique qui nie la réalité, les camps d’extermination, la suspicion, la délation, la traque des juifs et des avorteuses. Le récit se fait du point de vue de Rosa, l’«Etrangère », venue de la Capitale, vêtue de robes trop élégantes. Le scénario en fait un personnage positif et trouble, faible et fort, perdant peu à peu l’espoir et gagnant en conscience. Se détachant peu à peu d’un mari dont il ne lui reste que quelques photographies, de maigres souvenirs, une voix off, et des lettres. La liaison consentie et secrète qu’elle entretient avec le lieutenant SS Ziegler (Max Riemelt) -surnommé à juste titre par ses amies « le Salaud », interroge. Sa naïveté face aux crimes nazis aussi.
De belle facture classique, le film semble parfois se disperser et céder au romanesque, avec une demi-rédemption du Méchant en final. Mais plus que la fascinante fiction et sa signification symbolique, ce qui mérite d’être retenu ici, c’est la question de la participation ou de la résistance à un régime auquel on appartient de gré ou de force. Une question toujours renouvelée.
ELISE PADOVANI
En salle le 20 mai 2026






