On connaissait Laurine Roux pour ses romans aux registres toujours renouvelés – fresque familiale, guerre civile espagnole, épopée médiévale – toujours menés avec la même maîtrise. Avec Le test Elzéard, elle réalise sa première enquête littéraire. Le livre s’ouvre sur Elzéard Bouffier, le berger de l’Homme qui plantait des arbres de Giono qui reboisa une forêt entière dans la solitude et l’humilité sur les adrets désolés de Haute-Provence. Il est, pour l’auteur, cet homme exceptionnel, capable de mener une action dépouillée de tout égoïsme, de se montrer d’une générosité sans exemple et ne cherchant nulle part sa récompense.
Laurine Roux s’empare de ce héros pour faire de cette façon d’être au monde une boussole éthique. Chaque projet humain ne devrait-il pas répondre à ces quatre questions. Est-il dépouillé de tout égoïsme ? L’idée qui le dirige est-elle d’une générosité sans exemple ? Ne cherche-t-il aucune récompense nulle part ? Rend-il le monde meilleur ? À cette aune, elle soumet les géants du photovoltaïque – Boralex, Sonnedix, Q Energy, Siemens – qui, aujourd’hui, dans les Alpes de Haute Provence, sur les terres mêmes de Giono, rasent les forêts pour y installer des centrales photovoltaïques à grande échelle. Face à eux des collectifs citoyens entrent en résistance.
Une enquête familiale et politique
Le combat entre le pot de terre et le pot de fer qu’elle décrit, fait aussi écho à la mémoire familiale de Laurine. Née à Gap dans les Hautes-Alpes, elle a grandi à Veynes, dite « la Rouge », dans une famille de gauche radicale au sein de laquelle règne une figure tutélaire : Madeleine, grand-mère paternelle, militante communiste et pionnière du solaire.
C’est elle qui lisait à Laurine enfant L’homme qui plantait des arbres. C’est elle qui, en 1976, fit voter par le conseil municipal un projet de cité solaire, basé sur le développement de capteurs thermiques venant alimente piscines, serres horticoles et habitations, bien avant que le photovoltaïque industriel n’existe. Pendant quelques années, Veynes, va devenir un laboratoire d’innovation. Mais le succès appelle les convoitises. Les manœuvres politiques eurent raison de la centrale de chauffe et Madeleine dut démissionner en 1983, laissant derrière elle les ruines d’une belle utopie. Ce passé irrigue tout le livre.
La montagne arrachée
Quand Laurine Roux arrive à Cruis et lit sur le panneau d’entrée du village « Boralex dégage », c’est Madeleine qui surgit, elle qui croyait dans l’énergie solaire comme émancipation, jamais comme prédation capitaliste. Laurine Roux enquête, croise des militants, se frotte aux industriels, et navigue le long de la Durance pour suivre la bataille contre ce libéralisme drapé de vert. Elle raconte comment, le 19 septembre 2022 à six heures du matin, les bûcherons de Boralex coupèrent neuf cents arbres sur les parcelles de Cruis, alors que le Conseil national de la protection de la nature avait émis un avis défavorable. Des militants grimpèrent dans les arbres encore debout. Deux militantes écologistes âgées, allongées devant les engins furent menottées et arrêtées. L’autrice décrit la stratégie qui consiste à étiqueter ces résistants d’« écoterroristes ».
Le livre se clôt sur une proposition : et si l’on accordait une personnalité juridique à la montagne de Lure ? Dans le sillage du parlement de la Loire porté par l’écrivain Camille de Toledo, ou de la démarche de Wendy Delorme pour l’eau, Roux imagine un « parlement de Lure » où animaux, plantes, hommes et chimères pourraient voisiner. Que répondrait la montagne, si elle pouvait plaider, devant un tribunal, aux multinationales qui scarifient sa peau ?
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le test Elzéard, de Laurine Roux
Julliard - 22 €
Laurine Roux sera présente au festival Oh les beaux jours ! ce 28 mai pour la remise du Prix écriture et création Robert Fouchet dont elle est la présidente.
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