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Le poids des morts

Avec Requiem(s), Angelin Preljocaj interroge les liens entre deuil intime, mémoire collective et violence de l’Histoire

La mort accompagne depuis longtemps le désir de modernité de la danse. De La Mort du cygne de Fokine au Sacre du printemps, un corps s’éteint pour qu’une forme renaisse. Elle faisait déjà du Roméo et Juliette d’Angelin Preljocaj une pièce inoubliable. Dans le pas de deux final, Roméo empoigne Juliette inerte et tente de lui insuffler les gestes qui avaient éclairé sa vie ; réveillée trop tard, elle les lui rend avec moins de force, mais le même désespoir.

Requiem(s) revient à plusieurs reprises sur cette image. Duos, trios et ensembles se construisent entre corps vivants et corps abandonnés à leur poids. On relève, traîne, porte, enlace ; l’élan se brise contre l’inertie. Ce travail redoutable exige des dix-neuf interprètes une technique souveraine : donner sa vérité au relâchement sans perdre la précision du geste. Le chaos vient régulièrement rompre les architectures, jusque dans une bande sonore remarquablement pensée. La fureur mélancolique de System of a Down surprend davantage que Ligeti, Bach ou Messiaen, mais s’impose. On ne sait plus si la paix se trouve dans la frénésie des vivants ou dans la doucequiétude des morts.

Libérer la vie

La voix de Gilles Deleuze prolonge le travail engagé dans Deleuze/Hendrix : corps et pensée, existence et idée ne sont jamais compartimentés. Évoquant Primo Levi et la « honte d’être un homme », le philosophe assigne à l’art la tâche de « libérer la vie que l’homme a emprisonnée ». La Shoah élargit ainsi le deuil intime aux morts de l’Histoire. Plus loin, des voix marquées par l’âge racontent la perte d’un nouveau-né et retrouvent dans le récit une tendresse et une vigueur intactes.

Cette porosité gagne toute la pièce. Sur Messiaen, fait rare chez Preljocaj, la mélopée semble un instant dicter sa ligne à la danse, sans que celle-ci devienne mimétique. Les vidéos de Nicolas Clauss, qui évoquent Bill Viola, reprennent l’image sur laquelle s’achevait Mythologies : Requiem(s) commence là où l’œuvre précédente finissait. Les costumes gothiques d’Eleonora Peronetti, les Pietà, les figures renaissantes et les poupées de Noces composent moins un musée de la mort qu’un répertoire de formes sans cesse réanimées. Vie et mort travaillent ici plus que jamais le même corps.

SUZANNE CANESSA

Requiem(s) a été donné du 28 au 30 juillet au Théâtre de l’Archevêché, à Aix-en-Provence.

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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