Il y a du monde dans le grand hall des Ateliers Jeanne Barret à Marseille. En ce printemps, cet espace d’expérimentation et de fabrique artistique se transforme en lieu d’exposition où dialoguent arts visuels et poésie venus de Gaza. Jusqu’au 5 juin, dans le cadre de l’ouverture de la Saison Méditerranée et du Printemps de l’Art Contemporain, l’exposition collective Déplacer le silence investit les lieux et présente le travail de 46 artistes palestinien·nes. Fruit d’une collaboration entre les Ateliers Jeanne Barret et le collectif MAAN pour les artistes de Gaza, l’exposition vient répondre à « l’anéantissement culturel et à l’éradication des voix créatives en Palestine ». La curatrice Rasha Salti, assistée par Anna Breton, assure le commissariat dans des conditions particulières puisque, face aux bombardements, de nombreuses productions ont été détruites et l’immense majorité des œuvres exposées a dû être réimprimée.
Résister
Dès l’entrée, une phrase interpelle le public : « Le temps qu’il reste au monde ne suffira pas pour prendre la pleine mesure de la portée du génocide à Gaza sur notre humanité. »Chaque œuvre agit comme un témoignage. Des fragments de récits, de réalités gazaouies marquées par la violence d’une guerre génocidaire. Arts visuels, poésie, dessins, peintures, sculptures, vidéos, films d’animation : les œuvres s’enchevêtrent dans la bâtisse et donnent à voir des sensibilités, des histoires de guerre, mais aussi de vie et de résistance. Pas de chapitres ni de parcours imposé, seulement des ensembles poétiques qui laissent entrevoir Gaza de l’intérieur.
Difficile de distinguer les reproductions des œuvres originales : le commissariat brouille volontairement les pistes, afin de créer une cohérence entre les œuvres mais aussi de questionner l’idée même de « l’originalité ». Ici, les œuvres, même détruites par les bombardements, refusent de disparaître. Déplacer le silence fait ainsi office de témoignage visuel, de cri de résistance face au culturicide en cours ; un ultime souffle de poésie qui persiste malgré l’anéantissement.
Raconter
Si une vingtaine d’artistes gazaouis sont présents à l’inauguration, beaucoup sont encore bloqués à Gaza. En attendant, leurs œuvres témoignent et prolongent leurs présences. Chaque création révèle un peu plus de l’ingéniosité des gazaouies pour rester en vie et faire communauté. Le travail de Abod Nasser explore par exemple les enjeux liés à la vie quotidienne dans l’enclave. Ses croquis, réalisés pendant le génocide, ne cherchent pas à représenter frontalement la guerre, mais montrent comment les Gazaouies appréhendent la vie alors qu’iels ont été contraint·es de la réinventer à partir de rien.
Non loin, les séries de photographies de Yara Zohud, Rehaf Al Batniji et Amer Nasser font écho à cette même résilience face à l’attente : batteries externes, vêtements qui sèchent sur une installation improvisée… D’autres œuvres dépeignent plus directement le chaos : chars, soldats israéliens, morts. Elles confrontent le regard aux violences subies par les Gazaouies et interrogent la manière dont la guerre transforme brutalement les corps. Des toiles bleu indigo laissent transparaître des draps blancs et des silhouettes fragmentées. La série de dessins en noir et blanc de Nabil Abu Ghanima explore quant à elle le mouvement et l’exil. Devant ses toiles, l’artiste s’interroge à voix haute:« Pourquoi certain·es doivent partir, condamnés à fuir leur terre, tandis que d’autres se voient accorder le droit d’y rester ? »
CARLA LORANG
Déplacer le Silence
Jusqu’au 5 juin
Ateliers Jeanne Barret, Marseille
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