Comment écrire après la catastrophe, l’horreur absolue, la mort ? La question s’est posée aux artistes après la Seconde Guerre mondiale, et résolue par des œuvres aux codes bouleversés et abrupts. Pour Hend Jouda, il ne s’agit pas d’écrire après, mais d’écrire pendant la catastrophe. De l’écrire. Ce qu’elle fait. Et avec la même force que Char, Desnos ou Éluard pendant la guerre, ses mots traversent les consciences.
« Je me fais violence pour conserver, malgré mon humeur, ma voix d’encre », écrivait René Char depuis son maquis. Hend Jouda dit « Je ne veux pas être poète en temps de guerre ». Et l’est pourtant, malgré elle. Réfugiée en Égypte avec ses enfants, « en sécurité en temps de guerre » elle ne sait pas comment s’excuser d’être en vie, de boire un café, de « la possibilité d’une douche », face à des « oiseaux sans nid », des « enfants pâles après la mort », des « mères tristes / ou tuées ».
Son esprit, son corps, son écriture, n’ont pas quitté ces « rues pulvérisées » et ses voisins morts, par dizaines, par centaines, par milliers. Ni sa tente, piètre refuge sous les missiles qui sifflent, où le sable s’immisce et persiste, inarrêtable.
Les poètes témoignent
Hend Jouda parle, ajuste son foulard entre chaque poème, fait sonner son sourire et sa langue au-delà, au travers de la douleur. Elle fait sentir furtivement, douloureusement, la douceur du pied d’un enfant mort, la mer qui continue de sourire, contre la mort.
« Le désespoir est un pêcheur obstiné /je suis son poisson convoité. »
Ce verset ponctue le spectacle, sépare les poèmes, qui disent les plaies de Gaza mais aussi le souffle de vie, d’amour, de joie, qui résiste. La bande son, discrète, permet de courtes respirations, aussi métaphorique que les mots : la chanson de Solveig, attente sans espoir d’une femme seule, des ressacs, et le bourdonnement obstiné des missiles.
Peut-être la langue sublime des poètes pourra-t-elle enfin s’entendre, et agir dans les consciences comme le poème d’Éluard en temps de guerre ?
Et par le pouvoir d’un mot / je recommence ma vie
Je suis né pour te connaitre / pour te nommer
Liberté.
Nommer Gaza, et connaitre à nouveau la joie.
AGNÈS FRESCHEL
Gaza ô ma joie a été joué les 18 et 19 mai au Théâtre Liberté, Scène nationale de Toulon.
Le texte est publié aux éditions suisses Héros-Limites
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