Julien Grassen Barbe, pianiste, compositeur et ethnomusicologue, bercé dès l’enfance par la liturgie des communautés judéo-portugaises de Bordeaux et de Bayonne, est allé à la rencontre d’anciens, dépositaires de chants transmis de génération en génération, aujourd’hui menacés de disparition. Grâce à une résidence à l’Espace Culturel de Chaillol, financée par la Drac, il a pu bâtir ce programme ambitieux en s’entourant de trois musiciens magnifiques : Misja Fitzgerald Michel à la guitare, Denis Teste aux singuliers surbahar et esraj et Ciro Montanari aux tablas et percussions.
¡ Adios Toledo ! est une aventure musicale collective sur les traces de Garcia da Orta, médecin séfarade du XVIe siècle qui, fuyant les bûchers de l’Inquisition, trouva refuge à Goa, colonie portugaise sur la côte ouest de l’Inde. Il pratiqua le judaïsme en secret tout en se formant à la médecine ayurvédique. Il incarne l’esprit du projet : fidélité à la tradition et ouverture à l’autre.
Les mélodies qui s’enchaînent puisent dans la liturgie, notamment les kina – lamentations – transmises à Grassen Barbe par deux anciens aujourd’hui disparus. « Ce sont des blues séfarades », dit le pianiste. Les mélodies sont envoûtantes, portées par le piano et soutenues par les cordes sympathiques du surbahar qui vibrent. Grassen Barbe n’aime pas le terme de musique « métissée ». Il préfère celui d’hybridation, au sens où le philosophe Bruno Latour l’entendait : non pas la fusion de deux choses qui s’effacent mutuellement, mais la rencontre de deux systèmes qui conservent leur cohérence tout en produisant quelque chose de plus, d’inattendu.
Certaines pièces glissent du jazz à l’orient ou vers les ragas de l’Inde classique. Le pianiste cite ses boussoles : Maurice El Medioni, Mustapha Skandrani, le pianiste de Reinette l’oranaise mais aussi Chick Corea ou Ravel et rend hommage à deux hérauts de la fraternité, Martin Luther King et le rabbin Abraham Joshua Heschel, qui défilaient ensemble contre le racisme. « Il faut du courage, cet élan du cœur pour se rencontrer dans la différence » estime le compositeur dont la musique invite aussi à célébrer les fêtes : Rosh Hashana, le son du shofar à Kippour, les prières de Chabbat. Le mélange avec des fragments de ragas crée une transe douce, un balancement entre synagogue et temple hindou.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le concert s’est déroulé le 15 mai au Petit Duc, Aix-en-Provence).
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