Ernest Pignon-Ernest sourit. Souvent. Notamment lorsqu’on évoque au sujet de ses collages le courant du street art, qu’il a « tout de même devancé d’au moins quarante ans ». Il faut dire que la nuance est essentielle : il ne s’agit pas pour l’artiste d’installer une image dans la rue, encore moins de faire de la rue « une galerie à ciel ouvert ». Mais bel et bien de « faire de la rue une œuvre », d’y « inscrire le temps, l’espace, la mémoire ».
C’est ce que déploie la superbe carte blanche du musée Ziem : près de soixante ans de dessins, sérigraphies, photographies, archives ; non pas les restes d’un art éphémère, mais ses traces vives. Car chez Ernest Pignon-Ernest, la référence n’est jamais citation savante ni hommage poli. Elle est choix actif, friction, résonance. Un corps de papier vient réveiller un lieu, et le lieu, à son tour, redonne au corps son poids d’histoire.
Faire résonner les morts
L’artiste le formule magnifiquement : « inscrire un élément de fiction dans le réel », pour « travailler la mémoire » du lieu, « révéler, perturber, exacerber » sa symbolique. Rimbaud, donc, n’est pas seulement Rimbaud : collé dans Paris, puis vers Charleville, il devient adolescence en fuite, mythe circulant, visage arraché au portrait de Carjat et rendu aux murs. Les gisants de la Commune ne commémorent pas : ils font remonter les morts à même les pavés. Pasolini, à Rome, porte son propre cadavre dans ses bras ; image christique, image politique, image littéraire, où Caravage, la Passion et la ville populaire se répondent.
Desnos, Nerval, Genet, Neruda, Darwich : les poètes chez lui ne décorent rien. Ils incarnent des pays, des blessures, des contradictions. À Haïti encore, les fantômes surgissent parce qu’un lieu les appelle. L’écrivain assassiné Jacques Stephen Alexis y occupe une place à part.
Retour aux sources
Martigues rend ce principe particulièrement lisible. Ernest Pignon-Ernest y revient parce qu’il y était déjà venu, au début des années 1980, invité lors de l’installation du musée Ziem dans l’ancienne caserne des douanes. Sur un mur demeure une rare empreinte pérenne : études anatomiques, objets archéologiques, silhouette de Prométhée, figure de la Martégale. Dans la ville, les collages dialoguaient avec les ruelles, les canaux, les usines pétrochimiques. Prométhée, inspiré d’Oppenheimer, y faisait résonner feu volé, science, puissance industrielle et menace atomique. La Martégale répondait aux collections du musée, mais aussi à une mémoire populaire, méditerranéenne, au centre de la plupart de ses explorations.
L’exposition a l’intelligence de ne pas figer cette disparition programmée. Elle montre les images, mais aussi les processus : ateliers de sérigraphie, diapositives, témoignages d’habitants, genèse des Arbrorigènes, nés à Martigues dans le dialogue avec le scientifique Claude Gudin. Et elle prolonge la résonance en confiant à Ernest Pignon-Ernest le rôle de commissaire dans les collections graphiques de Félix Ziem : d’un dessinateur à l’autre, du voyageur de lumière à l’arpenteur d’ombres.
Carpentras
Ironie du sort, ou du moins d’une étrange année d’élections : son amarrage provençal se dédouble. À Martigues, où l’exposition retrouve les traces d’un passage ancien ; à Carpentras, où l’Inguimbertine présente Ombres de Naples et devait accueillir une importante dotation de l’artiste. Mais là encore, Ernest Pignon-Ernest rectifie. Dans la « situation de Carpentras », désormais dirigée par le RN, il remet en cause ce don. Et rappelle qu’il s’adresse à une institution, à une histoire, à un territoire où s’est inventée une part de son travail, non à une conjoncture politique.
La précision dit assez la vigilance d’un artiste qui n’a jamais séparé les lieux des forces qui les traversent. De Martigues à Naples, de Naples à Carpentras, sa géographie reste donc une géographie de tensions : poétique, savante, populaire – et épidermiquement politique.
SUZANNE CANESSA
Carte blanche à Ernest Pignon-Ernest
Du 23 mai au 15 novembre
Musée Ziem, Martigues
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