Zébuline : Pourquoi récrire Les Hauts de Hurlevent, best-seller romantique mille fois adapté ?
Claudine Galéa : C’est un roman marquant… C’est France culture qui m’avait demandé une fiction radiophonique, en me laissant libre de mon choix, et j’ai dit Emily Brontë, pas une adaptation, mais ma lecture. L’idée est remontée presque malgré moi, comme quand j’ai écrit sur Patti Smith…
Un rapport entre les deux ?
Oui sûrement. Deux femmes radicales, dans un engagement total. Deux outsiders aussi, dans le rock, dans l’écriture. J’ai même découvert récemment que Patti Smith avait préfacé une édition des Hauts de Hurlevent !
Pourquoi transformer cette pièce radiophonique initiale ? Le texte quu est aujourd’hui édité chez l’Arche, dans la collection Des écrits pour la parole…
La pièce radiophonique, écrite en 2018 a été réalisée en 2023. Elle m’a donné la liberté des pièces radiophoniques, celle de pouvoir faire parler le roman, la lande, comme des personnages. Mais en l’écoutant je me suis dit ohlàlà, l’amour l’amour la passion l’amour, il y a autre chose dans ce roman, ses soubassements historiques. Le colonialisme. Quand même ! Heathcliff a le teint « foncé », « hâlé », « noir » selon les traductions, « swarthy » et « dark-skinned » en anglais. Il est ramené de Liverpool par le père. C’est clairement un immigrant. J’ai donc réécrit le texte, en essayant d’aller jusqu’à cette carcasse-là.
Qu’est-ce que ça veut dire aller à la carcasse ?
J’aime travailler la réécriture de textes qui m’ont marquée, et les dépecer, voir ce qu’ils ont fait en moi.
Jusqu’aux os, c’est le titre de votre premier roman…
Oui. J’aime aller au rugueux, à l’inacceptable, travailler les adjectifs, les rythmes. Hurlevent Carcasse parle surtout de l’écriture…
Mais l’écriture d’Emily Brontë parle-t-elle de colonialisme ?
Je ne sais pas. Elle a conscience que son pays est une terre de colonialisme, et sans doute la haine de Heathcliff, présenté comme un enfant différent, noir, vient-elle de son rejet. Cette spirale de la violence est liée à cette couleur de peau. Mais ce que pense Emily, je ne le sais pas.
Il est incroyable ce texte écrit par une femme de 23 ans au beau milieu du XIXe siècle…
Oui. Toute sa famille écrivait, et le succès de sa soeur a éclipsé le sien à l’époque, mais ce roman, écrit comme Jane Eyre (roman de Charlotte Brontë sorti la même année NDLR) sous pseudo masculin, est incroyable, par sa violence, ce qu’il dit, mais aussi par sa structure, ses récits enchâssés. L’histoire est mise à distance par un système de narration indirecte qui laisse flotter des interrogations constantes sur le sens du roman. C’est ce qui en fait sa force, intacte aujourd’hui encore.
Hurlevent Carcasse n’explore pas la génération d’après, importante dans le roman. Celle qui répare…
Oui, je me suis centrée sur les deux personnages, Catherine et Heathcliff, qui sont les échos du réel, Emily et son frère Branwell, qu’elle a accompagné quand il sombrait dans le désespoir amoureux et l’alcool. J’ai donné une voix à la Lande, au Roman, à la sauvagerie qu’ils partagent.
Comme le crime colonial ?
Peut-être.
Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Hurlevent Carcasse sera lu le 29 septembre au Frac dans le cadre d’Actoral








