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L’âme de Belsunce, l’âme de Marseille

Le Théâtre de l’Œuvre va fermer pour une rénovation profonde qui conservera l’âme de la salle, et ravivera les forces de l’équipement

« Un théâtre, ce n’est pas un bâtiment. C’est un endroit où une ville se transforme. » C’est ainsi que Dro Kilndjian, actuel coordinateur du Théâtre de l’Œuvre, a conclu la présentation de la réhabilitation du théâtre de la rue Thubaneau le 21 avril. Des travaux qui vont priver le quartier d’un lieu de vie essentiel à son équilibre jusqu’en janvier 2028, mais qui devraient permettre de retrouver un outil aux normes, qui pourra accueillir artistes, associations, publics et ateliers de pratique artistique loin de la précarité actuelle du lieu.

Car le Théâtre de l’Œuvre est devenu une maison essentielle dans un quartier marqué par la pauvreté, les trafics et l’habitat précaire, mais riche d’une vie associative intense, de cultures et de mémoires plurielles, et d’un patrimoine architectural et religieux uniques. Le théâtre accueille des spectacles et des concerts, souvent militants (voir p.XVIII), mais aussi des distributions alimentaires du Secours populaire, des associations de femmes, et de nombreuses activités culturelles ou sociales.

Continuité de l’activité

Dro Kilndjian assure que certaines seront reprises par la régie de quartier, d’autres, sans doute, par la bibliothèque de l’Alcazar. Cette continuité est indispensable : il est plus facile et rapide de construire une salle de spectacle à Berre L’Étang [voir page suivante] que dans l’hyper-centre de Marseille, où les rues étroites et la circulation transforment la moindre pose de benne en casse-tête. Mais toute l’activité ne pourra pas être maintenue durant ces vingt mois.

Car ce sont 165 levers de rideau qui ont eu lieu cette saison, dans une salle souvent pleine. Si une partie de la programmation musicale sera sans doute reportée dans l’espace public ou à l’Espace Julien, au Makeda ou à la Mesón, partenaires fidèles, la plus grande part de la programmation, en particulier théâtrale, sera annulée durant la saison prochaine, et le début de la suivante.

C’est donc dans un étrange mix d’inquiétude et d’enthousiasme que la conférence de presse du 21 avril s’est déroulée : Sophie Camard, maire du secteur, soulignait que le premier arrondissement de Marseille allait être incroyablement transformé ces prochaines années grâce aux équipements culturels renouvelés et réhabilités, énumérant l’Œuvre, le Gymnase, la Cité de la Musique, l’Ilot Velten, l’Opéra…

Un avenir plein de promesses qui tardent à s’accomplir, tant le bâti culturel marseillais a été laissé à l’abandon, et nécessite, partout, de complexes travaux. Au Théâtre de l’Œuvre le système de chauffage date de 1948, une partie des salles est fermée et plus grand-chose n’est aux normes.

Financements incomplets

Si l’association La Paix, qui gère le lieu, a réussi à trouver des fonds importants, ceux-ci restent pour l’heure insuffisants, en particulier parce que le Département et la Métropole sont absents. Des « Fonds Feder » (subvention européenne de 1 450 000 €) ont été fléchés vers cette réhabilitation par la Région, mais celle-ci n’a enclenché aucun financement propre, pas plus que l’État. La Ville de Marseille apporte 520 000€ et une garantie bancaire, le Centre National de la Musique 500 000€, et la Banque des territoires un prêt de 750 000 euros. Qu’il faudra rembourser. L’équipement technique de la scène, de la salle et des studios, estimé à 450 000 €, n’est pour l’heure pas financé.

Quant au financement du fonctionnement futur, et de la période de transition, il reste notoirement insuffisant et repose sur les reliquats d’un miracle [voir ci-dessous], quelques subventions annuelles (45 000 € de la Ville de Marseille, 6 000 € du Département 13 au titre de la vie associative, et 15 000 € de l’État au titre de l’aide au tiers-lieux), et surtout des recettes propres, qui représentent plus de 70% du budget… et vont disparaitre durant la période de fermeture.

Les sept emplois permanents vont donc être réduits à deux et demi durant la période de fermeture, et Sophie Camard assure que la Ville va les reloger. Mais il faudra, pour mener à bien la réouverture, une équipe de dix personnes, et un sérieux coup de boost des tutelles pour que l’Œuvre de Belsunce s’accomplisse.

AGNÈS FRESCHEL

Construit dans le jus

Le projet architectural est celui d’une transformation, d’une augmentation, d’une rénovation « qui a su remarquablement tenir compte du mobilier, du bâti et de l’histoire », soulignait Gwénaël Richerolle, adjoint délégué aux équipements culturels. En effet Guillaume Baccaria, de l’agence Land Architectes, expliquait que le bâtiment d’angle ne nécessitait pas de travaux structurels, et que l’essentiel des travaux porterait sur la dent-creuse au-dessus de la salle de spectacles, où deux étages allaient s’élever, pour accueillir des studios de répétition et des ateliers de pratique. La façade s’inscrira dans la continuité architecturale de la rue, un petit toit terrasse – sans activité nocturne bruyante, promet l’équipe – dominera le bâtiment.

Au-dessous, la salle de spectacle sera profondément transformée, mais sans dénaturer aucune des qualités du petit bijou architectural qu’elle est : l’alcôve disparaitra, permettant une meilleure ouverture de scène, les sièges seront démontés, restaurés puis remontés dans une configuration presque identique… mais ils pourront aussi être escamotés pour que les 174 places deviennent une salle accueillant 300 personnes debout.

Une configuration qui oriente l’avenir du lieu plutôt vers les musiques actuelles, même si Dro affirme qu’il continuera à programmer du théâtre !

Un lieu historique

L’association la Paix, qui gère le théâtre, est née en 1931, dans le quartier de Belsunce, et s’est toujours engagée à la fois dans la diffusion du music-hall, des musiques, du cabaret, de la mandoline… en étant attentive aux « chemins de vie écorchés » des habitants du quartier, rappelait Dro Kilndjian.

La Paix a ouvert le théâtre de l’Œuvre en 1952, continuant cette double vocation « art et charité ». Et poursuit aujourd’hui cette double destination de tiers-lieu avant l’heure, sans connotation religieuse. Quoique… Après une fermeture due à la non-conformité des lieux aux normes incendie et accessibilité, Yves Millo, l’ancien coordinateur, a pu rouvrir en 2017 grâce à la vente d’un tableau d’Augustin Lesage, Énigmes des siècles (1924). Un trésor insoupçonné qui ornait les murs de l’escalier et fait désormais partie des collections du Musée d’art moderne de Lille. Un miracle ?

A.F.

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