Dans le cadre de la Saison Méditerranée et du programme Livres des deux rives, le festival Oh les beaux jours ! a réuni au fort Saint-Jean du Mucem cinq écrivain(e)s autour d’une invitation : monter sur scène avec un texte, une figure, un souvenir autour de la légende d’Omar Sharif. Ni spectacle, ni performance, cet engagement dans une littérature vivante était mis en scène par Amine Adjina avec une inventivité remarquable. Omar Sharif est là, bien sûr. Il donne son nom à la soirée. Mais il n’en est pas le seul héros. Plutôt le prétexte, le fil conducteur, la porte d’entrée vers un monde arabe des années 1960 restitué dans toute sa complexité : radieux et politique, romanesque et douloureux.
Marwan Chahine, alors qu’il est correspondant du journal Libération en Égypte, se souvient d’avoir croisé l’acteur dans un hôtel du Caire sans reconnaître le « vieux moustachu en peignoir ». Ce ratage évolue vers un hommage à l’immense chanteuse Warda, « la Rose », qu’il découvrira – pour avoir dû écrire sa nécrologie – le lendemain de sa mort, lui qui avait toute sa vie tenue à distance les mélodies arabes sirupeuses que son père libanais exilé en France écoutait avec mélancolie.
L’écrivaine Nassera Tamer prête sa voix à Faten Hamama, l’unique épouse du grand Omar pour laquelle il se convertit à l’Islam. On découvre dans un sublime monologue la passion de celle qui fut ignoré de ce côté de la Méditerranée, la seule pourtant à connaître, derrière le sourire « large comme le Nil » de l’acteur, le clinquant des palaces et des ovations, ses petites lâchetés, sa haine viscérale des injustices et sa blessure jamais guérie de la terre quittée : Alexandrie où il était né et Le Caire qu’il retrouva pour mourir.
Époque nostalgisée
Le monde arabe de ces années-là, c’est aussi celui des mères et des enfants pauvres qui regardent les films égyptiens, seules fenêtres sur le monde. Le cinéaste et écrivain Abdellah Taïa, dans une prestation à la fois drôle, touchante et enthousiasmante s’en souvient. Il fait revivre la petite pièce de la maison de Salé (Maroc) dans laquelle, Ommi (maman), ses sœurs et lui, l’enfant gay, entassés, se passionnent pour la ténébreuse Berlenti Abdel Hamid, éternellement en colère, qui voulait dominer les hommes et refusait la morale officielle de femme dévouée. Un hymne aussi à cette mère insolente et sauvage qui lui a appris à écrire, à résister et à crier.
Cette époque dorée, nostalgisée porte aussi en elle ses propres trahisons. La Tunisienne Amira Ghenim,le dit avec force en arabe en convoquant Bourguiba : elle raconte le retour triomphal depuis Marseille et son fort Saint-Nicolas, les cinq premières années de cette immense révolution… Puis décrit le pouvoir qui s’éternise et la déchéance : « Pourquoi n’as-tu pas été traitreusement assassiné. Tu serais parti comme un grand leader ? » La question que son père murmure le matin du coup d’État de Ben Ali traverse l’espace comme une lame.
L’éditrice algérienne Maya Ouabadi prolonge cette méditation sur les grandes causes et leurs ombres, en rendant hommage à deux femmes : l’écrivaine algérienne Assia Djebar et Josie Fanon, épouse française de Frantz, devenue militante algérienne. Elle se suicida à Alger en 1989, désillusionnée par le pays pour lequel elle avait tout donné. Sur fond de photos, de musique et d’extraits de films, la soirée a porté le deuil d’un monde qui fut, ou plus sûrement, de ce qu’il aurait pu advenir : brillant, érudit, vivifiant.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
La soirée s’est déroulée le 21 mai au Fort Saint-Jean (Mucem).
Ça continue
Lectures musicales, rencontres, débats… Oh les Beaux jours continuent jusqu’au 31 mai.
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