Sophie Calle expliquait sur TV5 Monde le 18 octobre que son amie Leïla Shahid était « morte de chagrin, morte de Gaza ». Un hommage vibrant a été rendu le 1er novembre par les Rencontres d’Averroès à la diplomate palestinienne, à la compagne de route de Yasser Arafat, à celle qui n’a cessé de se battre pour la Palestine. Et pour la solution à deux États. À celle qui n’y croyait plus guère, lorsqu’en 2022, aux Rencontres d’Averroès, elle parlait du processus de paix comme d’un échec, et réclamait l’égalité, et non la paix. Parce que les accords d’Oslo étaient bafoués depuis 1993 par Israël, et que son mépris du droit international prenait appui sur la complicité du monde.
L’émotion était palpable sur la scène, dans la salle, la conscience que le génocide en cours à Gaza a tué Leïla Shahid. Tous ceux, toutes celles qui l’ont croisée ont parlé de son rire, son incessant bavardage, les liens qu’elle savait créer. La réalisatrice Simone Bitton a aussi évoqué ses détresses, ses désespoirs, les morts violentes qui avaient « creusé des trous » en elle, celle de sa mère, de Yasser Arafat. Et Sabra et Chatila. L’effroi et l’effondrement de celle qui a été une des premières, au lendemain du massacre, à pénétrer dans les camps, à constater l’horreur perpétrée par les milices chrétiennes libanaises, avec la complicité d’Israël. Leïla Shahid, explique Simone Biton, y a survécu, elle croyait encore pouvoir convaincre l’Europe, les Nations unies. Elle avait planté un olivier, emblème de paix, dans son jardin gardois. Ils sont aujourd’hui arrachés par centaines de Cisjordanie, et symbolisent le nettoyage ethnique.
D’où peut venir l’espoir ?
Simone Bitton raconte encore comment Leila Shahid guettait la moindre déclaration de soutien venue des juifs d’Israël ou du monde. De France, où elle vivait, de Marseille où elle passait souvent. Comment elle lui traduisait les articles en hébreu de l’opposition de gauche, comment elle y voyait, encore, le seul espoir pour son peuple.
L’intervention de Majed Bamya, « fils adoptif de Leïla comme tous les enfants de Palestine », est plus émouvante encore. Le diplomate, qui lui a succédé, représente la Palestine et coordonne la campagne pour la libération de Marwan Barghouti, leader cisjordanien du Fatah enlevé à Ramallah en 2002 et emprisonné depuis. Sur l’écran, en retransmission, il a du mal à retenir ses larmes. C’est en poète qu’il évoque la douleur de son absence, livre son désarroi, son impuissance. C’est en diplomate qu’il appelle les États à sortir de leur inaction, voire de leur complicité, face au génocide.
Tenir bon face aux nihilismes
La table ronde Quand la puissance s’affranchit du droit – reportée le 1er novembre en raison des manifestations interdites à Marseille le 31 octobre – s’est concentrée sur Israël. Pour Nadim Houry, juriste libanais, le droit international, notion mise en place en réaction à la Seconde Guerre mondiale, a toujours été bafoué, mais a aussi servi de relative boussole. Or il n’est plus seulement question de l’outrepasser, mais de le détruire, de nier son existence, dans l’Amérique trumpiste en particulier. Pour Jérôme Heurtaux, auteur en 2025 de Le droit international est-il mort à Gaza ?, le constat est simple :
- un nettoyage ethnique est en cours en Cisjordanie et désormais au Sud Liban
- des crimes de guerres et des crimes contre l’humanité sont perpétrés par Israël
- un génocide est en cours à Gaza
Cette qualification est indéniable étant donné le nombre de morts, les cibles civiles, les 21 000 enfants tué·es, les déplacements et la famine organisée, et l’intention génocidaire clairement énoncée par plusieurs membres du gouvernement israélien et de l’armée . Or la Convention internationale pour la prévention et la répression du crime de génocide oblige les nations signataires, dont la France, à intervenir dès qu’ils ont connaissance d’un génocide, et non quand la Cour Internationale de Justice, qui est saisie, aura rendu son verdict.
Pour tous les intervenants, il s’agit aujourd’hui de peser sur les gouvernements pour qu’ils respectent le droit international. Sophie Bessis, historienne Franco-Tunisienne, militante féministe, politique, fait entendre ce qui reste pour elle la seule note d’espoir de la cause palestinienne aujourd’hui : les peuples européens s’en sont emparés, brandissent le drapeau, les jeunesses qui défilent rappellent ceux qui les gouvernent à respecter le droit international, et s’opposent à leurs dirigeants. Car l’État d’Israël a toujours bafoué le droit international qui l’a fait naître, paradoxe qui explique, selon Jérôme Heurtaux, la difficulté à penser une solution. La difficulté, aussi, à admettre que le peuple victime de la Shoah peut à son tour commettre un génocide.
L’Orient-Le Jour, quotidien libanais partenaire de cette édition des Nouvelles Rencontres, dans son numéro spécial édité pour l’occasion, a publié un article d’Élie Fayad intitulé le Processus de paix : une longue histoire d’occasions manquées. Il y rappelle que « le principe des deux États et des frontières de 1967 » auquel croyait Leïla Shahid, « reste à ce jour la seule issue raisonnable, parce qu’elle renvoie dos à dos les nihilistes des deux bords. » Tous ceux qui disent qu’il n’y a pas d’avenir sans élimination de l’autre.
AGNÈS FRESCHEL
L’hommage En l’absence de Leïla Shahid et la table ronde Quand la puissance s’affranchit du droit ont eu lieu le 1er novembre au Théâtre de l’Odéon, Marseille.







