Tout commence dans un petit village de Bohême, fils d’un boucher, le jeune Antonin, est destiné à suivre les traces de son père. Heureusement pour nous, ses talents musicaux sont rapidement décelés, reconnus et son destin bouleversé. « Précoce, Dvorak signe sa première symphonie à 24 ans, quand Beethoven a attendu la trentaine et Brahms… les quarante-trois ans » explique Olivier Bellamy.
Le critique musical aime les musiciens et raconter leur vie. Et le public apprécie car les biographies éclairent – oh combien – les œuvres. Ce soir-là, à La Criée, les Marseillais ont pu entendre le Finale du Quatuor avec piano op. 87, confié au pianiste Sélim Mazari et à trois cordes du Quatuor Malá Strana. Cyprien Brod (violon), Issey Nadaud (alto) et Caroline Sypniewski, violoncelle. Gai, virevoltant, ponctué de pizzicatos lumineux et de rebondissements, le morceau campe d’emblée l’âme dvorakienne : cette faculté à passer de la fête villageoise à l’ombre dramatique en quelques mesures. Les jeunes interprètes rayonnent d’une énergie généreuse. Bellamy évoque ensuite la rencontre décisive avec Johannes Brahms, son aîné de huit ans, qui prend le compositeur sous son aile et fait éditer ses œuvres à Vienne, saluant sa fraîcheur mélodique autant que son sens inné de la forme. On peut alors entendre le Trio op. 65 en fa mineur, œuvre sombre et profonde, écrite après la mort de sa mère. Charlotte Chahuneau est au violon. Mais aussi le Trio Dumky op. 90 avec ses basculements entre mélancolie et mesures endiablées, puis les Danses slaves – moment jubilatoire –, qui donnent l’occasion d’une surprise quand Sypniewski rejoint Sélim Mazari au piano pour un quatre-mains pétillants, immédiatement ovationné.
Le nouveau monde
En 1892, Dvorak traverse l’Atlantique pour diriger le Conservatoire de New York. Lui, fils d’un peuple dominé par l’Empire Austro-Hongrois, reconnaît dans la musique des esclaves et des Amérindiens l’écho de sa propre douleur. Il accueille gratuitement les élèves noirs les plus doués, qui ouvriront la voix au jazz. De cet exil fertile naissent trois chefs-d’œuvre universels. Le célébrissime Concerto pour violoncelle dans lequel Sypniewski, avec l’Adagio, fait corps avec son instrument dans un don d’elle-même.
Le Quatuor Américain op. 96, ensuite, sommet absolu de la soirée. Sans piano, les quatre cordes seules : le violoncelle pulse comme un cœur, en pizzicato d’abord, avant de s’élancer à l’archet dans des phrases amples et profondes. Magnifique et étonnamment contemporain. Puis la Symphonie du nouveau Monde bien sûr. Cristina Pasaroiu, souffrante, a cédé sa place à la soprano Inna Kalugina. Heureuse substitution : Elle interprète Going Home, mélodie née du Largo de cette partition. Avec une belle sensibilité la chanteuse, théâtrale et habitée, offre au public des passages de Rusalka – opéra composé en 1900 sur le mythe de la petite sirène –, dont le pathétique Air de la Lune.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le concert s’est déroulé le 27 avril à La Criée, scène dramatique nationale de Marseille
Dans le cadre de la saison de Marseille concerts
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